‹ Notre-Dame de ChartresChapitre 20 sur 92 · Mémoires de la Société archéologique d' Eure-et-Loir · texte numérisé non relu

Mémoires de la Société archéologique d' Eure-et-Loir

sol de la cathédrale et deux massifs, en pierre de Tonnerre, Font remplacé, étalant à tous les regards les images des déesses de la Grèce.

Mais jetons un coup d’œil sur l’effet général de Notrer Dame.

« Cet effet, soyons-en convaincus, n’est pas le simple résultat du jeu de la lumière à travers l’assemblage fortuh des Verres colorés. C’est un effet produit sciemment et savamment cherché par l’artiste, car tout est rationnel et symbolique. Voyez ^obscurité pieuse qui règne au seuil du temple; elle se dissipe légèrement en approchant du centre de la croix, emprunte des couleurs plus vives à la palette du peintre en tournant autour du chœur, puis enfin fait place, dans le sanctuaire, aux tops Vifs et brillants qui s’échappent de la Voûte. Que de poésie dans cette immense gamme de tons si habilement ménagés, admirable symbole de la lumière chrétienne qui s’échappe à grands flots du sommet de la croix, et jette encore une lumière amoindrie sur ceux qui s’en éloignent!

» Pour produire ces effets qui nous frappent, l’artiste ne s’est servi pourtant que de moyens fort simples. Dans les nefs latérales, des Verrières aux tons froids sont chargées de nombreux sujets dont les personnages se pressent en foule dans des cadres fort rétrécis. Les fonds eux- mêmes couverts de divers ornements sont formés d’un nombre infini de morceaux de verre dont les joints rapprochés ajoutent encore à l’obscurité de lu teinte générale. C’est une habile application du style légendaire, et le choix meme des sujets se trouve ici d’accord avec la place qu’ils occupent. Les mêmes tons dominent dans les hautes fenêtres de la nef centrale, mais là les figures plus grandes et les fonds plus unis livrent au jour plus d’accès et laissent une lumière vague circuler sous la Voûte.

» Lorsqu’on arrive au centre de la croix, le bas des ailes latérales est également plongé dans une obscurité que la

masse des portails rend de plus en plus complète. Mais des roses placées vers le sommet des extrémités des transepts, une lumière harmonieuse et irisée descend obliquement jusqu’à l’entrée du chœur pour s’y confondre avec les teintes mystérieuses de la nef; et la galerie qui règne au-dessus* de ces roses semble elle-même destinée à établir une transition entre leurs parties diaphanes et les masses opaques qui les supportent.

» Autour du chœur sont les chapelles où règne encore une lumineuse obscurité. Là, nous trouvons encore des vu traux légendaires aux fonds si richement ornés, mais avec des teintes plus chaudes, où sont répandus avec profusion la topaze, l’émeraude et le rubis, immortelle couronne destinée à briller au front du Roi des cieux représenté par son Eglise.

» Au milieu de l’auréole de ces saintes chapelles s’élève le sanctuaire éblouissant de clarté, comme Jésus radieux au milieu des apôtres, et des torrents de lumière chaudement colorée descendent dans le chœur à travers les figures gigantesques qui couvrent ses verrières. Il semble ici que l’artiste ait dérobé un rayon de lumière divine pour animer son œuvre ; rayon éblouissant d’abord et dont l’harmonie décroissante vient mourir à l’entrée du sanctuaire, comme pour indiquer la place où le chrétien entre en communication avec son Dieu 1. »

Les plus belles verrières sont celles du XIIIe siècle, véritables mosaïques transparentes, à l’aide desquelles on parvint à obtenir de puissants effets de lumière. Les verriers ne recherchaient alors que les effets de décor. Les figures et les draperies sont largement indiquées ; les sujets historiques sont peints dans des médaillons circulaires ou .trilobés et disposés sur un fond de mosaïque. On peut surtout citer les verrières de la cathédrale de Sens et celles de Bourges, Chartes, Tours,

1. Histoire de la peinture sur verre par F. de Lasteyrie, texte, T. I, p.

Reims, Le Mans, Troyes, Beauvais et Paris. Dès le XIVe siècle, les verrières cessent d’être des mosaïques et commencent à devenir des tableaux. Les morceaux de verre s’agrandissent, les lignes de plomb deviennent plus rares, les tons clairs plus communs; mais en donnant trop de passage à la lumière, elles perdent l’énergie et la puissance de leurs effets de couleur.

Mais il ne suffisait pas à l’artiste du moyen âge que les couleurs produisissent un merveilleux effet; les figures devaient représenter le drame qui se déroule sur les portails. Contemplez la rose occidentale ; elle seule déroge à cette admirable loi, car, par un caprice sans doute de l’artiste ou du donateur, elle représente le jugement dernier; tandis qu’elle devait être consacrée à l’attente, à la venue et à la vie de Jésus- Christ, comme le porche de la façade septentrionale. L’artiste du XIIe siècle, mieux inspiré, a représenté, au-dessous dans les trois plus belles verrières de la cathédrale, l’enfance du Sauveur et les principales scènes de sa Passion1.

Jésus, assis sur des nuages, au centre d’une auréole quadrifoliée, laisse couler de ses plaies le sang qui sauve et qui condamne l’humanité. Les chérubins, les anges et les apôtres l’environnent. Plus haut, brillent les instruments de sa Passion tandis que retentit la trompette fatale. La terre s'ouvre, les morts sortent du tombeau et jettent un regard vers le juge suprême. Saint Michel, comme au porche méridional, pèse les âmes dans la balance. Les unes sont conduites dans le sein d’Abraham et les autres, entraînées par les démons, tombent dans le gouffre qui, ne rend jamais ses victimes2.

1. M. de Lépinois dans son Histoire de Chartres croit que Partis te du XIIIe siècle, en rompant l’uniformité mystique, s’est cependant conformé un usage de son temps, d’après lequel le tableau du jugement dernier devait être placé à l’occident, T. I, p. 222.

2. Le rôle véritable du vitrail n’a jamais été mieux compris qu’au XIIIe siècle. Les artistes de ce temps avaient une admirable entente de l’harmonie des couleurs, dont l’éclat tempéré convenait aux formes simples et robustes de l’architecture romaine. Au XIIIe siècle, avec le style moins austère des édifices, l’éclat des vitraux augmente; la coloration est plus pétillante, plus énergique, sans nuire à l’harmonie générale;

La rose septentrionale ou Rose de France, due à la libéralité de saint Louis, représente la GlorificoAion de Marie, comme le sujet sculpté au porche du nord. Au centre Marie, assise sur un trône, tient dans ses bras le Sauvejur du monde et reçoit les hommages des anges, de ses bienheureux ancêtres et des prophètes peints dans trois cercles de douze médaillons. Au-dessous, dans les cinq grandes fenêtres, apparaissent les saints personnages de l’Ancien Testament et la bienheureuse Anne, tous associés à la gloire de la Reine des cieux. Seuls, Nabuchodonosor, Jéroboam et Pharaon Y sont mitres pour montrer au chrétien que les grandeurs de ce monde passent et que Dieu se plaît à élever les humbles.

La rose méridionale, due à la libéralité du comte de Dreux, redit la Glorification de Jésus-Christ sculptée au portail du midi. Au centre Jésus, assis sur un siège, bénit le monde et tient dans sa main gauche un large calice. Dans les trois cercles des douze médaillons, apparaissent les animaux évangéliques, les a'nges et les vieillards de l’apocalypse. Au-dessous, dans les cinq grandes fenêtres, l’artiste, pour compléter le sujet, a peint Jésus présenté aux fidèles par sa divine Mère et les quatre grands prophètes Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel portés par les quatre évangélistes pour nous montrer que la nouvelle loi repose sur l’ancienne.

A l’Orient, à l’abside, sept grandes verrières redisent encore la glorification de Marie, patronne de la basilique, recevant les hommages des personnages de l’ancien Testament et même de saint Pierre. Que dire des autres magnifiques verrières dont les sujets ont été si savamment décrits par l’abbé Bulteau? On sait qu’à l’exception des grandes roses, tout au XIIIe siècle paraît avoir ôté laissé au caprice des donateurs et que la plupart des vitraux ont été consacrés à la représentation des saints patrons de ceux qui en décoraient

elle a plus de richesse encore, parfois au XIVe siècle, car on emploie le verre rouge avec une certaine prodigalité ù, cette époque, h' architecture gothique par E. Corroyer, p. 179.

les basiliques. Rien cependant de plus admirable que ces légendes où sont racontés tous nos combats, toutes nos épreuves d’ici-bas pour atteindre à notre fin dernière.

Contemplez la première verrière qui s’offre à vos regards, par exemple celle de saint Eustache1. Sur le panneau inférieur, Placide, commandant des gardes de Trajan, poursuit un pauvre cerf. La bonté divine enfante un miracle pour le salut du chasseur, une croix lumineuse brille entre les cornes de l’animal fugitif. Placide, touché de ce prodige, descend de son cheval, se met à genoux et reçoit bientôt le baptême. Une fois tiré des ténèbres de l’idolâtrie, l’homme peut s’élever vers le Père éternel. De grandes calamités fondent sur lui, son épouse lui est ravie, ses enfants sont dévorés par des bêtes féroces. Eustache, plein de confiance en Dieu se retire dans un pays éloigné. Sa vertu grandit de jour en jour; son âme s’élève au-dessus de la terre. Il peut souffrir le martyre, mourir même avec sa femme dans les flancs rougis d’un taureau d’airain. Le nom de l’empereur Adrien passera, mais les fidèles se souviendront toujours d’Eustaché, parce qu’il a mérité, par ses vertus héroïques, de reposer dans le sein du Père éternel.

Ainsi nos peintres-verriers du moyen âge prenaient l’homme à sa naissance, ne rougissaient point de représenter même quelquefois ses fautes, parce qu’ils savaient que les vitraux devaient être le catéchisme illustré du pauvre peuple et que la sainteté peinte sous un aspect trop austère produit souvent un découragement déplorable dans les âmes. Tous les panneaux inférieurs dans les légendes sont consacrés aux premières années des saints, à cet âge où l’homme appartient encore à la terre, par les misères et par les faiblesses de notre nature. Les panneaux supérieurs contiennent les actes éclatants et les prodiges opérés par la foi. L’homme s’est détaché de ce globe fangeux et marche de , vertu en vertu,

Page 1