LÉON
On applaudit et la foule s'engouffra dans le petit escaher vêtu de tapisseries anciennes, orné de vieilles statues et de dessins originaux de maîtres contemporains, qui menait à la salle du spectacle.
On commença par la Potiche, ballet japonais d'Henry Somm, où, sur la toile blanche, s'exaspérèrent en cadence les fureurs d'un mari cocu ; puis vint VEpopée.
Et d'abord ce fut le Bivouac et la Tente Impériale, la veille d'Austerlitz.
Le Petit Caporal suivi d'un fort beau caniche, visite son campement, tandis qu'attentif aux allées et venues de l'Empereur, le vieux grenadier de garde présente autoraatiquementjes armes.
NOTRE-DAME DE LA BUTTE ig7
L'Empereur rentre sous sa tente.
Survient un officier d'ordonnance.
— Le brave capitaine Boulanger ! crie Salis dans le silence. Notre distingué ministre n'était que capitaine à cette époque.
On rit. Boulanger demande au factionnaire si l'Empereur est là.
— Oui, mon capitaine.
— Est-ce toi, Joséphine ? interroge l'Empefeur.
— Non, Sire, c'est moi, Boulanger !
— Ah ! très bien ! Entrez, Boulanger, entrez ! Boulanger prévient l'Empereur. Les colonnnes
autrichiennes sont signalées. Le jour se lève. Il faut partir.
Sur l'ordre de Napoléon, l'alerte est donnée. Les tambours battent, les clairons sonnent. Branle-bas de combat !
Le piano a des grondements sous les doigts de Tinchant.
Mais la scène change.
On voit au fond s'avancer des masses profondes, qui traversent la toile. Ce sont les Autrichiens !
Puis défilent les pionniers, qui construisent des redoutes.
On les suit de l'œil, hissant des canons au sommet des ouvrages, tandis qu'au loin la fusillade éclate !
Le soleil d'Austerlitz brille !
L'infanterie française s'ébranle, cependant qu'Alphonse Allais, dans la coulisse, bat une charge forcenée...
igS NOTRE-DAME DE LA BUTTE
Puis paraît Napoléon, suivi de son état-major.
Au fond, des régiments défilent : — Açe, César !
Le duel d'artillerie commence, le canon tonne.
George Amyot réussit des effets de cymbales et de grosse caisse, absolument merveilleux...
Les chevaliers-gardes autrichiens donnent et viennent se briser contre une muraille hérissée de bayonnettes, et le soleil fait briller armes et cui rasses,qui scintillent au galop furieux des chevaux..
Enfm, la bataille est gagnée...
Le champ de bataille est jonché de morts... On en profite pour les enterrer et on revient aux vivants...
— La Revue ! crie Salis.
Et alors commence un inoubliable défilé : gardes, dragons, hussards, cuirassiers, carabiniers, lanciers polonais, mameluks, grenadiers, voltigeurs !
Quinze mille hommes passent, dans un ordre parfait, sans un accroc, sans un détail laissé au hasard, avec leurs fanions, leurs colbaks brillants, leurs schapskas !.,.
Dans une extraordinaire perspective, des profondeurs immenses de bataillons et d'escadrons !
Puis, nouveau décor, des effets de neige avec la retraite de Russie, et tout cela coupé par les épisodes du couronnement, l'enthousiasme du peuple s'écrasant pour voir passer l'Empereur sur la place de la Concorde, le service d'ordre fait par les grenadiers, l'arrestation du légendaire Mayeux, récalcitrant... le défilé des drapeaux conquis et des princes prisonniers...
Dans la salle, ce fut du délire. On salua le baisser du rideau par un tonnerre d'applaudissements.
Dans le tohu-boliu de la foule qui s'écoulait bruyamment, Paul Dornans trouva le moyen de serrer furtivement la main de Lucienne et de lui demander tout bas :
— Es-tu contente, ma chérie !
— Ravie ! Enthousiasmée ! A demain, n'oublie pas !
— A demain!
Chaufferette remonta à la Butte, encore toute secouée d' é moti 0 n .
Le spectacle avait remué ses nerfs, et la joie qu'elle ressentait de voir Paul revenu à elle lui avait rendu toute sa gaieté.
Il avait été si gentil toute la soirée !
Elle se serrait contre lui, bien heureuse, et elle se jurait de le reprendre définitivement.
Elle en arrivait à ne plus se reprocher son escapade.
N'avait-elle pas largement payé son égarement d'un jour par tout ce qu'elle avait souffert ?
Et s'il lui avait rendu la pareille, ils étaient quittes !
Rentrée chez elle, elle fit part à son amant de toutes ses impressions, elle le remercia de s'être montré si empressé et quand elle se fut étendue près de lui dans le grand lit, témoin de leurs anciennes folies, elle mit en œuvre toutes ses ressources de femme amoureuse pour reconquérir tout à fait cet homme qu'elle avait failli perdre
Elle fut chatte, câline, caressante ; mais peu à
peu, elle se lassa, et elle sentit ses yeux s'humecter de larmes...
Loin de répondre à ses effusions, Paul opposait une force d'inertie, une apathie qu'elle ne comprenait plus.
— Paul, Paul, tu n'es pas content de te sentir près de moi, qui t'adore ?
— Mais si, ma chérie, mais si, comme toujours! Ils s'aimèrent en effet, mais ainsi que de vieux
amants, que n'aiguillonne plus la passion et qui obéissent à l'habitude...
Et Chaufferette, désolée, s'endormit en pensant :
— Je me trompais, il n'est plus à moi ! Il pense toujours à Vautre !