RECONSTRUCTION
« L’Eglise pouvait seule accomplir ces miracles de l’architecture. Souvent, pour terminer ces monuments, elle y appelait tout un peuple. »
Michelet, Histoire de France , t. II, p. 680.
Les routes qui conduisent à Chartres s’encombrent de pèlerins et d’ouvriers qui viennent à la voix des prêtres contribuer de tout leur pouvoir à la construction de la cathédrale. Ce que vous rencontrez partout, ce sont des chariots sur lesquels les pauvres habitants des bourgs transportent des pierres et du froment. Dans les villages, au pied même de la tour féodale, tous se sont ébranlés, la voix solennelle de l’Eglise s’est fait entendre, promettant des indulgences à ceux qui répondront
1. Après l’incendie, on peut se demander où les chanoines faisaient leur office canonial. Il paraît probable qu’ils le faisaient à la crypte, dont toute la partie orientale avait été préservée de l’incendie. Dès 1198, l’autel de saint Laurent avait été rendu au culte ainsi que l’autel de la Vierge, qui était l’autel principal du chœur.
généreusement à son appel et menaçant de ses anathèmes ceux qui oseront piller les convois.Les habitants de Château-Landon1 hommes et femmes, dit un poète contemporain, auquel nous devons le récit de la reconstruction de Notre-Dame, émus par le discours de leur pasteur, s’engagent à fournir un chariot de froment et se mettent en route. Arrivés dans une bourgade, près de la ville de Chartres, nos bons pèlerins remarquent, un peu tard, qu’il ne leur reste aucune provision. Les habitants du village se trouvaient alors dans une grande détresse et ne pouvaient vendre que quelques pains. Mais la Vierge ne voulut point délaisser ceux qui Venaient si généreusement lui apporter du froment. Les pains se multiplièrent si grandement que le peuple n’en manqua point et que les vendeurs furent émerveillés de recevoir bon nombre de deniers et de retrouver dans leurs corbeilles autant de pains...
Comme avoient devant2.
Le lendemain, dès l’aurore, les habitants de Château-Landon se mirent en route et vinrent offrir leur blé et d’autres dons ra l’église de Chartres, racontant le prodige à tout le peuple de la cité.
Bien loin, traînaient eux-mêmes leur chariot de froment, les bons habitants de Pithiviers en Gâtinais, qui avaient voulu fournir quelque chose à l’exemple de ceux de Château-Lan-
1. Département de Seine-et-Marne, arrondissement de Fontainebleau.
2. Le livre des Miracles , p. 67. Jehan le Marchant, qui ne termina son poème qu’en 1262, déclare avoir traduit un livre latin conservé de son temps dans le trésor de la cathédrale. Ce livre a disparu et l’œuvre à laquelle fait allusion Jehan le Marchant semblait perdue, lorsque M. Léopold Delisle signala le manuscrit du Vatican, côté Regina, 399, comme devant contenir le texte latin inédit des miracles de Notre-Dame de Chartres. Cette indication était exacte. L’auteur ne s’est point nommé, mais il parle do Chartres en homme qui l’habitait et qui a dit être peut-être témoin de l’incendie de 1194. Son livre contient plus de miracles que le Poème édité par G. Duplessis à Chartres en 1855. Celui de Château-Landon est rapporté par l’écrivain anonyme : Panes in sacculis positas sua dignatus est ad honorcm matris multiplicare potentia, ut tôt in iisdem saccis invenirentur panes quot esurienti populo sufficere viderentur. Bibliolcquc de l'école des Chartes , t. 42, p. 315.
don. Arrivés près du Puiset, « las et fatigués, » ils virent venir à leur rencontre des hommes et des femmes de cette petite ville qui les prièrent de se reposer quelque temps, tandis qu’eux, frais et entiers , traîneraient leur chariot. Mais nos pèlerins répondirent qu’ils le traîneraient eux-mêmes pour ne point perdre le fruit de leur pèlerinage. Lès habitants du Puiset, touchés de ce noble refus, prient les pèlerins d’accepter une pièce de bon vin. Ceux-ci, accablés de fatigue, acceptent et s’attellent à leur chariot pour s’acheminer vers la ville de Chartres. Mais ils ont fait à peine quelques pas que les gens du Puiset les rappellent et leur racontent qu’ils ont trouvé la même pièce pleine d’un vin merveilleux1. Joyeux et admirant ce miracle, les pèlerins tirent avec tant d’ardeur leur chariot qu’ils arrivent bientôt à Chartres.
Les habitants de Bonneval, près de Châteaudun, excités par les fréquentes exhortations de leur pasteur, chargent quelques charrettes de chaux et quittent leur ville pour se rendre a Chartres. Quelques heures après leur départ, le ciel se couvre de nüages épais. Le vent souffle avec violence, le tonnerre gronde et la pluie tombe en pesantes gouttes. Les pèlerins effrayés abandonnent leurs charrettes et laissent, assisq sur la chaux:, une pauvre paralytique qui se rendait à Chartres, pour y implorer la protection de Marie. L’orage dissipé, les habitants de Bonneval sortent de leur retraite et s’avancent sur la! route pour conduire leurs charrettes. Mais quelle n’est point leur surprise, lorsqu’ils les voient se mouvoir d’elles-mêmesi et qu’ils retrouvent la pauvre paralytique pleine de vie, toujours assise sur la chaux que l’eau n’a point consumée. Touchés de ces prodiges, les pèlerins remercient la Reine des Cieux et se hâtent d’arriver a son église privilégiée2.
1. Extrahunt vinum novum in calices et dégustant non avidius, sed devotius quam solebant. Laudant omnes saporis dulcedinem, colorem singuli admirentur, nec jam tantum illud pro potu quantum pro medicina sa- Iutis accipient. Bïbl. des Chartes , p. 547.
2. Quedam quoque mulier que per unius anni spacium adeo debilis fuerat et contracta ut utriusque pèdis careret officio, dicto plautro superposita,
Les habitants de Courville-sur-l’Eure, « esmeus de pareille dévotion que les autres, qui de près en de loing, alloient faire leurs offrandes à la dicte église pour servir à sa reconstruction », chargèrent leurs charrettes de pièces de bois et d’autres matériaux. Vers le soir, lorsque nos pèlerins cherchent un logement, l’un d’eux, voulant retirer une partie de ses vêtements placés sur une charrette, soulève une hache qui lui coupe trois doigts dans sa chute. Le pauvre pèlerin pousse des cris lamentables, appelle ses compagnons qui lui conseillent de trancher totalement les doigts qui ne tiennent plus qu’à une petite peau. Mais le bon prêtre qui suivait ses paroissiens lui défend de les trancher et veut qu’on le conduise dans une hôtellerie pour le faire panser. Le pauvre blessé refuse tout secours et déclare qu’il aime mieux rester sur la charrette pour y attendre le secours de la bonne Vierge. Le lendemain, dès l’aurore, ses compagnons l’aperçoivent debout devant la charrette, proclamant sa miraculeuse guérison et chantant les louanges de la Vierge Marie. Lies pèlerins, joyeux et émus, se remettent en chemin avec tant d’empressement qu’ils arrivent bientôt à Chartres pour rendre grâces à
La dame
Qui est salu de cors et d’âme * 1.
Les habitants de Batilly en Gâtinais2, exhortés par leur pasteur, chargent quelques charrettes .de froment pour les offrir aux ouvriers de l’église de Chartres. La veille de l’Assomption, une jeune fille tombe dans un puits du bourg. Sa mère, surprise de son absence, interroge ses voisins et redoutant quelque malheur, se dirigé vers le puits. Ses cris sont
tandem virtute et clementia beate Virginia pristine salute restituta est. r. 517.
1. Le Livre des Miracles, p. 9G. — Leturn et hilarem invencrunt et quem graviter vulneratum reliquerant sanatum mirabilito'r aspexerunt. Bibli. des Chartes. T. 42, p. 626.