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Soudain les portes du théâtre s'ouvrirent toutes grandes et vomirent dans un flot de lumière le Tout-Paris classique des premières représentations.
Critiques et cercleux, cocottes et grandes dames descendaient l'escalier et s'arrêtaient au bas des dernières marches, cependant que les camelots époumonnés faisaient avancer les voitures et les autos.
Soudain, Chaufferette pinça fortement le bras de Mendika. i
— Le voilà ! fit-elle d'une voix altérée.
Au milieu de la foule, elle venait d'apercevoir la face rieuse de son ami.
A son bras s'appuyait une très jolie fille dont les dents resplendissantes brillaient entre des lèvres trop rouges.
Elle aussi riait, et son air heureux fit mal à la pauvre Chaufferette, qui devint très pâle.
— C'est elle ! murmura-t-elle tout bas. Je la reconnais ! C'est la même femme qu'il est allé saluer hier soir au Chat Noir ! La femme qui est venue avec Boucanais !
Tout s'éclaira dans son esprit.
La veille, Paul lui avait donné rendez-vous au Chat Noir ! Il ne pouvait plus maintenant passer un jour sans la voir ! C'était un coup monté !
Cependant Dornans et sa compagne avaient suivi le trottoir de droite et s'étaient engagés sur le boulevard des Capucines.
Mordhann fit exécuter aux deux femmes une conversion savante de façon à ne pas perdre le couple de vue.
Ils le virent s'asseoir à la terrasse du Cajé Américain.
— Passons devant eux ! fit brusquement la belliqueuse Mendika. Qu'on voie un peu la gueule qu'ils feront en nous apercevant.
— Non pas ! fit le prudent Mordhann, j'ai charge d'âmes et j'ai promis d'éviter tout incident.
Il entraîna ses compagnes qu'il installa à la terrasse du Cajé Napolitain.
De là, la surveillance était facile. On pouvait tout voir, sans être vu.
Paul et son amie ne s'attardèrent pas. Ils prirent rapidement un verre de liqueur, se levèrent et s'éloignèrent dans la direction du boulevard des Italiens.
Mordhann et ses complices leur emboitèrent le pas, marchant à vingt mètres derrière eux.
— Regarde u.n peu, disait l'impitoyable Mendika, comme elle s'appuie sur son bras. Deux amoureux en pleine lune de miel ! Et elle est jolie et bien fichue, la garce !
Chaufferette, sans mot dire, pleurait en déchiquetant le mouchoir qu'elle avait porté à ses lèvres.
Paul marchait lentement, s'arrêtant de temps à autre avec son amie devant les quelques magasins encore illuminés.
Il prit la rue du Faubourg-Montmartre, puis la rue Geoffroy-Marie.
— C'est là qu'elle demeure ! dit tout à coup Mendika en les voyant s'arrêter devant une maison de belle apparence.
Paul et son amie étaient entrés.
Mordhann et ses compagnes, debout sur le trottoir opposé, attendirent un instant, les yeux fixés sur la façade de l'immeuble.
Soudain les fenêtlres du premier étage s'illuminèrent et des ombres glissèrent derrière les rideaux.
— Elle est bien logée, la mâtine ! reprit Mendika.
Puis, par les fenêtres entr'ouvertes une main passa qui ramena les persiennes et on ne perçut plus à travers les lames qu'un filet de lumière.
— C'est fini ! nous ne verrons rien de plus ! dit Mordhann. Remontons à Montmartre.
Il était une heure du matin, quand ils arrivèrent au Chat Noir, où Marinette les attendait.
— Eh bien ? demanda-t-elle.
— Eh bien, répondit Mendika, nous sommes fixés. Nous venons de les remiser rue Geoffroy- Marie.
Et elle fit le récit de leur expédition, s'extasiant sans pitié sur la jolie figure et l'élégante allure de la nouvelle conquête de Paul.
— Tu la connais, cette femme ? demanda Marine tte en s'adressant à Chaufferette.
— Oui, c'est la femme qui était ici hier soir et qu'il est allé saluer, pendant que je restais avec toi.
— Mendika a raison. C'est une jolie créature ! Mais sais-tu qui c'est ?
— Je m'en doute. C'est une artiste, une de ses anciennes maîtresses, dont il m'a souvent parlé et donj; il avait gardé un excellent souvenir.
— Où joue-t-elle ?
— Jamais à Paris. Elle est toujours en tournée en province ou à l'étranger. Je me souviens maintenant que Boucanais lui avait annoncé son retour, tu te souviens, le soir, où nous l'avons rencontré, à la brasserie de la Grande Pinte, la veille de Noël. Ah ! reprit Chaufferette avec dépit, je suis sûre qu'il l'a revue souvent depuis ce jour-là...
— C'est bien cela, dit Marinette, mais il était gêné, n'ayant rien à te reprocher, et il a été heureux de profiter de ta première incartade pour reprendre sa liberté. C'est à lui que tu as rendu service en découchant.
— Ah ! bon Dieu ! une riche idée que j'ai eue là !
— Quand tu répéterais cela pendant huit ans,
cela ne changerait rien à la situation; mais, attends, il n'y a peut-être rien de perdu et peut-être vaut-il mieux pour toi qu'il se soit toqué de cette femme là que d'une autre. D'abord, puisque c'est une ancienne, il a obéi à un simple revenez-y, et puisque tu dis qu'elle n'habite pas habituellement Paris et qu'elle est tout le temps par monts et par vaux, sa petite fantaisie ne durera pas autant que les contributions. Un de ces quatre matins, elle Ta repartir et il y a lieu de penser qu'il ne la suivra pas.
— Alors, que me conseilles-tu ?
— Toi, tu es sa petite femme d'intérieur. Il ne t'a pas flanquée à la porte; donc, au fond, il tient à te garder, parce que tu es pour lui une compagnie, une amie de tous les instants, bien au courant de ses habitudes et de ses manies. Tu es là pour surveiller le service général de la maison, assurer la régularité de ses repas et lui tenir chaud au lit. C'est pour ça qu'il t'a surnommée la Chauffe ! Eh bien ! comme les hommes sont tous des égoïstes, il faut le prendre par son faible... Si tu lui manquais du jour au lendemain, il serait tout désemparé et tu le verrais bien vite revenir à toi, puisqu'il ne peut pas compter sur l'autre pour te remplacer.
— Tu es bonne, toi ! dit Chaufferette, mais je ne veux pas m' m aller ! Et où voudrais-tu que j'aille ?
— Je ne te dis pas de le quitter. Je te dis de lui manquer, ce qui n'est pas la même chose.
— Je ne comprends pas.
— C'est pourtant simple.
— Je ne trouve pas.
— Tu as bien des parents ?
— J'ai ma mère et mon beau-père. Mais rien à faire avec eux. Nous sommes fâchés à mort et il le sait.
— Tu n'en as pas d'autres ? Pas d'oncles, de tantes, de cousines ?
— Ah! si, j'ai une tante qui est à Corbeil, épicière.
— Il la connaît ?
— Il n'ignore pas qu'elle existe.
— Eh bien, tu vas lui raconter que cette tante est malade, qu'elle veut te voir... Et tu lui demanderas d'aller passer huit jours près d'elle. Il t'accordera cette autorisation avec le plus grand empressement. Pendant ton absence, forcément tout ira chez lui de bric et de broc, naturellement... et tu verras à ton retour comment tu seras reçue.
— Mais où veux-tu que j'aille pendant ce tempslà ? Ma tante ne me recevra pas.
— Mon Dieu, que tu es bête. Il te donnera de l'argent pour ton voyage. Eh bien, tu viendras te loger près de nous, en ayant bien soin de ne pas te montrer pendant le temps que durera ta pseudoabsence.
— Parfaitement ! dit Mendika, tu loueras une chambre dans mon hôtel. C'est bon marché et on y est très bien !
— Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?
dit Chaufferette, que ce conseil inattendu désespérait.
— Es-tu bête de ne pas comprendre !
— Vous me demandez juste de faire ce que je voudrais éviter : le laisser seul avec l'autre !
— Ecoute ! reprit Marinttte vexée, agis donc comme tu l'entendras, mais alors ne viens rien nous demander.
Chaufferette, suffoquée par une nouvelle crise de larmes, ne répondit plus.
Cependant il se faisait tard et il importait de prendre un parti.
Tous s'empressèrent autour d'elle, touchés par l'expression de ce désespoir très sincère.
De nouvea.u, ils revinrent à la charge et ils parvinrent enfin à la persuader que le mieux était de s'éloigner pour un temps.
— Mais, je ne peux pas me faire écrire par ma tante ! répliqua- t-elle enfin, heureuse de trouver cet ultime argument de défense.
— C'est moi, qui vais l'écrire, la lettre de ta tante ! s'écria Mendika. Tu la mettras à la poste ce soir, et tu la lui feras lire demain, quand tu la recevras, en ayant bien soin de ne pas lui montrer le timbre de départ.
Séance tenante, Mendika, sous la dictée de Marinette, rédigea l'appel pressant qu'était censée adresser à sa nièce l'épicière de Corbeil.
Elle prêta à la brave femme un corps d'écriture pittoresque et une orthographe un peu hongroise, mais comme disait Marinette, c'étaient là des certificats d'authenticité indéniable.
A deux heures précises, tous quittèrent le Chat- Noir, avec les derniers consommateurs.
Ils accompagnèrent Chaufferette jusqu'au bas de la rue Foyatier et l'embrassèrent en lui souhaitant bonne chance.
— Je me charge de la lettre, dit Mendika en la quittant; je la jetterai tout à l'heure dans la première boîte que je rencontrerai et demain je t'attends chez moi. Ta chambre sera retenue.
La pauvre Chaufferette crut gravir un calvaire en montant les escaliers de la rue Foyatier.
Elle ne cessa de sangloter, cherchant mais en vain à comprendre comment la décision qu'on
2l8 NOTRE-DAME DE LA BUTTE
venait de lui faire prendre pouvait lui être utile et profitable.
Le petit appartement de la Butte, qu'elle aimait et dans lequel elle se retrouva seule, comme elle s'y attendait, lui parut plus morne et plus vide que jamais.
Elle songea que pendant qu'elle se lamentait, abandonnée à elle-même, Paul dormait, heureux et tranquille, dans les bras de l'autre... Elle n'eut pas le courage de procéder à sa toilette ordinaire, elle se jeta toute habillée sur le lit et pleura jusqu'au matin...