CHAPITRE X
A veille, Paul Dornans avait retrouvé Lucienne Gilard, joyeuse, déjà habillée, et attendant impatiemment son retour.
De nouveau, ils avaient passé une soirée exquise.
Il avait dû raconter en détail les incidents qui avaient marqué sa première entrevue avec Chaufferette, après sa brusque revanche.
— Et son repentir ne t'a pas touché ? Et tu es revenu tout de même, ce soir ? demanda Lucienne d'un ton câlin.
— Le souvenir des heures que je venais de passer près de toi avait doublé mon impatience de te revoir, répliqua Paul.
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Et il était sincère.
Il avait subi le charme de cette nature droite et franche, incapable de ces coups de cœur imbéciles qui détraquent les ménages.
La comédienne s'était donnée à lui librement, entièrement, sans arrière-pensée, parce qu'il lui plaisait et qu'elle l'estimait, et non pour obéir à l'un de ces béguins stupides qui conduisent les femmes aux plus irrémédiables folies.
Il avait retrouvé en elle l'amoureuse de jadis, subtile, vicieuse, caressante, sachant aimer, et il s'étonnait à présent d'avoir pu se contenter si longtemps des naïvetés un peu bébêtes de l'ignorante Chaufferette.
Il passa auprès de Lucienne une seconde nuit délicieuse.
Pourtant, le lendemain matin, il crut remarquer un pli léger sur le front de la jolie artiste.
— A quoi penses-tu, ma chérie ? lui demandat'il un peu inquiet.
— Je vais te le dire... j'ai des remords.
— Des remords, pourquoi ? A cause de Zizi ?
— Il ne s'agit pas de Zizi. Je le vois à peine deux mois par an. Il sait à quoi s'en tenir sur ma façon de vivre et il m'aime comme je suis. Il s'agit de ta petite amie.
— En quoi peut-elle t'intéresser ?
— Suppose que tu ne m'aies pas rencontrée. A l'heure qu'il est, vous seriez raccommodés. Elle t'aime, au fond, cette gamine, et une folie passagère comme celle qu'elle a pu commettre, ça se par-
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donne. C'est une âme simple, qui n'a pas comme moi cette expérience de la vie qui vous rend forte et sûre de vous-même. C'est mon intrusion dans votre existence qui fait son malheur et perpétue sa peine. J'en ai pitié !
— Voilà une réflexion à laquelle je ne m'attendais guère.
— Mais si ! Je suis une bonne fille, moi, et je puis me vanter d'avoir un excellent cœur. Depuis hier, je pense à cette petite, qui souffre à cause de moi... Je suis sûre qu'elle est très gentille.
— Oui, elle a beaucoup de qualités.
— Ecoute, fais-moi la voir.
— Voyons, tu es folle !
— Si, si, ça me fera plaisir et je te dirai ce que je pense d'elle. Je me connais en femmes.
— Je voudrais pouvoir te faire plaisir, mais comment ? Je ne puis pas t'amener chez moi.
— Je puis me rencontrer en même temps qu'elle dans un endroit public.
Dornans réfléchit un moment, puis tout à coup :
— Ecoute, dit-il. amusé par la bizarre fantaisie que manifestait Lucienne, je crois que j'ai trouvé. Ce soir, il y a au Chat Noir représentation de gala. On y donne l'Epopée de Caran d'Ache. J'ai deux places que je vais te remettre... Tu t'y feras accompagner par quelqu'un...
— L'ami Boucanais me prêtera bien son bras... Il sera même enchanté.
— Moi. de mon côté, je me rendrai avec Chaufferette à cette petite fête. Tu pourras nous exa-
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miner tout à ton aise, tu seras perdue au milieu de la foule des invités et personne ne soupçonnera rien.
— Entendu ! Et cela me fait d'autant plus pfaisir que je ne connais pas le Chat Noir.
, — Provinciale !
— Je ne suis pas la provinciale, mon cher, ja suis l'étrangère... l'étrangère chic qui vient passer deux mois par an en France, dit en riant la belle fille.
Cette convention passée, Paul Dornans avait quitté Lucienne, mais il avait eu soin, avant de remonter à Montmartre, d'aller inviter Pierre Amelot et Marinette.
Prévoyant le cas où il aurait le désir d'aller le soir s'attabler seul quelques instants avec Boucanais et sa « dame », il assurait ainsi à Chaufferette, la compagnie de deux amis sérieux.
Marinette et son amant avaient accepté avec empressement et à l'heure dite, ils arrivaient rue Cortot.
On expédia rapidement le dîner et, à huit heures, tous les quatre descendirent rue de Laval.
Jamais Chaufferette n'avait été plus gaie. Il semblait que ce plaisir que lui offrait spontanément Paul Dornans avait effacé en elle le souvenir de ses chagrins passés.
Pourtant, en dévalant par les marches de la me Foyatier, elle ne put se retenir de prendre Marinette à part.
— J'aurais besoin de te parler, lui dit-elle, mais à toi toute seule.
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— Il y a quelque chose de cassé ?
— Ça rie va pas du tout avec Paul. Quand est-ce
que je puis te voir ?
— Quand tu voudras. Tous les soirs, nous allons faire notre manille au Chat Noir, Amelot et moi.
— Bon !un de ces soirs, j'irai t'y retrouver.
D'ici là, pas un mot !
Quand la petite bande parvint rue de Laval, une file interminable de voitures s'allongeait déjà devant l'hôtel de Rodolphe Salis, le gentilhomme - cabaretier.
A la porte de ce logis somptueux grinçait, en girouette de zinc, une lune blanche; entre ses dents pointues, le profil
Elle se leva et entr'ouvrit tout doucement la porte de la salle à manger.
grimaçant de Maigriou, le chat légendaire*
Ils entrèrent. Dans le vestibule, un suisse de six pieds, tricorne en tête et épée au côté, salua leur arrivée par les trois coups de canne réservés aux visiteurs de marque.
La salle brillamment illuminée regorgeait déjà de monde.
Des garçons, en costume d'académiciens, circulaient, dispensant les bocks aux clients altérés,cependant que Salis, en redingote grise, haranguait la foule, faisant passer dans les âmes son enthousiasme montmartrois.
Paul Dornans jeta un coup d'œil autour des tables.
Lucienne n'était pas encore arrivée.
Tous les quatre prirent place dans un coin et se firent servir, tandis que Chaufferette considérait d'un œil étonné ces murs ornés de tableaux, d'armures, de crédences anciennes, de tapisseries, avec dans tous les angles des têtes de matous symboliques, émergeant de soleils d'or.
A une table voisine, l'état-major de la maison, attendait tranquillement l'heure de la représentation.
C'étaient Jules Jouy, le chansonnier populaire, Albert Tinchant, le poète des Sérénités, le paradoxal Alphonse Allais.
Paul Dornans serra les mains qui se tendaient vers lui; puis,comme il allait s'asseoir, son attention fut attirée par Chaufferette qui lui dit :
— Tiens, voilà le vieux cabot que tu connais,
tu sais, celui que nous avons rencontré à la Grande
Pinte... Il est avec une jolie femme.
Paul se retourna vivement.
Lucienne venait d'entrer au bras de Boucanais, — • Tu permets, dit le jeune homme vivement;
j'ai justement deux mots à lui dire.
Le jeune homme courut au devant des nouveaux venus qu'il fit asseoir avec peine à une table déjà occupée par d'autres consommateurs.
Lucienne considérait d'un œil ravi ce décor nouveau pour elle. En quelques mots, Paul lui fit l'historique du célèbre cabaret, lui nomma les gens connus, puis :
— Vous êtes bien gentil, dit-il à Boucanais, d'avoir consenti à accompagner Lucienne.
— C'était un plaisir pour moi, monsieur Dornans, répliqua le comédien. Mais dites donc, vous n'êtes pas seul; vous n'avez pas peur de vous faire arracher les yeux ?
— Vous êtes, ce soir, le paravent, mon vieux Boucanais ; grâce à vous je ne crains rien.
— Et où est ta petite amie ? demanda Lucienne.
— Elle n'est pas difficile à voir, ricana Boucanais, elle ne vous quitte pas de l'œil.
— Ah ! c'est cette jolie blonde, qui est assise là-bas, dans le coin, à côté d'une autre femme ?
— Oui, fit Paul Dornans, sans se retourner.
— Je la trouve tout à fait gentille, reprit Lucienne.
Le jeune homme ne tenait pas à laisser s'éterniser cette question. Il se sentait surveillé; aussi se hâta-t-il d'y couper court.
— Tu vas assister ce soir, dit-il à la jeune femme, aune représentation tout à fait intéressante, mais je ne pourrai probablement pas te revoir.... Quand nous retrouverons-nous ? Demain, à l'heure habituelle ?
— Ça va !
Il serra la main de Boucanais et rejoignit ses amis.
— Tu la connais, cette femme ? demanda Chaufferette, quand il eut repris place auprès d'elle.
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— Oui, c'est une petite actrice, qui voyage avec Boucanais.
— Celle dont il nous a parlé, quand nous l'avons vu ?
— Justement !
— Ah ! fît Chaufferette, dont le sourcil se fronça.
Elle allait certainement poursuivre son interrogatoire, quand retentit soudain, au miheu du bruit, la voix sonore de Rodolphe Salis qui proclamait « que Montmartre, cette mam.elle, était fière de « recevoir dans son sein pareille élite et de tendre « la patène intellectuelle à semblable phalange, « véritable cerveau de la France. On allait, en con- « séquence, donner V Epopée, chef-d'œuvre impé- « rissable par quoi ce grand artiste, Caran d'Ache, « s'était fait l'Homerus de cet Achille : Napo-