Sénèque, de beneficiis , 1. IV, e
« De Chartres la cité
La mère Dieu s’apela dame...
A Chartres la doit len requerre Comme en sa chambre especial,
Et comme en son palès roial On l’en la sert comme raine. »
{Le livre des miracles de Notre-Dame de Chartres, p. 3).
Si vous allez à Chartres, vous ne retrouverez plus l’antique Autricum des Celtes, ni la poétique cité des Thibault. La ville moderne n’a plus cette éclatante splendeur constatée par les anciens géographes. Elle a beau se parer d’élégantes maisons, ses pénibles efforts, en détruisant l’unité, lui ont fait perdre sa physionomie religieuse. Ses églises gothiques rappellent encore, il est vrai, son caractère primitif; mais ce n’est pas le moyen âge avec ses mille madones, ses pèlerins en brillante cour, où chantaient les trouvères. Pour qui ne sait pas découvrir l’empreinte du passé, dans les rues étroites et tortueuses de nos cités, Chartres n’est plus qu’une simple station de chemin de fer. Mais pour quiconque est antiquaire, poète ou artiste, Chartres semble encore une petite oasis monumentale, au milieu des vastes déserts de la Beauce.
Le plus admirable de ses monuments est, sans contredit, cette majestueuse cathédrale qui se dresse sur l’antique colline des Camutes. Quand vous la visiterez, ce qui vous plaira, celsera sans doute le travail délicat de ses ornements, l’audacieuse élévation de ses flèches aériennes. Mais si vous procédez à la lente et minutieuse analyse de l’édifice, vous découvrirez de ravissantes beautés, que la plume ne saurait dé-
crire, car le texte qui se déploie devant les yeux est trop sublime pour que la traduction en soit fidèle. Vous ne verrez pas un nom qui vous indique le patron de la basilique, pas une lettre qui vous révèle le nom d’un artiste, mais, en revanche, une grande figure se trouve sculptée sur la pierre des portails et coloriée sur les vitraux. La Vierge est partout dans sa Notre- Dame , dans l’église qUe de ferventes populations lui ont élevée dans leur amour. Vous pouvez la contempler à chaque pas, présentant le divin Jésus aux Mages, ou plongée dans une profonde douleur, accompagnant son Fils sur le Calvaire ou plus souvent encore s’élevant au ciel, escortée de chérubins et de séraphins et recevant les hommages d’une foule innombrable de pèlerins.
Si vous êtes surpris de cette profusion de vierges et de madones, vous fouillerez les archives et vous y lirez à la premièr e page toute une délicieuse histoire. Chartres ne vous apparaîtra, plus avec cette sombre perspective qui peut attrister le voyageur; vous verrez au contraire s’élever devant vous une ville privilégiée où la vie est dans toute sa plénitude. Vous la contemplerez sous son véritable aspect. Ce ne sera pas une station de commerçants et de voyageurs, mais la ville 'de la Vierge où des milliers de pèlerins accourent de toute la France, de l’Angleterre et même de l’Italie.
Faites Un pas dans cette religieuse cité, vous rencontrerez partout et sous mille formes le nom de Marie. De nombreuses statues sont érigées au coin des rues, au frontispice des maisons particulières. Sur les ponts, même décoration, même piété. Quelquefois des inscriptions vous rappelleront le culte de la Reine des Cieux et vous inviteront à dire un Ave. L'es portes seront toutes ornées d’une statue de Notre-Dame, souvent surmontée de la légende Carnutum tutela.
Pour compléter le tableau qui se déroulera sous vos yeux, v,oUs ne vous arrêterez point aux échoppes historiées des marchands, ni à l’opulent manoir d’un officier royal ou d’un chevalier. Figurez-vous une ville perpétuellement parcourue
par une foule de pauvres femmes et de petits enfants qui viennent implorer le secours de Notre-Dame , des religieux et des prêtres marchant sur deux longues files en procession, des boutiquiers allant et venant pour vendre des médailles ou des chemisettes , des bourgeois, sur le seuil de leurs maisons, accueillant les pèlerins avec grâce, et vous aurez une idée de Chartres au moyen âge.
Sébastien Rouillard, qui recueillait dans le bon vieux temps les récits des voyageurs, pour en composer un volume, vint à Chartres vers l’an 1608. L’immense concours des fidèles, qui pernoctoient dans V église, dans les grottes faute de logement, et surtout la renommée dont jouissait la cathédrale', frappèrent d’admiration le bon avocat du parlement de Melun. Se défiant des vagues rumeurs, il consulta les archives et fouilla si bien les antiquités grecques et latines, qu’il composa la Parthénie où se trouvent plus de cent pages consacrées aux druides.
Jouant sur les mots â l’aide du grec et du latin, le boiï avocat de Melun établit des controverses sur un texte, pour vous prouver que la Palestine n’était point la seule contrée capable de protester contre l’impiété idolâtrique, par sa merveilleuse et surnaturelle doctrine. Ainsi il trouve dans le poète Lucain une aspiration sur le mot Résus; donc, Hésus signifie le nom du Sauveur Jésus. Teutatès se métamorphose en Moïse, véritable figure du vrai Dieu ou Père Eternel. Pour compléter le grand mystère de la Sainte Trinité, Rouillard se rappelle que l’Esprit-Saint souffle où il veut et vous déclare qu’il a surtout répandu sa divine lumière sur les druides, ces saintes âmes d'une douce et débonnaire nature , ces chrétiens dans l'ombre qui ne cueilloient le gui que comme la figure du Sau veur qui devoit être attaché à l'arbre de la croix1- Puis, voyez comme les localités, dans l’esprit de ce docte écrivain, concordent merveilleusement avec les prophéties de la Judée.