Annales archéologiques
2. Description de la cathédrale de Chartres, par l’abbé Bulteau, p. 95. Mémoires de la Société archéologique d' Eure-et-Loir, T. Ve.
Sens, ou quatre' cents personnes rayaient suivi et y avaient séjourné.
Beaucoup de membres du clergé de Cantorbéry avaient sans doute assisté à la construction de la cathédrale de Sens et admire le talent de Guillaume. Dès lors, il est facile de comprendre que des architectes français aient été invoqués en même temps que des architectes anglais, comme le raconte Gervais de Cantorbéry et qu’on ait spécialement mandé ceux de Sens dont on connaissait le mérite. Il ne fut point cependant permis à Guillaume d’achever l’œuvre qu’il avait entreprise. Malgré l’extrême activité imprimée aux travaux, il n’avait encore voûté que quatre travées du chœur proprement dit, élevé sur des substructions romanes, lorsqu’une grave chute dont il ne se remit qu’imparfaitement l’obligea de repasser en France dans le courant de 1179.
Suger faisait exécuter dès 1141, sous ses yeux, piar des maîtres accourus de toutes les contrées^ les ouvrages dont il voulait doter la basilique de Saint-Denis. On aime à lire sous sa plume le détail naïf qu’il donne pour chercher des madriers. Préoccupé toute la; nuit de l’exploration qu’il médite, Suger part au soleil levant, escorté de ses charpentiers. Il faut à ceux-ci des madriers géants pour servir de point d’appui au grand comble de l’édifice. Il fouille les halliers, les fourrés de ronces, les régions les moins accessibles et les plus impénétrables des forêts. Il trayerse la fraîche vallée de Chevreuse et se renseigne sur les chances de découvertes auprès de Milon, châtelain; du lieu et tenancier de l’abbaye. Celui-ci sourit de l’espoir de l’abbéi et prétend que nul ne connaît mieux que lui la forêt et qu’il n’a pas même trouve de fûts solides et de proportions gigantesques pour fortifier son manoir. Suger1 persiste néanmoins et s’enfonce dans la y, allée. Mais peu d’heures s’étaient à peine écoulée^ qu’il
1. Œuvres complètes de Suger recueillies par A. Lecoy de la Marche, in-8, Paris, 1868, p. 222.
avait montré de la main douze magnifiques châtaigniers aux tiges droites et dominant toutes les futaies. Doué d’un esprit supérieur, Suger ne craignait point d’abandonner les anciennes méthodes et d’inaugurer pour ainsi dire le style gothique1.
• Dès le XIIIe siècle, lorsque la cité apprend à se connaître, à mesurer ses forces, elle se fait donner des chartes, des privilèges et prend place au milieu de to.us les pouvoirs. Alors les arts, les sciences et l’industrie cessent d’être exclusivement renfermés dans l’enceinte des cloîtres. Une fois sorti des monastères, l’art de l’architecture devint un état. Le maître de V oeuvre est laïque, il semble appartenir à un corps et commande à des ouvriers. Les salaires sont réglés; les heures de travail, les rapports des chefs avec les subalternes sont définis. On fait des devis, on passe des marchés, on impose même la responsabilité. L’artiste apparaît, fait prévaloir son idée, son goût propre. Le clergé favorise ce mouvement. Ewrard de Fouillay charge un architecte laïque, Robert de Luzarches, de la construction de la grande cathédrale qu’il veut élever à Amiens sous l’invocation de .Notre-Dame. Libergier construit à Reims en trente ans l’admirable basilique de Saint-Nicaise. Jean de Loupi conçoit le plan de la cathédrale de la même ville à laquelle travaillèrent Jean d’Orbais, Gaucher de Reims et Bernard de Soissons. Jean de Celles construit les deux pignons d;u transept et les trois premières chapelles du chœur de Notre-Dame de Paris. Erwin de Steinbach commence en 1277, la construction du portail de la cathédrale de Strasbourg, tandis que déjà s’élevait, par
1. Parmi les architectes du XHIe siècle, on peut citer l’évêque de Laon, Barthélemy de Piré qui donna le plan des cathédrales dont il conduisit les travaux de 1113 à 1152, Etienne de Bar et Théodorie évêque de Metz, Bernard du Bec, abbé de Saint-Michel, Hermand, dont le nom se trouve sur le clocher vieux de Notre-Dame de Chartres, Hilmand, moine de Saint-Père, de la même ville, Herman Auviga, maître de l’œuvre de Notre-Dame de Strasbourg, Eudes de Montreuil, Renaud de Chartres, Etienne de Nanterre et Robert de Saint-Ouen .qui travaillèrent à la basilique de Saint-Denis. Nouvelle bibliothèque de l'amateur Champenois, 4e livraison, Paris, 1896.
ordre de saint Louis, la Sainte-Chapelle du palais à Paris sous l’habile direction de Pierre de Montereau ou de Montreuil L
Comme il est facile de le constater, Part ogival brilla surtout dans la France septentrionale. Reims possédait sa grande école où vivaient des étrangers dans les temps les plus reculés. Mais l’école de Paris les effaçait toutes par l’éclat de ses travaux, la renommée de ses maîtres, l’autorité de sa doctrine, et la souveraineté de ses méthodes et de ses principes. Les Allemands y Venaient étudier même l’architecture. Erwin de Strasbourg adopta tellement les méthodes françaises qu’il en fit usage dans la façade de la cathédrale. L’abbé de Wimpfen ne voulut enfin confier la construction de son église, en 1277, qu’à un architecte venu récemment de Paris et exigea qu’elle fût élevée, d’après le style de France1 2.
Le XIIIe siècle compte beaucoup d’architectes dont les noms nous sont parvenus. Tous étaient laïques et recevaient souvent outre leur salaire de beaux deniers comme gratification. Mais iis ne pouvaient entreprendre un travail qu’après Un concours et Enguerrand ou Engèlram à Rouen, Jean de Chelles 3 et célèbres nous citerons Jean d’Orbais et Jean Le Loup à Reims, Gaucher et Béraud de Soissons qui leur succèdent, Enguerrand le Riche à Beauvais, Erwin père et fils à Strasbourg, Etienne de Montagne à Tours, Thomas de Corinont à Amiens, Villart de Honnecourt à Saint-Quentin, Davi Jean et Enguerrand ou Engèlram à Rouen, Jean de Chelles 3 et Pierre de Montereau à Paris, Robert de Coucy et Libergier à
1. Dictionnaire raisonné de V architecture française , par VioIlet-le-Duc.
2. Artiste de l'Alsace pendant le moyen âge , par Charles Gérard, 2 vol., in-8, 1872.
3. Une inscription sculptée en relief sur le soubassement de la façade du croisillon méridional de Notre-Dame de Paris, constate qu’un habile architecte, Jean de Celles, posa la première pierre des élégantes façades : Anno Domini MCCLVIl mense februarii idus secundo hoc fuit inceptum Christi genitricis honore Kallens , lathomo vivente Johanne magistro.
Reims, Arnulphe de Langres à Bourges, Henri et Langlois à Troyes 1.
Ce qui excitait surtout à Chartres le zèle des ouvriers, ce fut leur tendre dévotion. D’abord ils s’enrôlaient dans une pieuse compagnie, prenaient le bourdon et s’acheminaient vers Notre-Dame pour y vénérer sa miraculeuse Madone. Arrivés à l’église, ils s’agenouillaient devant la bonne dame, passaient sous sa sainte châsse et ne voulaient point s’en retourner sans avoir aidé à quelque chose pour l’œuvre qu’on édifiait
Alors, déposant le bourdon pour prendre 1a. truelle ou le marteau ils travaillaient à la construction de la basilique. Les premiers Venus, habiles ou non, devenaient souvent statuaires. Lorsque la statue sortait d’un bon ciseau, c’était un chef-d’œuvre; lorsqu’elle sortait d’un mauvais, c’était une mauvaise production. Le maître les recevait, les faisait également placer sous les portiques, parce que l’œuvre devait être poussée avec activité et qu’il ne fallait pas moins de deux à trois mille statues2.
Les pèlerins séjournaient longtemps dans une ville, quelquefois même plus d’une année et telle était leur ardeur que souvent ils travaillaient à la lueur des flambeaux.
Le bon Ellendard, receveur de la fabrique de l’église de Strasbourg, nous a conservé, dans un poème, le touchant récit des miracles opérés comme à Chartres par la glorieuse Vierge Maiie, lorsque l’évêque entreprit la reconstruction de sa cathédrale. Les ouvriers devinrent si nombreux, qu’ils couvrirent les rives du Rhin de leurs loges et se répandirent dans
1. M. Dussieux, dans son ouvrage remarquable sur Les artistes français à l'étranger, cite Etienne Bonneuil qui aurait bâti la cathédrale d’Upsal, en Suède, Robert de Blois qui travailla à celle de Lincoln en Angleterre, Mathuri d’Arras, architecte et sculpteur qui commença celle de Prague en Bohême achevée plus tard par Pierre de Biclogne et Pierre et Jacques de Troyes qui décorèrent celles de Tolède, du Séville, de Burgos et de Barcelone en Espagne.
2. Annales archéologiques 1845, p. 244. La cathédrale de Reims compte plus de statues médiocres que celle de Chartres, probablemeit parce que le nombre des imagiers fut moins grand dans la ville du sacre qu’à Chartres, ville fréquentée par des milliers de fidèles.
toute l’Allemagne. Au Puy, sur le mont Anis, « où Charlemagne venait implorer l’intercession de la miséricordieuse Mère de Dieu, » les pèlerins se disputèrent l’honneur d’orner le sanctuaire de JVTarie et d’embellir ses autels. L!e pauvre et l’aveugle déposèrent leurs oboles, les riches leur superflu et les hommes des champs les prémices de leurs moissons 1.
C’était donc la foi qui construisait les églises au moyen, âge, non point cette foi qui laisse le temple de Bien plus pauvre que l’hôtel d’un bourgeois, mais cette foi simple et forte qui inspirait des vierges telles que Sabine de Steinb'ach' et celle qui posa la dernière pierre au dôme de Cologne 2 . Dès qu’il s’agissait de la maison de Dieu, le plus pauvre ne regardait pas à la dépense. C’était même comme un délire universel de détruire les anciens édifices et d’en élever de plus magnifiques. Un abbé !du Mont-Cas.siU, depuis pape sous le nom de Victor III, envoyait chercher des ouvriers à Constantinople et formait lui-même des élèves. Un évêque d’Elne dessinait à Jérusalem le plan d’une église dont il devait â son retour entreprendre la construction. Celui d’Auxerre instituait des prébendes dans sa cathédrale pour des ecclésiastiques, dont l’un devait être peintre, l’autre verrier et le troisième orfèvre3.
Lorsque l’abbé de Lobbes veut reconstruire l’église de son monastère, les religieux assemblés lui exposent leur crainte sur 'une si vaste entreprise. — « Rassurez-vous, reprend l’abbé, la Providence y pourvoira », et l’église s’élève comme par enchantement. Saint Guillaume, évêque de Saint-Brieuc, veut rebâtir sa cathédrale qui menace ruiné. Des chanoines lui représentent qu’il est trop âgé pour exécuter de si gigantesques travaux. — « Eh bien! répond le saint pontife, je l’achèverai lorsque je serai mort. » Et la cathédrale s’élevait -quelques années après avec les dons des pèlerins attirés au tombeau du saint évêque4.
1. Essais historiques sur l'église de Strasbourg, par Grandidier, p. 42
2. Pèlerinage à Notre-Dame du Puy, Archives de la Haute-Loire.