‹ Notre-Dame de ChartresChapitre 21 sur 92 · Bas-côté à partir du clocher neuf, 3e vitrail · texte numérisé non relu

Bas-côté à partir du clocher neuf, 3e vitrail

selon, l’expression naïve d’un chroniqueur, jusqu’à ce qu’il arrive dans la demeure du Père éternel, dont l’éblouissante figure domine toute la verrière.

Qui a colorié ces vitraux et conçu cette admirable disposition? nul ne le sait. Il semble que le XIIIe siècle si fécond, si prodigue de beautés ravissantes n’ait voulu nous laisser que l’expression la plus majestueuse de s’a foi. Un seul nom, celui de Clemens vitrearius Carnotensis 1 trouvé sur une verrière de la cathédrale de Rouen nous reste de tant d’artistes dont les œuvres sont admirées de toute l’Europe. Mais en revanche, les grands seigneurs, les comtes et les barons, bienfaiteurs de l’Eglise, brillent aVec leurs blasons. Les touristes et les pèlerins peuvent encore contempler ce Louis de Poissy, monté sur son coursier blanc et partant à la tête de ses preux, Vêtu de son armure guerrière, vers cet Orient qui devait être le témoin de ses vertus et de son glorieux trépas. A sa suite paraissent Ferdinand III de Castille que l’Eglise hondre et tout bardé de fer pour la défense de la foi; Blanche de Castille qui conduisit si souvent son jeune fils à Chartres et qui lui inspira une dévotion si tendre « envers Notre-Dame »; Pierre Mauclerc qui, quoique turbulent, fut le bienfaiteur le plus généreux de cette basilique; Thibaut VI, comte de Chartres, qui combattit si vaillamment à la bataille de Las Novas de Tolosa où succombèrent tant de Musulmans; Amaury de Montfort, connétable de France, Pierre de Courtenay qui ceignit la couronne impériale à Constantinople; Bouchard de Marly, de la noble maison de Montmorency et tant d’autres illustres personnages dont les armoiries resplendissent sur les vitraux de l’étage supérieur.

Les petits n’ont pas osé s’individualiser, mais ils se sont cotisés pour donner des verrières et faire peindre leurs métiers sur celles de l’étage inférieur. Tous y sont, depuis les maçons, les drapiers, les pelletiers, les orfèvres et les chan-

1. Auquel on attribue la légende de saint Martin, à cause de sa ressemblance avec quelques verrières de Rou«n.

N.-D. de Chartres

geurs jusqu’aux portefaix et aux porteurs d’eau représentés au bas d’un saint patron, de sorte que Notre-Dame de Chartres peut être considérée comme le plus riche musée des beauxarts, grande école où les hommes nous enseignent que le travail seul vivifie la matière 1.

Telle est cette merveilleuse cathédrale que des populations entières élevèrent, au XIIIe siècle, à Celle dont elles proclamaient la puissance et que visitent encore chaque année de nombreux pèlerins. Mais que dire de cette crypte immense qui se développe sous les latéraux et sous les chapelles et qui a conservé l’empreinte des siècles les plus reculés? Décorée de treize chapelles dues à la piété de nobles personnages, elle attirait surtout par l’éclatante renommée de son antique madone connue sous le nom de Notre-Dame sous terre. Il y venait tant de fidèles que cette crypte devint une hôtellerie qui eut de pieuses vierges chargées de soigner les pèlerins atteints du mal des ardents. Ajoutez à cela la sonnerie la plus harmonieuse 2, un chapitre de soixantedouze chanoines, de nombreux chapelains, des matiniers, des heuriers, des cérémonies splendides 3 et la foi vive et simple de nos bons aïeux, et vous aurez une image de Notre- Dame de Chartres, c’est-à-dire de la plus belle des cathédrales qui seront toujours la gloire de la France catholique.

1. Parmi les donateurs le Cartulaire cite le sacriste Jean, le chancelier de Baron et le chanoine Gui de Craches. La verrière donnée par le chancelier est placée dans le côté gauche du chœur et représente deux groupes de pèlerins et le donateur lui-même agenouillé devant son autel avec cette inscription : Bohertus de Baron carn. cancellarius.

2. L 'église de Chartres vers 1260 ne possédait pas moins de vingt grosses cloches, parmi lesquelles on cite le gros bourdon nommé Marie, d’un poids considérable, et donné par l’archidiacre de Vendôme qui fonda un revenu de 10 livres pour le faire sonner.

3. Le diocèse de Chartres au XIIIe siècle renfermait 342 églises paroissiales et était appelé en cour de Rome le grand diocèse. Il mesurait presque 200 kilomètres de longueur sur 60 de largeur. En dehors de la cathédrale on comptait (onze églises paroissiales à Chartres, Saint-Foi, Saint-Martin le viandier, Saint-Maurice, Saint-Chéron, Saint-André, Saint- Hilaire, Saint-Michel, Saint-Saturnois, Saint-Brice, Saint- Aignan et Saint- Barthélemy. Cartulaire de Notre-Dame, T. I, LXII.

LES ARTISTES AU XIIIe SIECLE

Dès le XIIIe siècle, l’artiste apparaît, fait prévaloir son idéal, son goût propre. Le haut clergé favorisa ce mouvement.

Vioilet-Ie-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française.

Lorsque pour la première fois un voyageur contemple les portails de la cathédrale de Chartres, il est bien rare qu’un sentiment d’admiration ne s’empare de lui. Mais s’il examine les parties les plus obscures, à chaque pas se déroulent devant lui de ravissantes beautés. Alors son admiration devient enthousiasme. C’est, il faut l’avouer, un magnifique coup d’œil, que ces vestibules, chargés de statues, de dais, de pinacles, de dentelles et de feuillages, où l’art semble avoir épuisé toute sa verve féconde. Mais pour quiconque est artiste, le tableau se transforme. Les statues ne sont plus là seulement pour orner l’édifice, chaque pierres devient la page d’un grand drame. Ce drame, c’est l’histoire de l’humanité depuis la création du monde jusqu’au jugement dernier1.

Si de l’extérieur vous passez à l’intérieur, le drame vous apparaît sur les vitraux dont les cinq mille figures ne sont pour ainsi dire que le commentaire ou la répétition de la statuaire. Qui conçut cet admirable plan, ce merveilleux ensemble? Quels étaient les artistes de Notre-Dame? Faute de documents nous ne pouvons résoudre cette question. Si les registres de la cathédrale avaient été conservés, nous

1. Il faut lire l’ouvrage remarquable de M. Emile Male sur Y art religieux du XIIIe siècle , pour comprendre le merveilleux plan suivi par les ar isîes de cette époque.

pourrions constater que ces artistes prenaient les modestes noms de maçons, de verriers, à' imagiers 1 et qu’ils n’étaient connus que sous des noms de baptême tels que Jean, Henri, Jacques, auxquels on ajoutait quelquefois ceux du pays qui les avait vus naître.

Certains écrivains ont attribué la construction des cathédrales à des religieux, mais ceux-ci ne travaillaient que pour leurs monastères et employaient même des laïques, mariés et pères de familles, qui élevaient de splendides basiliques, comme celle de Saint-Remi à Reims et celle de Saint-Père à Chartres.

Longtemps les archéologues se sont demandé à quelle époque a commencé la période du style gothique et quelle fut son origine. Jusqu’au XIe siècle, le style à plein cintre dominait. C’était le temps où l’art de construire était un métier plutôt qu’un système, qn mélange confus et barbare de méthodes antiques mal comprises, de traditions à demi perdues et. de maladroites innovations. C’est à peine si vers le XIe siècle on le Vloit commencer à suivre quelques règles, fixes, à observer quelques principes constants. Mais lorsqu’apparaît l’ogive et surtout lorsque son règne est devenu universel et exclusif, les vieilles méthodes, les procédés bâtards disparaissent. L’art de la construction se transforme, se régularise et adopte systématiquement des méthodes nouvelles.

Le XIIIe siècle nous donne le vrai type de l’ogive, c’està-dire cette forme dont l’angle supérieur résulte de l’intersection de deux courbes égales tirées des deux extrémités d’une ligne droite. C’est à l’usage presque exclusif de ce type que les chefs-d’œuvre de cette époque doivent ce caractère à la fois élancé et Vigoureux qui les distingue. Ils peuvent s’élever à perte de vue, sans perdre de leur solidité. Le triangle équilatéral qui se retrouve inscrit dans l’extrémité supérieure de toutes les ouvertures donne à Pensern-

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