VANDALISME
« Sans doute, c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que Notre-Dame de Chartres. Mais, si belle qu'elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument. »
Victor Hugo.
Les rois de France accourent encore à Notre-Dame de Chartres. François Ier, son fils Henri II surtout qui vient rendre grâce à la Vierge de ses succès, avec une brillante escorte dans laquelle on remarque Catherine de Médicis, le jeune dauphin et sa fiancée, Marie Stuart d’Ecosse. Mais aux siècles de ferveur succède un âge de libre examen, de penseurs qui vont s’efforcer de saper les fondements de l’Eglise, comme si l’Eglise depuis quinze siècles n’avait point vu mourir à ses pieds toutes les hérésies et passer le cercueil de toutes les hérésies. La ville de Chartres s’est détachée du royaume et vient d’être érigée en duché en faveur de Renée de France, épouse du duc de Ferrare. Cette duchesse, reniant la foi de ses pères, se permet d’appeler des ministres protestants à Chartres et de tenir des prêches à l’évêché dans ces salles où tant de voix éloquentes avaient retenti en faveur de Notre- Dame. La peste et la famine déciment de temps en temps la population. Mais bientôt trop faible pour résister à tant d’ennemis, Chartres tremble à l’approche de Condé qui se présente devant ses murailles le 1er mars 1568 « bien résolu, dit Challoire. de désoler, s’il s’en rendoit maître, l’église de
Chartres et de faire manger son cheval sur l’autel d’icelle1.»
La ville cependant trouva de braves défenseurs parmi lesquels il faut citer le chevalier Antoine de Lanières et Jean de Bourdeilles, baron d’Ardelay, frère de l’abbé de Brantôme. L’ennemi presse vivement les assiégés, la population tremblante élève ses regards vers le ciel, adresse ses supplications à celle qui a triomphé des Normands et de tant d’autres ennemis. La prière des Chartrains est exaucée, les Huguenots tout à coup suspendent les hostilités et se retirent précipitamment en laissant partout sur leur passage des traces de leur cruauté2.
Les habitants de Chartres, pour perpétuer le souvenir de cette victoire, instituèrent la procession commémorative de Notre-Dame de la Brèche qui fut célébrée, pour la première fois, le mardi 15 mars 1560 et avant laquelle le maire, chaque année, présentait le tour de bougie pour reconnaître la puissante protection de Notre-Dame 3.
Henri III se rendit plusieurs fois à Chartres, visita la sainte grotte et laissa de nombreuses marques de sa munificence. Henri IV, qui lui succéda, s’empara de la ville en 1591, mais trois ans après, abjurant ses erreurs, il vint recevoir l’onction royale dans la cathédrale, des mains de l’évêque Nicolas de Thou, le 27 février 1594. Louis XIII, qui voulait placer son royaume sous la protection de Notre-Dame, y vint avec Marie de Médicis et obtint un fils dont le nom sera toujours signalé à la postérité. A leur suite paraissent saint François de Sales,
1. Challire. Histoire de Chartres, ms, de la bibliothèque de Chartres, p. 176. Souchet ajoute que Condé avait même vêndu à l’avance les plombs de la cathédrale et qu’il ne put les livrer, « d’autant que la Vierge glorieuse défendit cette ville qu’elle recognoit comme sienne ».
2. Dans l’église des Filles-Dieu furent trouvés les corps à demi- brûlés de plusieurs ecclésiastiques tombés entre les mains de ces farouches ennemis. Notice historique sur Notre-Dame de la Brèche , par Mgr Pie,
3. Id.} p. 24. Détruite en 1791, Notre-Dame de la Brèche s’est relevée de ses ruines et le pèlerinage du 15 mars compte encore aujourd’hui en nombre des fêtes religieuses rétablies par la piété des Chartrains.
saint Vincent de Paul, le vénérable Olier, fondateur de Saint- Sulpice, le père Eudes qui fonda le séminaire de Saint-Nicolas-de-Cbardonnet et le célèbre cardinal Pierre de Bérulle auquel nos ancêtres durent l’Oratoire.
Louis XIV, se rappelant la puissante protection que sa pieuse mère avait obtenue, vint aussi souvent à Chartres, mais Louis XV oublia ce sanctuaire privilégié, quoiqu’il séjournât souvent au château de Crécy près de Dreux. Il eut, dit-ori, la fantaisie de voir l’extrémité des clochers de la majestueuse basilique, car il fit écrire à Mgr de Fleury « que le Chapitre eût à illuminer les deux flèches dans la nuit du 6 au 7 juin 1754. Les chanoines cédant à son désir firent tirer sur un échafaudage du vieux clocher vingt-quatre fusées dont vingtdeux furent vues du monarque1. » Mais hélas! la monarchie allait bientôt disparaître dans l’ouragan qui devait tout dévaster. Depuis longtemps les belles traditions du moyen âge étaient altérées, le bon goût donnait aux églises catholiques la parure des temples helléniques et mutilait les admirables monuments de nos aïeux.
Tandis que des sculpteurs travaillaient encore à la clôture du chœur 2, « le lundi 16 mai 1661, après-midi, les portes de Notre-Dame sont fermées, le service divin est interrompu, deux nuits et deux jours sont employés à démolir les autels, attachés aux piliers et rappelant la ferveur de ceux qui les avaient fait élever. Quelques-uns veulent même abattre le magnifique jubé du XIIIe siècle, mais des voix plus nombreuses se font entendre et sauvent ce précieux monument d’une totale destruction3. »
1. Registres capitulaires du Chapitre de Chartres, du 5 au 6 juin 1754 et Histoire de Chartres, par Pinard, avec additions, ms. bibliothèque de Chartres, année 1754.
2. Les principaux sculpteurs qui ont travaillé à cette clôture sont Jean Solas, sculpteur de Paris, en 1519, François Marchant, sculpteur d’Orléans, en 1542; Nicolas Goybert, de Chartres, en 1543; Thomas Boudin, sculpteur de Pans, en 1671 ; Jean Dedieu, idem, en 1681 ; Pierre Legros, en 1683; Tubyle jeune, en 1703 et Simon Mazières, en 1709.