‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 13 sur 23 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A journée du lendemain se passa paisiblement.

Paul Dornans montra comme toujours un visage aimable et la plus parfaite égalité d'humeur, et Chaufferette put espérer un instant qu'en dépit de la froideur que son ami lui avait témoignée, contre son attente, il allait reprendre avec elle la vie régulière et calme d'antan.

Mais sa déception fut grande quand, à quatre heures, Paul se prépara à sortir, sans l'inviter comme jadis à l'accompagner, ni sans lui assigner de rendez-vous.

Elle attendit patiemment et se risqua seulement

à la dernière minute à lui poser la question habituelle :

— Tu rentreras pour dîner ?

— Non, pas ce soir, je suis invité.

Chaufferette, le cœur serré, le laissa partir sans

insister, mais elle jugea qu'à présent une résolution définitive s'imposait.

Mais laquelle ? C'était l'éternel problème qu'elle ne parvenait pas à résoudre.

A son tour, sans perdre de temps, elle se hâta de s'habiller et descendit au Chat Noir, où elle savait trouver Marinette.

La jeune femme, en effet, venait d'y arriver avec Pierre Amelot et tous deux attendaient, en parcourant les journaux, les partners de leur traditionnelle manille.

— Tiens, voilà Chaufferette ! Et Paul, qu'est-ce que tu en fais ?

— Il est dans Paris.

— Ça ne va. donc plus, les amours ? Tu avais l'air si contente, pourtant, hier soir ?

— Hier soir, il était gentil, en apparence et par exception.

Et tout d'un trait, comme quelqu'un qui a besoin de se décharger le cœur, elle raconta tout ce qui s'était passé depuis le jour du coup de tête imbécile qui l'avait jetée dans les bras du grotesque Eliphas.

Marinette était une fille sérieuse et pratique avant tout. Elle écouta attentivement, puis :

— Ma chère, amie, dit-elle à Chaufferette, je comprendrais que tu aies cédé à un béguin raison-

nable. Toutes, nous avons passé par là, mais que toi, intelligente comme je te connais, tu aies pu t'enticher d'un magot comme cet abruti de Backann, voilà qui vraiment me dépasse...

— Alors, toi aussi, tu me donnes tort ?

— Non, en tant que femme, je ne puis te donner tort, mais j'excuse parfaitement Paul. J'en connais beaucoup, des amants, qui ne montreraient pas autant de patience et de douceur.

— Il a l'air de me garder par pitié, sanglota Chaufferette.

— C'est une vengeance de raffmé. Il y en a d'autres qui t'auraient assommée, quand tu es rentrée le lendemain matin.

— J'aurais mieux aimé cela. Au moins, ce serait fini.

— Tandis qu'il t'enlève mêm.e le droit de te plaindre.

— Alors, que faire pour le reprendre ? Je t'en prie, conseille-moi !

— Ma chère, c'est très délicat, et je ne sais trop que te répondre.

A ce moment, Pierre Amelot lâcha son journal et demanda :

— Tu ne vas pas à la répétition du Vaudeville, la Chauffe ?

Chaufferette sursauta.

— Qu'est-ce que tu dis ? Il y a une générale ce soir au Vaudeville ?

— Tu ne le savais pas ? Tiens, vois le journal. Chaufferette consulta pour la forme le courrier

des théâtres et de grosses larmes jaillirent de ses yeux.

C'était la première fois depuis leur liaison que Paul ne la conviait pas à raccompagner,et pourtant il savait que c'était là son plus grand plaisir!

A cet instant, la brune Mendika fit son entrée.

Elle serra la main à tout le monde, puis s' apercevant que Chaufferette pleurait :

— Eh bien, quoi, mon petit, on a du chagrin ?

— Laisse donc, dit Marinette, elle a fait une gaffe et, à présent, ça va très mal et elle ne sait plus comment la rattraper.

Une seconde fois, Chaufferette refit le récit détaillé de son aventure et elle conclut en renouvelant son éternelle question :

— Et maintenant que faire ?

— La morte ! dit Amelot. Paul est un bon garçon et le temps arrangera tout.

Mais Mendika ne partageait pas cet avis Comme les femmes de son pays, elle avait le sang chaud et le geste prompt :

— Moi, décîara-t-elle, c'est bien simple. Je chercherais et je trouverais la femme qui se permet de me souffler mon amant et elle passerait entre mes mains un foutu quart d'heure !

Mais cette façon brutale d'envisager les choses souleva une unanime réprobation.

— Oui, je sais, dit Chaufferette, et Marie Pasco m'a déjà donné le même conseil, mais je connais Paul... Ce serait entre nous la rupture immédiate et définitive... Il n'aime pas les histoires... et je veux le garder. En somme, à bien considérer, ajouta-t-elle avec une sincère humilité, j'ai eu les premiers torts.

— Une femme ne doit jamais avouer qu'elle a eu tort, proclama Mendika, sinon elle est perdue.

— Ecoute-moi ! dit Marinette; ce que vient de de dire Mendika m'a donné une idée. Il peut être utile à toi de te tenir au courant de toutes les intrigues qui s'agitent autour de Paul. Tâche de savoir où il va, tâche de connaître ta rivale, non pas pour la provoquer, mais pour te rendre compte à quelle sorte de femme tu as affaire. Il te sera

facile ensuite de juger par quelles armes tu peux le plus utilement la combattre.

— Mais comment la connaître, cette femme ?

— C'est bien simple. Paul t'a prévenue qu'il ne rentrait pas dîner ce soir. Il est évident qu'il va la retrouver. Il ne t'a pas dit de venir le rejoindre comme d'habitude à la répétition. Il est hors de doute que c'est elle qu'il y emmènera. Va te promener ce soir, à minuit, aux abords duVaudeville. Tu lesen verras sortir. Au besoin, sans te montrer tu les suivras, et tu seras fixée tout de suite sur le genre et le domicile de la bonne femme. Après, on verra ce qu'il y aura à faire. Mais surtout, pas de scandale !

Cette opinion prévalut et il fut entendu que Chaufferette s'y conformerait.

— Tu vas dîner et passer la soirée avec moi, s'écria la bouillante»Mendika,- et à onze heures nous descendrons ensemble au boulevard.

— Oui, mais tu sais, je n'ai pas confiance en toi, dit Marinette, tu vas lui faire faire quelque extravagance qui gâtera tout... Cette petite est déjà assez embêtée.

Puis, comme à ce moment Mordhann entrait au cabaret :

— Tiens, il tombe à pic, celui-là ! Mordhann vous accompagnera toutes deux. C'est un garçon de tout repos. Tu veux bien accompagner, ce soir. Chaufferette et Mendika jusqu'au Vaudeville ? poursuivit Marinette en s'adressant au jeune poète.

— Je veux tout ce que vous voudrez, répondit-il.

Il s'assit et sans demander de plus amples explications, il s'absorba dans la confection d'une savante absinthe.

Cependant, l'heure de la manille avait sonné.

Successivement arrivèrent Barsac — le Discobole — et Jean Frontignan, un peintre à longue barbe et aux yeux bleus, habituel partner de Pierre Amelot.

Frontignan salua très poliment les dames et alluma gravement sa pipe.

— Qu'est-ce que c'est, celui-là ? demanda tout bas Chaufferette.

— Tais-toi, répondit Marinette, c'est un garçon très gentil, pas pétardier et très au pognon. Il peint comme un saLot, ça l'empêche pas d'avoir décroché une troisième médaille.

La soirée passa rapidement.

Tandis que les messieurs s'adonnaient aux douceurs de l'enchère, ces dames avaient demandé un domino et elles taquinèrent l'ivoire jusqu'à l'heure du dîner.

A huit heures, Mendika et Mordhann emmenèrent Chaufferette au petit restaurant de la rue Bréda où ils avaient coutume de prendre leurs repas, en compagnie de toute une bande de jeunes poétereaux.

Chaufferette mangeapeu; elle était trop troublée.

Puis tous les trois retournèrent au Chat-Noir pour entendre les dernières recommandations de la sage Marinette.

11 pense toujours à l'autre !.

Mordhann reçut le commandement de l'expédition,

11 fut entendu qu'on agirait avec la plus extrême prudence, qu'on éviterait tout incident et qu'ensuite on se retrouverait à Montmartre pour aviser

et arrêter les dispositions 'qu'on jugerait utiles de prendre pour l'avenir.

A minuit moins le quart, les trois conjurés prenaient place, en face le Vaudeville, sur le trottoir du restaurant Paillard.

Chaufferette, toute frémissante, s'était dissimulée derrière la haute stature de Mendika.

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