‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L était huit heures du soir, quand Paul Dornans arriva rue Cortot.

Le couvert était mis et Chaufferette, les yeux rouges et brillants de fièvre , attendait, étendue sur la chaise-longue.

— Bonjour, la Chauffe ! dit Panl avec l'air de souriante bonne humeur qui lui était habituel.

Il se pencha et la

baisa sur le front.

— Bonjour. Je pensais

que tu ne rentrerais pas

ce soip, fît la jeune fille d'un

ton âpre.

— Et pourquoi donc ? Allons, mettons-nous à table, je crève de faim.

— Il ne faudra pas vous plaindre, monsieur, si le dîner ne vaut rien, dit la mère Eulahe. II est

prêt depuis une heure.. Il a fallu que je le tienne au chaud, et vous savez, les plats réchauffés...

— C'est bon ! C'est bon ! mère Eulalie ! On va lui faire honneur quand même... à votre dîner !

Paul s'installa et commença à manger avec appétit.

— Ah ! à propos, la Chauffe, dit-il, une bonne nouvelle: j'ai depuis deux jours au Cercle une veine extraordinaire... Je ne sais pas à quoi cela tient... Toujours est-il que j'ai gagné 1p forte somme... C'est le cas ou jamais de remplacer la légendaire robe verte... Tu peux y aller.

— Je te remercie, répondit sèchement Chaufferette.

— Qu'est-ce que tu as ? reprit un instant plus tard Paul Dornans ; tu ne dis rien ?..Tu ne manges pas ?

— Je n'ai pas faim.

— A ton aise !

Le reste du repas s'acheva en silence.

Quand, il eut terminé, Paul alluma un cigare et commença à lire les journaux.

Chaufferette ne le quittait pas de l'œil. Elle cherchait à deviner les pensées qui devaient s'agiter derrière ce masque impassible et ironiquement jovial.

Mais elle était désarmée par cette allure insouciante et légère, cette attitude aussi tranquille que si aucun incident grave n'eût depuis quarantehuit heures traversé leur existence commune.

Cette indifférence apparente l'agaçait ; elle eût

préféré un accès de colère, qui se fût probablement terminé par une explication franche.

A la fin, elle n'y tint plus et demanda d'un ton qu'elle s'efforça de rendre très calme :

— Tu t'es bien amusé, cette nuit ?

— Très bien, je te remercie.

— Avec qui étais-tu ?

Paul Dornans posa son journal et regardant fixement Chaufferette :

— T'ai-je demandé, chère amie, avec qui tu avais passé la nuit d'avant-hier ?

— Je te l'ai dit ! s'écria Chaufferette, que cette réponse à laquelle elle ne s'attendait, pas, avait piquée au vif, j'étais avec Marie Pasco.

— C'est entendu ! reprit Pau) Et je ne t'ai pas fait la moindre objection. Mais, puisque tu as admis en principe que chacun de nous avait le droit de disposer à son gré de ses jours et de ses. nuits, tu aurais mauvaise grâce de trouver mauvais que j'aie suivi un exemple que tu as été la première à donner. Aie donc le bon goût de te montrer aussi discrète que moi.

— C'est bien, j'ai compris ! fit Chaufferette rageusement.

— Qu'est-ce que tu as compris ?

— Tu étais chez une femme.

— Quand cela serait, je n'en suis pas mort, ni toi non plus.

Chaufferette se leva sans répondre.

Elle entra dans la chambre à coucher, dont elle referma derrière elle la porte avec fracas, et elle se

laissa tomber sur le lit en éclatant en sanglots.

Depuis la veille, elle s'était commandé d'être calme.

Elle avait échafaudé cent systèmes, préparé

mille excuses grâce auxquelles elle pensait facilement sinon faire pardonner, au moins faire accepter sa fugue.

Tout s'écroulait devant riiiipassibililé et la

— Je te demande pardon, ma petite Lucienne.

logique féroce de Paul ! En face de lui, elle ne trouvait plus une parole !

Elle pleura longtemps, revivant en quelque sorte les heures douloureuses qu'elle venait de traverser.

Elle se sentait coupable et, ce qui l'exaspérait, c'était de n'avoir pas découvert dans l'accomplissement de sa faute les satisfactions qu'elle était en droit d'espérer.

Comment avait-elle pu prendre un instant au sérieux ce grotesque ridicule, auquel, en somme, elle venait de sacrifier sa tranquillité ?

Car, elle le sentait bien. Quoiqu'il afîectât de ne faire aucune allusion à son escapade, Paul, par sa conduite, montrait clairement qu'il avait perdu toute confiance.

Et qui sait, d'ailleurs, s'il n'attendait pas depuis, longtemps une défaillance semblable ?

La hâte qu'il avait montrée à ressaisir le jour même une hberté dont il n'usait plus, la joie qu'il affectait ne prouvait-elle pas que sa fugue à elle n'avait été pour lui que l'occasion d'une délivrance, peut-être depuis longtemps souhaitée et attendue ?

Alors, c'en était fait de leur tranquille petite existence ?

Il ne l'aimait plus, puisqu'il n'avait pas souffert...

Et Chaufferette en arriva naturellement à conclure :

— S'il ne m'aime plus, c'est qu'il en aime une autre... S'il paraît si joyeux, c'est que mon aventure de l'autre soir pourra peut-être un jour lui

fournir un excellent prétexte de rupture... Nous nous séparerons et une autre que moi viendra habiter dans ce petit nid, que je considérais comme m'appartenant, où j'ai toutes mes aises... Ah! non!... ce ne sera pas! Et, dans tous les cas, je me défendrai... Un sentiment aigu de jalousie la mordait cruellement au cœur, sentiment dont elle se fût crue incapable huit jours plus tôt.

— Il n'y a pas à dire, j'ai une rivale. Et cellelà, comment est-elle ? Est-elle grande, petite, blonde, ou brune ?.. Est-elle vraiment mieux que moi? Où l'a-t'il connue? Et depuis quand? L'aimet-il pour sa beauté ou son intelligence ?

Puis brusquement, elle en arriva à penser :

— Mais au fait, il est impossible qu'il ait ainsi "rencontré cette femme à point noiniiié, le soir

même du jour où il a cru pouvoir se rendre libre... Sa hâte de sortir, le soin qu'il a pris de déjeuner plus tôt, la joie qu'il a affectée, montrent bien qu'il •n'attendait qu'une occasion et que, cette occasion se présentant de se donner entièrement à l'autre, il n'avaiv garde de la laisser échapper... Donc c'btait un projet conçu de longue date dont ma stupide équipée a hâté la solution... Ils se connaissaient depuis longtemps !... Et moi qui n'ai rien deviné, rien vu, rien pressenti ! Je i^'ai pas de veine, mais aussi je suis trop bête !

Chaufferette en ét^^it là de ses réflexions, quand minuit sonna à la pendule.

Elle se leva et entr'ouvrit doucement la porte de la salle à mançrer.

Paul Dornans s'était assoupi dans son fauteuil !

— Tl est éreinté, se dit-elle; quelle nuit il a dû

passer chez cette grue ! Ah ! non, c'est désormais

une lutte à mort entre elle et moi; on verra qui aura le dernier mot !

Elle réveilla doucement son amant.

— Tu es fatigué, Paul, tu ferais mieux de te coucher.

— Tu as raison, fit le jeune homme, je n'en puis plus. Allons dormir.

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Ils se déshabillèrent en silence et, dès qu'ils furent au lit, Paul souffla la lampe.

— Bonsoir, chère amie, bonne nuit !

Mais Chaufferette ne l'entendait pas ainsi. Elle se rapprocha de lui, très près, puis :

— Tu m'en veux, dis ?

— Mais pas du tout, je t'assure.

— Je vois bien que tu ne m'aimes plus.

— Où vois-tu cela ?

— Ecoute !.. je t'ai dit ce que j'avais fait... rien de mal, je te l'affirme; mais toi... avoue-le, tu m'as trompée, tu as couché chez une autre femme !...

— Quand cela serait? fît Paul. Lorsque nous nous sommes connus, nous sommes-nous prêté mutuellement serment de fidélité ? Nous n'avons le droit de nous adresser aucun reproche...

— Paul, si tu savais combien je souffre à l'idée que tu peux aimer mieux que moi une autre femme !...

De ses deux bras, elle entourait le cou de son amant et elle le couvrait de baisers.

— Paul, songe que jamais personne ne te comprendra mieux que moi... Tu le sais bien, puisque jusqu'à ce jour tu m'as gardée sans regret... Oublie, je t'en supplie, ce qui n'a été qu'une étourderie de ma part... Mon Paul, aimons-nous comme autrefois !

Dornans se dégagea lentement de l'étreinte de sa maîtresse, puis :

— Je t'assure, répliqua-t-il, mon cher petit, que rien n'est changé entre nous... Il t'est loisible

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d'organiser ta vie comme bon te semble et je ne me reconnais pas le droit de t'imposer une volonté quelconque... Laisse-moi de mon côté la même liberté... Pourquoi compliquer notre existence ? Et comme Chaufferette ne trouvait pas un mot à répondre :

— Allons, bonsoir, mon petit, continua-t-il, dormons ! Je te l'ai déjà dit, je suis très fatigué.

Et il lui tourna le dos.

La pauvre Chaufferette ne s'endormit qu'au petit jour.

Quand elle se réveilla, Paul Dornans, déjà levé, était installé à sa table de travail.

La journée tout entière s'écoula très calme, sans une allusion, sans un reproche.

De temps en temps, Chaufferette se détournait pour essuyer les pleurs qui lui montaient aux yeux ; Dornans gardait son attitude souriante des bons jours.

A quatre heures, il se prépara à sortir.

— Tu rentres dîner ? demanda Chaufferette.

— Non, j'ai affaire et je dîne en ville.

Et ayant embrassé sa maîtresse, il partit, sans qu'elle se sentît le courage de demander plus d'explications.

Dès qu'elle fut seule, une idée l'obséda :

— Si je le suivais !... Mais à quoi cela me servirait-il ? 11 s'en apercevrait probablement et une pareille démarche gâterait tout ! D'ailleurs, lui ne le ferait pas... Je serai aussi fi ère que lui... Cherchons autre chose.

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Puis elle pensa :

— Après tout, il est homme... En dépit de l'indifférence qu'il affecte, qui sait s'il n'a pas cédé, lui aussi, au désir de savoir ? Peut-être a-t-il été

trouver Marie Pasco pour vérifier l'exactitude de mes explications ? Je vais m'en assurer. J'ai le temps, puisqu'il ne dîne pas !

Elle s'habilla iripultinenl et une heure plus tard l'omnibus Pigallé-Halle-aux-Vins la déposait place Saint-Michel .

Marie Pasco venait d'arriver à sa brasserie.

— Eh bien, mon gros, cria-t-elle, en voyant entrer Chaufferette, quoi de nouveau ? Ça va toujours bien ?

— Très mal ! répondit la nouvelle arrivée.

Et elle lui fit le récit détaillé de ses aventures, depuis qu'elle l'avait quittée ; son lamentable fiasco avec le grotesque imbécile pour qui elle risquait de tout perdre, sa tranquillité d'abord et probablement son avenir, et l'invraisemblable réception que lui avait faite son amant.

— Tout va bien ! s'écria Marie, puisqu'il ne t'a pas fichu de gifles !

— Tout va mal, au contraire ! Le soir même, il a découché à son tour.

— Alors, vous êtes quittes! Tu t'effraies pour bien peu de chose... Moi, chaque fois que ça m'arrive de découcher, j'ai des scènes abominables avec mon « phénomène » ! Il part en tapant les portes, après in'avoir bien traitée de putain ! Le lendemain, il revient, plus amoureux que jamais !

— Oui, dit Chaufferette amèrement, mais Paul, ce n'est pas le même homme que ton phénomène. .J'aimerais mieux mille fois qu'il m'eût rouée de coups ! Je ne souffrirais pas tant !

— J»; lie ouiiipiviidtj pas que tu te plaigne», puisqu'il est resté aussi gentil et qu'il ne te fait aucun reproche.

— Mais comprends donc, il a une autre femme!

— Qu'est-ce que cela peut te faire, puisque tu restes la maîtresse en pied ? Je te jure, mon « phénomène » peut bien s'envoyer toutes les grenouilles qu'il voudra... Ce que je m'en moque!..

— Tu ne me comprendras jamais, fit mélancoliquement Chaufferette ; aussi n'est-ce pas pour te consulter que je suis venue te trouver ce soir... Je voulais seulement m'assurer qu'il n'était pas venu se renseigner auprès de toi...

— Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, tu penses bien que je ne t'aurais pas trahie.

— C'est tout ce que je voulais savoir.

— Alors, qu'est-ce que tu vas faire ?

— Je n'en sais rien.

— Veux-tu que je te dise, moi, comment je m'y prendrais si j'étais toi ?... Je le suivrais et quand je connaîtrais la bonne femme, je lui ficherais une volée dont elle se souviendrait... Je lui dirais : « Ma vieille, il est à moi, et si tu le veux, il faut le gagner ! »

— Ça pourrait se faire s'il s'agissait d'un homme comme ton «phénomène». Avec Paul ce serait la rupture immédiate et définitive. Et alors quoi ? Où aller?

— Tu viendrais ici, s'écria Marie; je te ferais entrer dans ma brasserie et tu ne serais pas longue à trouver une situation.

— Merci, nous ne pensons pas de même.

Marie Pasco ne pouvait comprendre l'obstination

que mettait son amie à ne pas tenir compte de ses conseils.

— Faut-il que tu sois gourde, proclamait-elle, pour te faire tant de bile pour si peu de chose ! Tu regretteras un jour de n'avoir pas écouté une femme d'expérience... qui en a vu bien d'autres et qui a toujours fini par avoir raison ! Les hommes, c'est bien crapule, mais au fond, c'est si bête !

Marie Pasco perdait son temps. Chaufferette ne se laissa pas convaincre.

Elle dîna à la brasserie et récrit, bien triste, vers dix heures du soir, le chemin de Montmartre.

— Allons, grosse bête, lui dit Marie en la quittant, montre-toi un peu, ne te laisse pas faire, et tu m'en diras des nouvelles !

Chaufferette ne répondit rien, mais elle éprouva un petit sentiment d'orgueil, en songeant qu'elle était certainement supérieure à son amie, puisqu'elle pouvait souffrir d'une blessure d'amour-propre, dont la déUcatesse échappait à Marie Pasco.

— Elle est bien à sa place, pensait-elle, elle est surtout fille de brasserie !

Quand elle se retrouva seule rue Cortot, le petit appartement lui sembla de nouveau bien sombre et bien vide.

Elle attendit un peu, essaya de lire, mais les lignes dansaient devant ses yeux et elle ne parvenait pas à fixer son attention.

De guerre lasse, elle se coucha.

Elle était fatiguée par ses deux nuits de veille

et elle dormit jusqu'au lendemain d'un sommeil de plomb.

Quand elle se réveilla, elle constata que Paul n'était pas rentré.

— Allons, fit-elle, c'est une habitude ! Puisque je ne trouve aucun moyen d'en sortir, il faut que

j'en prenne mon parti..

Pourtant, il doit y avoir quelque chose à faire !

Mais elle avait beau chercher, elle ne trouvait rien et elle restait plongée dans cette indécision qui la minait sourdement.

Paul rentra vers onze heures.

— La Chauffe, dit-il gaiement, tu vas ce soir nous faire un bon dîner. J'ai invité Amelot et Marinette. Après, nous descendrons au Chat Noir,

OÙ il y a la première d'une représentation d'ombres extraordinaires.

Chaufferette sourit. C'était depuis trois jours la première plu'ase vraiment aimable que lui eût adressée son amant.

Et elle allait, ce soir, l'avoir à elle toute seule, et elle allait sortir à son bras !

L'épreuve à laquelle il l'avait condamnée étaitelle donc terminée et le règne de l'autre était-il déjà révolu ?

— Es-tu contente, la Chauiïe ? demanda gaiement Paul.

— Oh ! Oui ! bien contente !

Elle se pendit à son cou et l'embrassa sur les deux joues.

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