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INCENDIE DE

« Le tambour bat la générale... L’airain sonne l’alarme. Une terreur poignante s’empare des esprits, les larmes coulent des yeux, des cris se font entendre : « le feu est à la • cathédrale l »

Lejeune. Les Sinistres de Notre-Dame de Chartres , p. 290.

Le 4 juin 1836, des plombiers réparent des avaries causées par la violence du vent à la toiture de la cathédrale. De leur cagnard rempli de charbons ardents s’échappent tout à coup quelques étincelles qui tombent sur une couche de poussier combustible. La vieille charpente desséchée prend insensiblement feu, sans que les ouvriers puissent s’en apercevoir. Vers quatre heures du soir un manœuvre pénètre dans les combles, distingue un point lumineux et découvre le commencement d’un incendie. Saisi tout à coup; de la plus vive émotion, le manœuvre vole à la galerie et pousse un cri : le feu! le feu!... Le plombier, croyant que les flammes dévorent quelque maison, jette un regard dans le lointain et n’aperçoit aucune lueur. Alors le manœuvre lui apprend par un nouveau cri que le feu dévore la charpente... Le plombief descend promptement et court chez le sonneur André, tandis que le jeune enfant resté seul sur la galerie tremble et tombe presque en défaillance. André paraît, se porte rapidement au comble embrasé. Le plombier, suivi d’un maçon, gravit l’escalier pour arrêter les progrès de l’incendie. Mais les secours deviennent inutiles, le feu s’élève à plus de vingt pieds au-dessus de leurs têtes. Vers six heures du soir, le tambour!

bat la générale, l’airain sonne l’alarme et dans tonte la ville retentit ce cri qui répand l’effroi : le fen est à la cathédrale !

M. le Préfet se rend alors vers la galerie supérieure de l’édifice, suivi du plombier Favret, du sapeur-pompier Brazon et de quelques hommes intrépides ; arrivés à la galerie, ils voient l’incendie qui leur apparaît terrible et menaçant. Pour arrêter ses progrès, il faudrait ;se porter au faîte de la toiture, pour la couper à quelque distance du point où la fumée surgit. Quel homme osera tenter cette audacieuse entreprise? deux hommes se présentent avec un sang-froid vraiment admirable, Favret et Brazon. Ces deux braves se jettent dans les bras l’un de l’autre, se serrent étroitement et s’embrassent. « Allons, Brazon, s’écrie Favret, c’est ici à la vie et à la mort. Ne nous abandonnons pas. » — « Compte sur moi, Favret », répond Brazon K

Alors muni de sa corde à nœuds qu’il porte en écharpe, Favret franchit rapidement nne ligne de quinze mètres, atteint le faîte et marche sur la crête perfide du volcan qui s’improvise sous ses pieds, dans les flancs de la couverture. A cette scène inattendue, l’effroi s’empare des spectateurs, les regards se portent avec inquiétude sur le généreux plombier qu’une éruption spontanée peut engloutir. L’intrépide Favret s’arrête, lorsque le| feu, se répandant dans toute la longueur du toit, le force à changer de position.

iCependant le lieutenant Pavey, suivi de rarchitecte Damars et de Brazon, pénètre sous les combles. Lia, le danger paraît si menaçant, si terrible que la voix de M. Damars se fait entendre : « Retirons-nous, Messieurs, ou nous sommes perdus! » Le feu redouble, le plomb fondu ruisselle sur les voûtes de l’église» Deüx hommes déclarent à M. le Préfet qu’il faut abandonner la galerie pour éviter une mort inutile. M. Delessert, se sentant poussé par un mouvement un peu brusque, porte la main sur la garde de son épée et adresse à ceux qui l’en-

1. Les Sinistres de Notre-Dame, par M. Lejeune. Annuaire d'Eure-et-Loir, 1839, p. 293. : 1 1 ;

tourent ces paroles : « Messieurs, j’étais ici le premier, c’était mon devoir. Je rie dois en sortir que le dernier, c’est encore mon devoir. Passez tous devant moi, je fermerai la marche. »

La galerie est à peine déserte que l’irioendie se développe avec une incroyable célérité. Les combles dépouillés n’offrent bientôt plus que l’aspect d’une carène embrasée dont les parties se détachent successivement, se plient les unes sur les autres et tombent sur les voûtes. L’aiguille de l’abside résiste seule quelque temps. Lé bon ange Gabriel, qui couronne son sommet, voit crouler les derniers arcs-boutants de son piédestal, chancelle à son tour, semble saluer les deux pyramides destinées à lui survivre et tombe dans la fournaise qui le dévore.

Pendant cette effroyable crise, les rues de Chartres prennent un aspect de tristesse qu’ori ne leur avait jamais vu. Les larmes coulent des yeux, ori se lamente, on craint même la ruine totale du majestueux édifice. Lés habitants des maisons situées au pied de l’église se hâtent d’enlever leurs effets les plus précieux. Lés malades sont transportés de l’Hospice dans les salles de la Préfecture où Mme Delessert leur prodigue les soins les plus empressés. Des pompes sont placées en divers endroits pour protéger surtout la basse-ville. Lés toitures des maisons voisines du désastre se garnissent de couvertures mouillées et continuellement arrosées. Des pompiers armés de haches et munis de seaux épieut sur les toits les charbons que le vent jette de tous côtés.

Bientôt arrive le maire de Saint-Prest, suivi des habitants de sa commune et chargé de garantir l’intérieur de l’église et de veiller à sa conservation’. Il entre dans la basilique : un jet de fumée sort du sommet de l’orgue. Une chaîne se forme rapidement, occupe l’escalier et parvient à éteindre le feu. A l’extérieuj^M. le Préfet vole au secours des basses-ailes et redouble de courage et d’énergie. Les magnifiques vitraux sont préservés, les flammes ne peuvent les atteindre. Les saintes châsses, les reliques, les vases sacrés, la Vierge noire

elle-même sont emportés. L'es places publiques s’encombrent de meubles déposés par les habitants des maisons voisines de l’édifice. Des populations arrivent à la lueur des flammes, offrent leurs bras et leurs pompes au premier magistrat de la ville.

Vers huit heures, une épaisse fumée sort du clocher neuf. L’effroi se répand, la consternation augmente, la flamme brille dans la charpente de la sonnerie. Tout a coup; cette tour pyramidale sé métamorphose en un phare étincelant de la plus vive lumière, dessine la merveilleuse élégance de ses formes et présente 1’étonnant spectacle d’une belle horreur qui glace la cité d’épouvante. Alors ce sont des jets de flammes et d’étincelles pétillantes qui s’échappent de chaque ouverture, formant un admirable réseau de feux de diverses couleurs et dévoilant à l’œil toutes les fines et délicates ciselures des artistes du XVIe siècle1.

Au triste aspect de cet obélisque de feu si tragiquement improvisé dont le sommet semble se perdre dans les nues et dont l’écroulement subit doit entraîner une affreuse calamité, une cruelle anxiété règne dans la ville. De longues heures s’écoulent, les flammes dévorent la charpente, les cloches tombent en métal incandescent sur les voûtes brûlantes. Minuit sonne. Le son du beffroi consoleles Chartrains, leur rend le courage; la belle pyramide a bravé la fureur des flammes. Le feu se calme, perd insensiblement son intensité jusqu’à ce que la lueur de quelques feux mourants ne couronne plus que le sommet de l’édifice.

Mais une heure ne s’est pas encore écoulée qu’une épaisse fumée s’échappe du vieux clocher, suivie bientôt d’une épouvantable explosion produite par l’affaissement de la grande charpente. En un instant, la base de cet énorme cône ne présente plus que l’aspect d’un cratère qui vomit des colonnes de feu, s’élançant des fenêtres à plus de huit mètres de la tour.

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