Le Livre des Miracles, p. 31 et 40. Foie, paie
un habile maître venu d’une autre contrée. Les principaux ouvriers étaient presque toujours logés dans des maisons appartenant au chapitre, qui, de plus, leur accordait de temps en temps de belles gratifications et leur fournissait chaque année une robe et des gants 1.
Quoique le XIIIe siècle fût une époque de foi et de candeur, il ne faudrait pourtant pas croire que la naïveté de ce temps ne fût point quelquefois maligne. Lisez les fabliaux et les mystères, depuis la Bible de Guyot de Provins jusqu’au drame joué sur la grande place de ïroyes en 1475 et vous découvrirez des passages qui choquent même les bonnes mœurs. Les trouvères flagellent grossièrement les moines, les grands seigneurs et les souverains pontifes. C’est même le temps où le diable paraît, s’insinue volontiers dans les affaires et suscite cette race maudite de sorciers qui compromettaient de graves personnages dans de malheureux procès 2.
Tandis que le vidame de Chartres chante sa dame, sous les portails de la cathédrale, de laides statues nous révèlent ce que le Dante traduira plus tard dans son poème harmonieux. Au portail méridional les démons enfournent des réprouvés à coups de fourche; une religieuse veut résister au bras qui l’entraîne, mais elle tombe dans le gouffre malgré ses larmes et ses efforts. Plus loin une reine veut fuir, mais elle succombe sous l’étreinte terrible de Satan qui se frotte les mains, en voyant le nombre prodigieux de ses victimes.
Que saint Augustin s’élève contre les livres apocryphes, que les papes stigmatisent la poésie légendaire des premiers siècles, les x>eintres n’en représentent pas moins les histoires de sain: Thomas, de saint Jacques et des autres apôtres, telles qu’elles sont racontées dans le Combat des apôtres. Quelquefois les peintures et les sculptures deviennent lascives, comme dans la légende de l’enfant prodigue. Sont-ce ces figures qui déjà
1. Construction d’une Notre-Dame au XII1Q siècle, Paris, in-12, 1858.
2. Nouvelle bibliothèque de l’amateur champenois, 6e livraison, Beces contre Guichard, évêque de Troyes.
choquaient au XIIe siècle l’éclatante pureté du bienheureux abbé de Clairvaux, lorsqu’il blâmait ouvertement l’ornementation grotesque des églises1? Durand dans son Ucitional se montre moins sévère et se contente de citer ces vers d’Horace :
Pictoribus atque poetis
Quidlibet audendi semper fuit æqua potestas.
Dans un temps où la naïveté naissait de l’innocence et de la simplicité, où les principaux mystères étaient représentés sur la scène pour l’instruction du peuple, où les vices paraissaient avec leur difformité pour subir la flétrissure, la licence des artistes n’encourait point la sentence des évêques. A ces hommes du moyen âge, à tous ces chrétiens impressionnables, mais qui ne savaient pas lire, le clergé livrait des rondesbosses, des bas-reliefs et des tableaux, où d’un côté la science et de l’autre le dogme étaient réalisés en personnages. Une voussure sculptée dans le portail d’une cathédrale, une verrière historiée dans les nefs, étaient une leçon pour les ignorants, un sermon pour les croyants, leçon et sermon qui entraient dans le cœur par les yeux, au lieu d’y arriver par les oreilles. La représentation des mystères et des miracles ve-
1. Saint Bernard dans son apologie à Guillaume, s’élève contre le luxe effréné des églises et constate que les pierres brillent et sont couvertes d’or, tandis que les pauvres sont abandonnés dans leur misère. Il ajoute même que les fidèles accoururent plus pour admirer les merveilles qui sont exposées à leurs regards que pour les vénérer. Romines currunt... magis mirantur pulchra quam venerantur. Patrologia, Patres latini, T. 1, p. 304. Sanctus Bernardus. A cette époque, l’église était vraiment la seule maison que tous devaie.it aimer. Pour l’un, c’était un asile contre la cruauté de son maître. C’était aussi le lieu dans lequel il devait peut-être un jour recouvrer la liberté. C’était là aussi que l’affranchi, après avoir obtenu la sienne, trouvait la protection dont il avait besoin pour la conserver, tandis que l'hcmn e libre y voyait la garantie officielle que réclamaient la sûreté de sa personne et la possession de ses biens. De patrie, le peuple n’en avait point d’autre que l’église et l’église était tout pour lui. De là ces nombreus s donations et cet empressement pour embe.lir le temple élevé n l’honneur de celui qui l’avait racheté et qui le protégeait même après son départ de .cette terre.
nait mettre en action les personnages peints sur les verrières, sculptés sur les chapiteaux et incrustés dans les voussures. On jouait, dans les cathédrales, ces miracles de saint Nicolas et de saint Martin, ces mystères de l’Annonciation, de la Nativité et de la Passion, que l’art du dessin avait figurés par la sculpture et la peinture. L'e geste et la parole traduisaient ce que la ligne et la couleur avaient exprimé. Li’art graphique et Part dramatique étaient, comme on le voit, le livre de ceux qui ne savaient pas lire. Aidé par les objets matériels, par les statues, les images et les jeux scéniques, l’esprit débile pouvait monter jusqu’à la vérité et l’âme plongée dans les ténèbres, se relevait dans la lumière que l’art faisait éclater aux yeux, comme l’a dit l’abbé Suger, le grand artiste de Saint-Denis1. Rien d’étonnant si les peintures du moyen âgé n’ont pas toujours cette sévérité des peintures contemporaines, car on sculptait les vices pour mieux les condamner2.
Sur les contreforts, l’âne a même sa place, Y âne qui vielle ou plutôt qui pince de la harpe3. Est-ce une allégorie? Des savants discutent sur ce point sans se douter que la fête de l’âne étaio une de ces grandes fêtes populaires qui divertissaient le peuple. Plus loin, au portail septentrional, personnifiée dans une forte femme de vingt-cinq à trente ans, se cambre avec fierté à quarante pieds au-dessus du sol, la liberté, Lïbertas ! Vêtue d’une longue robe et d’un manteau retenu sur ses épaules au moyen d’une cordelette, cette mâle vertu tenait de la main droite un glaive et de la main gauche un écusson dont le champ porte deux couronnes royales. Est-ce la liberté
1. Mens hebes ad verum per materalia surgit Et demersa prius hac visa luce resurgit.
2. Façade méridionale de la base du vieux clocher. Une autre statue sur le même contrefort représente un verrat portant autrefois une quenouille et connu sous le nom de Truie qui file. L'âne qui vielle et un peu plus loin 'la truie qui file sont peut-être des allusions aux deux proverbes latins Ne sus Minervam, asinus ad lyram, c’est-à-dire Ne forcez point votre talent, vous ne feriez rien avec grâce. La cathédrale, par M. Huysmans, p. 388.
3. Iconographie chrétienne. Histoire de Dieu par Didron, p. 7.
communale1? Mme d’Ayzac, dans son remarquable opuscule sur les statues du porche septentrional de Chartres, a prouvé que la liberté, telle qu’elle est représentée sur les portails des cathédrales, est une des quatorze béatitudes célestes décrites par les grands théologiens du moyen âge.
Quoi qu’il en soit, la mémoire des humbles maçons de Notre-Dame sera toujours bénie et glorifiée. Il est bien vrai que les riches et les puissants occupaient la première place dans ce temple bâti par les petits, tandis que ceux-ci s’agenouillaient sur les dalles, inconnus au milieu d’une foule compacte. Mais si les blasonfe et les portraits des rois et des puissants bienfaiteurs de l’église brillent encore sur les verrières et aux portails, comme le témoignage le plus éclatant de leur foi, votre compas et votre équerre, ô nobles tailleurs de pierre, n’en sont pas moins devenus de sublimes armoiries. Votre gloire est encore là, debout, vivante, incarnée aux flancs de la sainte basilique que vous avez élevée, de cette ! Notre-Dame que nous admirons et qui, profondément pénétrée d’un souffle de grâce et de vie, racontera jusqu’à la fin des siècles vos saintes aspirations et la toute-puissance de la Reine des Cieux2!
1. Porche septentrional, baie latérale de gauche, sixième cordon de la voussure.
2. L’architecture gothique mériterait à juste titre la dénomination d'architecture nationale du moyen âge, car les belles cathédrales, les palais, les formidables châteaux, en un mot tous les chefs - d’œuvre de l’art que nous admirons ont été créés par des architectes français. Ce sont nos ancêtres, architectes religieux ou laïques, qui ont propagé dans tous les pays, surtout en Allemagne et en Italie, les méthodes monumentales et les enseignements de l’art sous toutes ses formes. L 'architecture gothique, par E. Corroyer, p. 371.
N. -T), de Chartres.