‹ Notre compagne (provinciales et Parisiennes)Chapitre 9 sur 23 · LE MENDIANT I · texte numérisé non relu

LE MENDIANT I

de notre cerveau contemporain, miettes de monomanie et de folie transmises d'héritage en héritage, et finalement dispersées dans la vieille humanité tout entière. Et tous, nous confessions nos faiblesses, nos ridicules de maniaques, rassurés par la confession des autres, ravis de les trouver pareils à nous, pires que nous.

Une jeune femme n'avait rien dit : elle nous écoutait, un peu de surprise sur son joli visage paisible, que des bandeaux noirs, bien réguliers, encadraient.

On lui demanda :

a Et vous, madame, vous êtes indemne de nos manies modernes? Vous n'avez pas la plus petite misère nerveuse à avouer? »

Elle parut chercher sincèrement dans ses souvenirs. Elle fit : « non... non... » de la tête. Nous sentions qu'elle disait vrai, tant ce qu'on voyait et ce qu'on savait d'elle, son allure reposée, sa renommée d'épouse intacte, la mettaient à part des poupées mondaines qui venaient de confesser leur détraquage.

Sans doute sa modestie s'effraya d'afl'icher une indemnité si complète quand tout le monde, au-

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tour d'elle, avait confessé ses misères. Elle se ravisa :

« Mon Dieu... je ne peux pas dire que j'additionne habituellement des numéros de fiacre ou que je fasse l'inventaire de toutes mes armoires avant de me coucher... Mais pourtant, l'autre jour, j'ai éprouvé quelque chose qui ressemble assez à ce dont vous parlez, si je vous ai bien compris... une sorte d'impulsion intérieure, une force qui oblige à accomplir immédiatement un acte indifférent, comme s'il y allait de la vie... »

On exigea l'histoire, qu'elle conta de bonne grâce, avec l'air de s'excuser d'occuper l'attention d'autrui sur une si mince aventure.

« Voici ce qui m'est arrivé, en deux mots... Il y a cinq ou six jours... J'étais sortie avec ma fillette Suzon : vous la connaissez, elle a huit ans. Je la menais à son cours, car cette grande personne suit déjà des cours. Comme il faisait très beau, nous avions décidé d'aller à pied, par les Champs-Elysées et les boulevards, de la maison à la rue Laflîitte. Nous marchions donc gaiement, bavardant ensemble, quand, à la hauteur du rondpoint, un estropié, assez jeune, se traîna devant

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nous en nous tendant la main, sans rien dire. J'avais mon ombrelle dans la main droite; de la main gauche, je relevais ma jupe : je confesse que je n'eus pas la patience de m'arrêter, de chercher mon porte-monnaie... Je passai outre, sans rien donner au mendiant.

« Nous continuâmes à descendre les Champs- Elysées, Suzon et moi. La petite avait subitement cessé de parler; moi-même, sans trop savoir pourquoi, je n'avais plus envie de rien dire. Nous étions à la place de la Concorde que nous n'avions pas échangé une parole depuis notre rencontre avec le mendiant. Et peu à peu je sentais naître et grossir en moi une sorte d'inquiétude, de malaise, la sensation d'avoir accompli un acte irréparable, d'être menacée, à cause de cela même, d'un danger vague dans l'avenir. D'ordinaire, je m'efforce de voir clair au dedans de moi, tant que je peux. J'examinais donc ma conscience, tout en marchant : « Voyons, me disais-je, je ce n'ai pas commis une faute bien grave contre la « charité en ne donnant rien à ce mendiant... Je ce n'ai jamais eu la prétention de donner à tous

« ceux que je rencontre. Je serai plus généreuse «avec le prochain, voilà tout...» Mais tous mes raisonnements ne me convainquaient pas moimême, et mon mécontentement intérieur augmentait, devenait une sorte d'angoisse : si bien que dix fois j'eus envie de m'en retourner en arrière, à l'endroit où nous avions rencontré l'homme. Le croiriez-vous ? C'était un mauvais respect humain qui me retenait de le faire, en présence de ma fille. Nous ne valons rien du tout dès que nous agissons en vue du jugement d'autrui.

« Nous étions presque au bout de notre promenade, et nous allions tourner le coin de la rue Laffitte, quand Suzon me tira doucement par ma robe pour m'arrêter.

— « Maman! fit-elle.

— « Qu'est-ce que tu veux, mignonne? »

« Elle fixa sur moi ses grandes prunelles bleues et me dit gravement :

— « Maman, pourquoi n'as-tu pas donné à ce malheureux des Champs-Elysées? »

« Comme moi, elle n'avait pas pensé à autre chose depuis notre rencontre; son cœur était

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