Challire. Histoire de Chartres
L*avocat Raoul Rouirais raconte dans sa petite histoire latine de Chartres1 qu’au commencement du XVIIe siècle, des bouffons montaient sur le sommet des flèches et exécutaient des tours en se jouant de leur vie avec une intrépidité qui glaçait d’effroi les spectateurs. Mais il y en eut dont la tête tourna, dont les pieds chancelèrent. Leur misérable sort éveilla l’attention du Chapitre qui se réserva sagement le droit de permettre de monter à la croix qui termine les flèches aériennes.
Quelques temps après la destruction des autels, la cathédrale de Chartres faillit être consumée par l’imprudence du guetteur Gendrier, le 15 novembre 1674. La grande charpente fut épargnée, grâce au courage du couvreur Claude Gauthier, dit Laehaume2 et une inscription latine, chose singulière, fut gravée dans la chambre du guetteur pour exciter dans la suite- leur vigilance. Mais le bon Foucault, plus profond, mit au-dessus de la première porte de leur chambre cette pensée du Psalmiste :
Nisi Dominus custodierit Civitatem, frustra vigilat Qui eustodit eam.
Plusieurs années après, le Chapitre arrête le projet d’établir des réservoirs sur les plates-formes des tours et dans les deux clochers. Mais un furieux ouragan nécessite de nouvelles réparations exécutées en 1690 par le sculpteur lyonnais, Claude Augé et ne permet point au Chapitre de poursuivre son projet.
Le lundi 8 août 1757, Monsieur le Chevecier déclara « qu’une personne désire faire enlever les vitraux peints du cloître des douze formes de chaque côté du chœur au-dessus
1. Urbis gentisquc Carnutium historia, 1624, opuscule de 83 pages dédié au Garde des Sceaux, Etienne d’Aligre.
2. Alotes sur la cathédrale de Chartres , par M. Benoit, annuaire d’Eureet-Loir, p. 399.
N.-D. de Chartres.
des stalles pour les faire mettre en verre blanc de la même épaisseur, afin d’éclairer le chœur1. » Les vénérables chanoines approuvent cette transformation dans leur séance capitulaire et vont bientôt procéder à la mutilation de la majestueuse basilique. Que le jubé soit une œuvre remarquable par ses statues et par ses sculptures délicates, l’admirable barrière entre le Saint des Saints et les fidèles, peu importe; sa destruction est froidement décidée par les chanoines encouragés par l’avis de Louis, architecte du duc d’Orléans 2. Une fois l’œuvre terminée, le vandalisme envahit le chœur et brise sans respect la merveilleuse harmonie de l’art gothique. L’évêque de Fleury appelle les Milanais Borani qui jaunissent l’église d’un ocre blafard et lui ôtent cette teinte sombre et vénérable que les siècles lui avaient donnée. Pour fasciner les yeux, le Chapitre charge Antoine Bridan, sculpteur du roi, d’exécuter un groupe, en guise de retable, derrière l’autel de marbre qui doit remplacer le vieil autel gothique splendidement encombré de châsses et de reliquaires. Bridan se rend à Carrare et choisit des blocs de marbre, puissamsamment aidé par le sculpteur Vatale Finelli. Le jour de Pâques de l’année 1773, les chanoines contemplent le groupe de l’Assomption et se hâtent, dans leur enthousiasme, d’accorder au sculpteur du roi une pension viagère de mille francs, réversible sur sa femme 3. Jamais cependant contre-sens plus détestable n’avait été commis dans une église, que le jour
1. Registres capitulaires de Notre-Dame , bibl. de Chartres. Dès 1768, l’archidiacre de Vendôme se plaignoit des dégâts causés « aux vitres et aux figures des portiques par les enfants qui se permettaient de lancer des pierres ».
2. BoPvet-Bourdan dans ses Recherches sur VHistoire de Chartres , s’exprime ainsi naïvement, p. 449 : Année 1763, l’ancien jubé, vilaine construction, très gothique, bâti vers l’an 1100 et couvert d’une multitude de figures très vilaines, fut détruit. Bibl. de Chartres. Il est certain que le jubé menaçait ruine, mais pourquoi avoir attendu si longtemps ? N’était-ce pas alors le temps où Rouen, Paris, Amiens, Laon et d’autres villes démolissaient leurs vieux poulpitres des jubés?
3. Revue de V Architecture , article de M. Doublet de Boisthibault.
où ce groupe fut placé derrière l’autel principal, et surtout lorsqu’on pense que des verrières du XIIIe siècle furent jetées à bas et remplacées par du verre blanc, afin que la lumière vînt éclairer l’œuvre de Bridan. Jamais spectacle ne pourra navrer plus l’âme qui veut le catholicisme dans sa sublime et antique intégrité.
Deux massifs en pierre de Tonnerre remplacèrent le monumental jubé du XIIIe siècle. Les statues furent exécutées par Berruer qui reçut une assez belle somme pour sori œuvre vraiment païenne et pour laquelle furent défoncées de magnifiques verrières données par saint Louis et par saint Ferdinand de Castille. Sous la direction d’Archambault et d’après les dessins de Louis, architecte du duc d’Orléans, la noble simplicité des piliers, des colonnes, des arcades et des chapiteaux disparut sous un gâchis de dorure, de stucage et de marbrerie qui transforma le chœur en véritable salon du XVIIIe siècle 1.
Bridan remplaça les admirables tapisseries qui étaient tendues au chœur les jours des fêtes solennelles par huit tableaux de marbre blanc sculptés en relief et mutila les quatre chapelles de la clôture du chœur. L’antique dallage foulé par saint Louis et par tant d’illustres pèlerins fut enlevé pour faire place ,à des carrés de marbre disposés en échiquier. De remarquables verrières furent encore défoncées en si grand nombre pour* éclairer oette déplorable transformation que M- Lemière se plaignit en 1786 « du trop grand jour qui provient d’une croisée de l’église en verres blancs et demande gravement s’il ne conviendrait pas d’y mettre un rideau2. » «Messieurs les chanoines accueillent cette proposition et prient Messieurs de l’œuvre de faire mettre le rideau. » Mais la Révolution vint bientôt surprendre ces bons chanoines disposés à s’asseoir tranquillement dans les stalles nouvelles sculp-
1. Description de la cathédrale de Chartres , par l’abbé Bulteau, p. 158.
2. Notes sur la cathédrale de Chartres , par M. Benoît. Annuaire d'Eureet Loir, 1845, p. 114.
tées par le menuisier Démarchant et leur apporter le dernier mot de ce paganisme ressuscité, en envoyant les prêtres à l’échafaud et en transformant les églises en temples de la Raison 1.
Lé 23 octobre 1790, les chanoines reçoivent en effet l’ordre de cesser leurs fonctions et de ne plus porter l’aumussê. L’évêque lui-même, Mgr de Lubersac, dès le 13 février 1791, est déclaré déchu de son siège et remplacé par Nicolas Bonnet, curé de la paroisse Saint-Michel de Chartres. Des églises sont pillées ou détruites et de leurs débris s’élèvent dans la majestueuse basilique de mesquines chapelles pour l’érection desquelles de belles verrières sont défoncées.
L’antique grotte, où tant de pèlerins sont venus s’agenouiller depuis Fulbert, voit disparaître sa miraculeuse statue que l’évêque constitutionnel Bonnet fait placer dans l’église supérieure sur la colonne qui servait de support à la Vierge noire du Pilier. Les portes de cet auguste sanctuaire sont bientôt fermées et la Vierge du Pilier est reléguée parmi les débris des chapelles, en attendant que des tonneliers et des marchands de vin: transforment en magasin ce lieu si vénérable.
L'a Terreur, envahissant enfin le saint temple, enlève les vases sacrés, brûle les vêtements sacerdotaux, s’empare du trésor, peut-être le plus riche de France, brise les châsses précieuses, pour en arracher les pierreries et le riche métal 2,
1. De Montalembert. Du Vandalisme et du Catholicisme dans. Vart , p. 191.
2. L’église de Chartres possédait avant 1793 la sainte châsse contenant la précieuse tunique de la Vierge, magnifique reliquaire du Xe siècle, ciselé avec les métaux et les bois les plus précieux et dont une partie des joyaux fut vendue pour subvenir en 1562 aux besoins du royaume. Outre cette châsse, on montrait encore celle de saint Piat, saint Lubin, saint Calais, le chef de sainte Anne, mère de la sainte Vierge, le chef de saint Matthieu, une statue de Notre-Dame d’or massif, émaillée de bleu et pour cela appelée « Notre-Dame bleue », une statue de Notre-Dame, en argent, et, pour cela, appelée «. Notre-Dame la blanche » et un nombre considérable de riches ornements et de remarquables vases sacrés. Histoire de l'auguste et vénérable église de Chartres, par Vincent Sablon, 1865, p. 83.
disperse les reliques des saints et rie laisse dans les deux clochers que le timbre pour servir au toscin et la petite cloche nommée Piat. Lé 15 novembre 1793, Notre-Dame est bannie de sa basilique privilégiée qui devient le temple de la Raison. Le 29 du même mois, pour inaugurer dignement ce nouveau temple, des insensés ne craigrient point de jouer un horrible drame terminé par des danses grotesques sur les dalles où tant de fidèles avaient prié. Les statues colossales des douze apôtres, dont les piliers du chœur et de la nef étaient décorés, sont brisées par ces iconoclastes. On dit même due le groupe de l’Assomption ne fut épargné que parce que la tête de la Vierge fut coiffée du bonnet rouge. Une offrande de 100 fr. fut déposée à la caisse du bureau de bienfaisarice afin d’obtenir le droit de briser l’admirable statuaire des portiques et s’il en faut croire M. de Lépiriois, le vénérable monument lui-même n’aurait été sauvé d’une totale destruction que parce que ces farouche vandales craignirent d’ensevelir la ville sous ses décombres 1. Sa toiture de plomb fut enlevée pour fabriquer de la monnaie et ses cloches furent changées en canons, de sorte que ses voûtes et sa charpente restèrent plus de deux ans exposées aux injures du temps.
Mais quelques années après cette funeste époque, Notre- Dame reprit son ancienne destination et vit accourir de nombreux fidèles qui déplorèrent tant de ruines et de tels sacrilèges. Napoléon Ier y vint et admira les splendeurs de l’architecture de Notre-Dame. A sa suite vinrent des rois, des princes et des princesses, pour vénérer la Vierge du Pilier que son abandon dans un coin de la crypte avait sauvée de la fureur des iconoclastes. Mgr de Llubersac, eri revenant de son exil, voulut revoir cette belle cathédrale dans laquelle s’étaient accomplies d’imposantes cérémonies et que l’impiété n’avait pas craint de dévaster. Son premier soin fut de
1. Histoire de Chartres, t. II, p. 513. Il est juste de dire que le conventionnel Sergent-Marceau s’opposa de toutes ses forces à ce projet insensé.
recueillir les restes épars de la sainte Tunique et de les déposer d;ans un coffret de vermeil 1.
Le 23 mai 1825, la foudre tomba pour la sixième fois sur le clocher neuf. L'a ville, sans doute effrayée des dégâts que pourrait causer l’incendie de son plus bel édifice, place Notre- Dame sous la sauvegarde des paratonnerres et fait de généreux, mais inutiles efforts, pour obtenir « l’établissement de detix réservoirs d’eau sur deux des plates-formes des quatre tours carrées dont sont flanqués les portiques du nord et du midi. » Quelques années après, le choléra décime la capitale et menace la ville de Chartres. Cent soixante victimes succombent à cette cruelle maladie et leur trépas jette la consternation dans les familles. Mgr de Montais, « qui s’honorait surtout d’être le chapelain de l’aughste Vierge dans son sanctuaire le plus renommé », ordonne une procession générale dans laquelle serait portée la sainte châsse. L'e fléau cesse tout à coup et une grande médaille, frappée à cette occasion et de temps en temps exposée devant la Vierge du Pilier, sert à perpétuer le souvenir de cette délivrance miraculeuse 2.
1. La Révolution n’osa point porter une main sacrilège sur le voile de Marie; car deux ecclésiastiques furent requis pour le retirer de son précieux coffre. Des fragments de ce voile furent envoyés à M. Barthélemy, célèbre orientaliste cfue leur assigna près de 2.000 ans d’existence et déclara qu’ils devaient provenir d’un voile semblable à ceux dont les femmes se servaient autrefois en Orient.