‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 9 sur 23 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

AiNTENANT que voici le compte de Chaufferette réglé, où diable vais-je dénicher l'adresse de Lucienne ? se demandait Paul Dornans, en descendant la rue Lepic.

Les oiseaux -voyageurs de son espèce font rarement leur nid au même endroit. Boucanais pourrait me renseigner, mais l'animal a oublié lui-même de me dire où il demeurait.

Paul était tellement obsédé par cette idée fixe de retrouver Lucienne le jour même qu'il éprouvait un véritable dépit de la difficulté qui se dressait devant lui.

Tout à coup, il se frappa le front.

— Que je suis bête ! Je n'ai qu'à aller à l'apéritif dans uri café de cabots. Je saurai tout ce que je voudrai.

Il passa au Tocsin, écrivit quelques lettres, puis à cinq heures, il s'achemina vers le café de Suède.

Peu de monde -à la terrasse, mais l 'arrière-salle était déjà bondée d'habitués jouant leur traditionnelle manille.

\ l'une des tables, il aperçut Boucanais.

— Voilà mon affaire, pensa-t-il ; décidément la chance me sourit.

Le vieux cabot accueillit Paul Dornans avec joie et le présenta à ses partners, enchantés de connaître un auteur réputé, qui se doublait d'un critique.

Après les compliments obligés, Paul dit à Boucanais :

— '■ Dites donc, j'ai un renseignement à vous demander, mon cher ami.

— A votre service, monsieur Dornans.

— Lucienne Gilard est-elle toujours à Paris ?

— Oui, oui, depuis notre dernière tournée, elle est au repos, mais je crois qu'elle a traité pour Buenos-Ayres.

— Elle va partir bientôt ?

— Non, dans deux ou trois mois seulement, aux environs de la Pentecôte.

— Bon ! Parce que j'aurais peut-être quelque chose à lui proposer... pour tout de suite. Où demeure-t-elle ?

— Rue Geofîroy-Marie, seulement j'ai oublié

le numéro. Mais c'est bien simple, attendez ici. Presque tous les soirs, elle passe au Suède, avant dîner.

— Ça suffît, je vous remercie, je vais l'attendre. C'est tout ce que je voulais savoir, continuez votre partie, mon cher Boucanais.

Paul Dornans s'assit à une table voisine et se fit servir une absinthe.

Dans ce café qu'il fréquentait jadis et où il ne venait plus que très rarement depuis son collage avec Chaufferette, le jeune homme se sentait revivre. Il s'intéressait à ce défilé de mentons bleus dont il connaissait le plus grand nombre.

Presque tous tenaient à honneur de venir lui serrer la main, dans l'espoir d'un rôle ou pour se concilier, le cas échéant, les bonnes grâces du critique.

Mais les femmes surtout requéraient son attention.

Duègues, soubrettes et ingénues se pressaient autour des tables ; de temps à autre, quelques jolis minois inconnus de lui excitaient sa curiosité.

Alors il se renseignait auprès du légendaire patron, le père Giraud, qui, sa serviette au bras, surveillait le service.

A considérer ces frimousses éveillées, ces mines de gavroches en jupons, il en arrivait à trouver fade et sans expression la figure fine de Chaufferette.

— Mon Dieu, que j'ai été bête, pensait-il, de me claustrer ridiculement avec ce modèle, qui ne vaut pas mieux que ses pareils, au lieu de vive

librement au milieu de ce troupeau de jolies filles, avec la faculté de choisir et de changer ! Oh ! mais, ça ne va pas durer !

Soudain, le profil mutin de Lucienne s'encadra dans la porte.

Elle entra, souriante et gaie, et fit le tour des tables, en échangeant des poignées de main.

Le père Giraud, prévenu par Paul, gUssa à l'oreille de la comédienne

— Il y a quelqu'un là-bas qui serait bien content de vous dire bonjour.

— Qui donc ?

— Au coin, près du comptoir.

— Comment, c'est toi, Paul ? s'écria Lucienne en courant auprès du jeune homme. Je suis joliment heureuse de te voir.

Et elle lui planta un gros baiser sur la joue.

— Mais par quel hasard te trouves-tu au Suède ?

— Je savais t'y rencontrer, répliqua simplement Dornans, et je suis venu.

— C'est gentil, ça !

Et Paul lui raconta sa conversation avec Boucanais, le soir de Noël.

— Il t'a fallu près de trois mois pour te décider à revoir cette vieille Lucienne ? Tu as pris le temps de la réflexion.

— J'ai pensé à toi tous les jours depuis cette époque, mais j'étais retenu par des circonstances indépendantes de ma volonté... Ce matin, un incident s'est produit qui m'a permis de brusquer les choses... et me voici !

— Je comprends, tu as une bonne femme jalouse, un crampon ?

— Pis que cela, un collage !

Une véritable stupéfaction se peignit sur le visage de Lucienne.

— Un collage, toi, l'homme fort ? L'homme que j'aimais, parce que, comme moi, il avait juré mille fois de ne jamais aliéner sa liberté ! Mon vieux, je ne te reconnais plus... je te méprise !

— Ne m'accable pas ! Je suis victime d'une liaison conclue sans le faire exprès.

— Ah ! par exemple, ça demande explication.

— Je te raconterai mon histoire en détail, mais parlons de toi d'abord. Qu'est-ce que tu fais maintenant ?

— Moi, du lard ! Depuis que je suis de retour, j'engraisse, mon pauvre vieux, et je m'embête ! Je suis heureuse et je ne me porte bien qu'en voyage. Je suis comme les oiseaux, je suis faite pour voler !

— Tu es libre ?

— Comme l'air ! Jusqu'à la Pentecôte, où je m'embarque pour l'Amérique du Sud, à des conditions épatantes ! Ah ! tu en as un nez d'être venu aujourd'hui ! Zizi est parti avant-hier.

— Qui ça, Zizi ?

— Zizi ? C'est Isidore ! C'est vrai, tu ne sais pas ! Il y a eu bien du changement dans mon existence, depuis que je ne t'ai vu... J'ai trouvé l'idéal ! Je suis une femme pas collée... moi, mais entretenue ! Voici la chose ! Il y a trois ans, j'étais à Bordeaux et je fis la connaissance d'un homme très chic, pas trop j^eune et pas trop vieux, mais fort riche... un comte, propriétaire d'immenses vignobles... Dans ce pays-là, les comtes ne rougissent pas d'être marchands de vins ! Il me vit, je lui plus ! Tu sais que je ne suis pas vadrouilleuse et que moi, pour marcher, faut que ça me dise ! D'abord, ça ne me disait pas du tout ! Mais il se montra si gentil, si prévenant, si amoureux que,

ma foi, un beau jour j'acceptai un rendez-vous avec lui. Je ne sais pas ce que. je lui ai fait... depuis ce jour-là, il est fou ! Il paraît qu'il n'a jamais vu une femme aussi accomplie que moi... et que ma façon de vi\Te correspond parfaitement à sa manière de comprendre l'existence... C'est épatant... Je crois- t'entendre parler quand il m'explique, comme il dit, son état d'âme.

— « Vois-tu, ma petite Lucienne, je n'ai jamais « voulu me marier, parce que j'ai horreur de la vie « commune... je vis tout seul, sans famille, au « fond de mon vieux château... De temps en temps, « j'ai besoin d'un mois de vacances; et ces mois-là « autant que possible, on n'aime pas à les passer « seul ! je t'ai trouvée... Physiquement, tu me « plais... tu es gaie, pas embêtante... Tu passes ta « vie en chemin de fer et en bateaux, et je sais que « tu te tiens bien. Je prendrai, si tu veux, mes « vacances, à chacun de tes retours, en allant te « trouver où tu seras... Le reste du temps, nous '( nous écrirons, toi, pour me donner de tes nou- (c velle et me raconter tes impressions, moi, pour « te servir régulièrement une rente mensuelle de « cinq cents francs. Nous ne nous ferons jainais « de scènes et ce sera une nouvelle lune de miel, « chaque fois que nous nous retrouverons ! »

Tu penses si j'ai accepté ! Depuis, nous vivons comme deux tourtereaux. Il n'a jamais manqué à sa parole, moi non plus. Il est si content qu'il m'a fait cadeau d'une vigne, qu'il a baptisée le Clos Gilard ! Je suis propriétaire, mon cher, et tu

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boiras de mon vin, quand tu viendras dîner chez moi... Il est venu passer à Paris le mois dernier, et il est retourné avant-hier dans son patelin, bien sagement. Je le retrouverai prochainement à Bordeaux, quelques jours avant de m'embarquer. Et voilà !

— Alors, tu l'aimes, Zizi ?

— Non ! Tu sais bien que j'en suis incapable. Je ne l'aime pas, mais j'éprouve pour lui une estime et une afïection profondes. Il n'est pas exigeant et pour rien au monde, je ne voudrais lui causer de peine ! Pauvre Zizi, il se contente de si peu ! Il vit de mon souvenir, cet homme-là ! Je suis un rayon de soleil au milieu de ses affaires et de ses tracas commerciaux. Ce n'est plus le même homme quand je suis avec lui !

— Mais enfin, c'est ton amant ?

— Bien sûi* ! Et cela ne me coûte pas de me donner à lui, mais cependant, il y a une nuance. Te souviens-tu de cette phrase que tu me répétais souvent jadis et que tu me disais caractériser si bien nos relations mutuelles :

« L'amour, c'est le contact de deux épidermes « et l'échange de deux fantaisies. »

— Oui, la fameuse phrase de Chamfort.

— Eh bien, reprit Lucienne d'un petit air malicieux, l'amour avec Zizi, c'est le contact de deux épidermes tout simplement...

— Tandis que...

— Tandis qu'avec toi, c'est la phrase tout entière !

Et aussitôt la- jeune montmartroise retira son chapeau.

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— Tu es gentille comme tout, ma petite Lucienne, fit Paul Dornans, et je t'aime tout plein pour ce joli mot !

— Oh ! oui, des fantaisies ! dit Lucienne, penses-tu que nous nous en sommes payé à Bruxelles !... Et nos aventures avec Mary Vallin, oh ! te souviens-tu? Tu n'as plus jamais eu de ses nouvelles ?

— Non, jamais !

— En avons-nous fait une vie ! On ne s'est rien refusé ! Ah ! Et puis, moi, c'est mon principe ! J'ai horreur de la noce bête, comme je la vois pratiquer à un tas de mes camarades... mais avec quelqu'un qui me plaît, j'estime que tout est permis...

— Si les hystériques de la vertu t'entendaient!...

— Je le leur répéterais en face... En amour, il n'y a rien de sale !

Paul Dornans passa câlinement son brasautourde la taille delà jeune fdle, puis tout bas. à son oreille :

— Nous reprendrons, si tu veux, lui dit-il, cette intéressante conversation un peu plus tard, sous des lambris plus propices. En attendant, puisque tu es libre, si nous allions dîner ?

— Et ta femme ?

— Ne nous occupons pas d'elle pour le moment, si tu veux bien.

Ils allaient sortir, quand retentit la voix de Boucanais :

— Eh bien, quoi, Lucienne, on ne me remercie

pas ?

— De quoi ?

— De t'avoir ramené ce grand oublieux.

— Oh ! si, de tout mon cœur !

— Ça marche ? Tu es contente ?

— Enchantée !

— Tu ne m'invites pas ?

— Pas aujourd'hui ! Tu nous gênerais !

— Amusez-vous bien, mes enfants !

— Il s'agit maintenant, dit Paul Dornans, dès qu'ils se retrouvèrent sur le Boulevard, de régler l'ordre et la marche de notre soirée. Où veux-tu dîner ?

— Où tu voudras.

— Bien, et ensuite ?

— Nous irons passer notre soirée dans un music-hall quelconque.

— Et ensuite ?

— Ensuite... comme il sera sans doute trop tard pour remonter chez toi... et que je demeure à deux pas... Mais tu sais, seulement si tu te sens le courage d'affronter demain les colères de ta légitime... Tâte-toi bien !

— T'es bête ! Je t'expliquerai tout à l'heure la revanche que j'ai à prendre... et la prendre avec toi, c'est doubler le plaisir de la vengeance.

Les deux amoureux dînèrent à V Américain.

Ce fut alors le tour de Paul d'expliquer par quel concours de circonstances il avait été amené contre sa volonté à contracter une liaison régulière.

Il expliqua que Ctiaufferelte était une jolie

petite fille, très simple, pas encombrante, et il l'avait désirée à cause de son caractère calme et peu enclin aux effusions.

— Elle est vicieuse ? demanda Lucienne.

— Pas même, curieuse seulement. Elle était modèle chez des peintres de mes amis... je la ren-

contrais chaque jour... j'eus l'imprudence de la ramener pendant quelque temps tous les soirs chez moi... Après le Salon, les séances de pose

cessèrent... Elle ne quitta plus mon appartement... Un beau jour, elle me dit très naïvement :

— Ecoute, j'ai pensé qu'il fallait éviter des frais inutiles, puisque je passe toutes les nuits ici. Cane va pas te fâcher, j'ai donné congé de ma chambre.

J'étais pincé. Je n'avais rien à lui reprocher. Elle n'avait été jusque-là ni un embarras, ni un ennui dans ma vie. Je n'avais aucune raison de la mettre à la porte...

— ^Alors, tu l'as laissée emménager chez toi ?

— C'était fait ! Elle habitait en meublé et ne possédait qu'une malle, contenant son linge et quelques bibelots. Elle avait, peu à peu et sans me rien dire, apporté tous les jours quelque chose. Ça y était ! J'étais collé !

— Et depuis ? •

— Depuis, nous avons mené une petite vie bourgeoise très tranquille.... Elle a toujours partagé sans mot dire, avec moi, les bons et les mauvais jours.

— Alors, de quoi te plains-tu ?

— xA.ttends la fin. Bien que relativement très heureux, il m'arrivait parfois de regretter une liaison monotone, qui s'annonçait comme devant s'éterniser, mon honnêteté naturelle se refusant à susciter injustement un cas de divorce que je ne pouvais baser sur aucune plainte. Mais j'étais bien décidé, à part moi, de profiter, pour m'affranchir, de la première occasion qui s'offrirait à moi. Cette occasion s'est présentée hier. Voici comment : Chaufferette avait il y a trois mois attiré chez moi une de ses camarades d'enfance, très jolie et

très brave fille, mais qui mène au Quartier Latin une vie de bâtons de chaise. Elle est célèbre de l'autre côté de l'eau sous le nom de Marie Pasco.

— On pourrait l'appeler Marie Couche-toi-là !

— Sans inconvénient. A-t-elle subi l'influence néfaste de son amie ou nourrissait-elle tout bas le projet de s'offrir un béguinPToujours est-il que, sans que sa conduite ni son attitude ait pu jamais éveiller en moi le moindre soupçon, Chaufferette, partie hier soir à quatre heures pour dîner avec .Marie Pasco, n'est rentrée que ce matin à onze heures. Chaufferette a découché !

— Que t'a-t-elle dit en rentrant ?

— Rien ! Si... qu'elle avait passé la nuit avec '.Marie.

— Tu ne lui as posé aucune question ?

— Pas de danger ! Qu'elle m'ait trompé ou non, elle s'est mise dans son tort. A moi d'en profiter. Je me suis hâté de finir de déjeuner et je suis parti avec le sourire, comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé... Et je suis descendu au trot, avec l'unique désir de te retrouver le plus vite possible.

— Tu es une jolie rosse !

— Est-ce que cela ne vaut pas mieux que de crier ?

— Et que vas-tu faire ?

— Je n'en sais rien encore, mais, comme tu as le temps, que tu ne pars pas tout de suite, j'imagine que cela te regardera un peu.

— Pauvre fille !

— Je ne fais, ma chère, que lui rendre la pareille.

— Enfin, si c'est îvrai qu'elle n'a rien à se reprocher ?

— Je ne veux pas le savoir !

Lucienne, au fond, s'amusait follement de la sérénité avec laquelle Paul envisageait un événement, en général cause de tant de drames et principe de tant de catastrophes.

— Et si^^tu jne jm'avais pas trouvée ce soir ? demanda-t-elle.

— J'en aurais été désolé !... J'aurais alors passé ma nuit au cercle... Et après, j'aurais vu...

Les deux amoureux achevèrent leur soirée aux

Folies-Bergère. Paul, qui, depuis longtemps, ne mettait plus les pieds dans aucun établissement de plaisir, bornant ses sorties aux seules répétitions générales qu'il suivait par devoir et toujours en compagnie de Chaufferette, se sentait tout «ragaillardi.

— Il me semble que je respire plus librement, disait-U, et en te sentant appuyée sur mon bras, je m'imagine que je ne t'ai jamais quittée et que je suis rajeuni de quatre ans... C'est très curieux, ce soir, toutes les femmes me paraissent jolies...

— Alors, je vais me dépêcher de t'emmener ! dit Lucienne en souriant.

— Ne crains rien, va, ma chérie, tu es la plus belle !

La jeune femme tint parole.

A peine le rideau était-il tombé sur le dernier tableau de la revue qu'elle murmura tout bas :

— Allez, filons !

— Tu ne veux pas venir souper ?

— Ah ! non ! Nous avons trop de choses à nous dire... Je ne veux pas me charger l'estomac.

Lucienne occupait rue Geoffroy-Marie un appartement au premier étage, très confortablement et même élégamment meublé.

— J'aurais pu choisir un quartier plus chic, dit-elle, mais ici, on me connaît et je suis très bien. Zizi d'ailleurs paye à l'année. Je suis donc tout à fait chez moi. On me fournit une bonne et j'ai une cave pour mon vin.

Paul admira l'ordre et la propreté qui régnaient

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dans ce joli nid, et il en fit compliment à Lucienne.

— Mon cher, répondit-elle, tu me connais. Je ne fais pas la noce et personne n'entre ici... Je n'ai pas d'autre amant que Zizi... Ils sont très rares dans ma vie ceux qui m'ont plu et que j'aime à retrouver. Il faut que je les connaisse bien et que j'aie gardé d'eux un souvenir, comment dirai-je... un souvenir reconnaissant.

— Je te remercie.

— Tu représentes une de ces raretés et voici pourquoi, le seul avec Zizi, tu es admis à pénétrer dans ma « garçonnière ».

Lucienne alluma deux candélabres, et après avoir passé un peignoir, elle disposa dans lachambre à coucher, sur un petit guéridon, un demi-poulet froid, du dessert et une bouteille de Champagne.

— Comme je ne fréquente guère les restaurants de nuit, expliqua-t-elle, ma bonne a l'ordre de me préparer tous les soirs un en-cas.

— C'est admirable ! Tu penses à tout !

— L'habitude des voyages. Si je te disais qu'en route j'emporte dans deux nécessaires, invraisemblables d'exiguité, tout ce qui est indispensable à une femme... Mes nécessaires, ce sont des chefsd'œuvre, qui font l'admiration de tous ceux qui les connaissent... Ce que chacun d'eux contient ne tiendrait pas, étalé, sur ma table de ma salle à manger... Moi... je m'y retrouve tout de suite... En dix minutes, au théâtre, ma loge est garnie de tout ce qui m'est utile pour me maquiller... En dix minutes, à l'hôtel, mon cabinet de toilette est

aménagé... Il n'y manque rien : brosses, parfums, dentifrices et jusqu'au bock et l'inévitable tub en caoutchouc... J'ai même une pharmacie très bien montée !... En dix minutes, tout est rempaqueté et le tout peut, à la rigueur, se porter à la main... En route, il faut aller vite... comment veux-tu qu'ici où j'ai le temps et toutes mes aises, tout ne soit pas classé et étiqueté dans un ordre parfait ?

Paul Dornans n'avait pas faim.

Tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait surexcitait en lui le désir et il n'avait qu'une pensée : retrouver dans les bras de cette jolie fille les sensations de jadis...

Comme, par avance, elles lui semblaient exquises en comparaison des caresses coutumières et fades de Chaufferette !

Toutefois, sur un point, sa psychologie restait en défaut.

Comment la nature essentiellement amoureuse de Lucienne pouvait-elle s'allier à ce sens pratique et bourgeois qu'il venait de découvrir en elle ?

— Alors, demanda la comédienne,c'est entendu, tu n'as pas faim ?

Paul Dornans secoua la tête.

— A quoi penses-tu, depuis un moment, tu as l'air tout drôle ?

— Je pense à ce que tu viens de me raconter. Dans le temps, tu étais tout autre... J'ai peur de ne pas retrouver la Lucienne d'autrefois...

— Grosse bête ! autrefois, j'étais une petite folle... Les voyages forment la jeunesse et je suis

devenue sérieuse... Mais je suis restée une vraie femme, va !... Comme toutes les autres, j'ai en réserve des trésors de tendresse pour ceux qui me plaisent... Mais je ne les gaspille pas... On m'aime toujours quand j'aime... Viens, mon chéri, ne crains rien, couchons-nous !

Le lendemain matin, Paul Dornans se réveilla tard.

Toutes ses craintes de la veille s'étaient évanouies et il bénissait l'escapade de ChauiTerette.

— Je te demande pardon, ma petite Lucienne, disait-il en entourant de son bras le cou de sa charmante compagne, d'avoir un instant douté de toi... Tu es la plus adorable des maîtresses... Et dire que si je n'avais pas été cocu...

— Mais tu ne l'es peut-être pas.

— Admettons que je le sois... ma revanche est bien prise !

— Ta première revanche, dit Lucienne malicieusement.

— Tu dis ?... Alors, tu veux bien ?...

— Dame ! puisque nous sommes contents tous deux et que j'ai deux mois à te consacrer !

Un long baiser scella cet engagement réciproque.

— Maintenant, continua Lucienne, nous allons nous lever et tu déjeunes avec moi.

— Dehors ?

— Non, ici, chez moi, il faut que tu goûtes le vin de mon Clos!

Il était trois heures quand Paul se leva de table.

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— Tu me quittes? demanda la comédienne.

— Oui, je tiens à rentrer chez moi. Je me sens fort pour la lutte et disposé à la bataille.

— Je serais curieuse ,de connaître le résultat de ce duel. Ta Chaufferette est-elle jalouse?

— Ma foi, je ne sais pas au juste. Mais sois persuadée que cela se passera très tranquillement.

— Alors, quand te verra-t-on ?

— Demain soir, au Suède, nous dînerons ensemble.

— Même programme qu'hier ?

— Si tu veux !

— Allons ! Voilà ta liberté reconquise ! Au revoir, Popaul ! A demain !

Quand il fut dans la rue, Paul hésita un moment. Il réfléchit, puis :

— Ah ! zut, se dit-il, j'ai bien le temps, pourvu que je rentre à l'heure du dîner.

Et il prit le chemin de son cercle.

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