CHAPITRE XII
AUL Dornans fronça le sourcil, quand, rentrant à l'heure du déjeuner, il trouva Chaufferette bouffie,
échevelée et les yeux tout
gonflés.
— Bon ! pensa-t-il, je n'ai pas encore eu la scène inévitable... que j'attends tous les jours. Je crois que cette fois-ci, je ne vais pas y couper.
Néanmoins, il tint à ne rien faire , paraître de son appréhension.
— Qu'est-ce que tu as, ma petite Chauffe, demanda-t-il très gentiment-; tu es malade ?
Chaufferette secoua la tête et tira de sa poche une lettre toute froissée qu'elle
lui tendit. Le visage de Paul se rasséréna aussitôt et il eût un soupir de soulagement.
— Comment, reprit-il, c'est la santé de ta tante qui te cause tant d'inquiétude ? Je croyais que vous ne vous voyiez plus ?
— Il y a en effet, dit Chaufferette très troublée, longtemps que je ne l'ai pas vue, mais elle m'aimait beaucoup... Alors, étant souffrante, elle a pensé à moi...
— Eh bien que comptes-tu faire ?
— Je ne sais pas, ce que tu voudras.
— Dame, si tu veux aller la voir, comme elle te le demande...
— Ça ne t'ennuierait pas que je te quitte quelques jours ?
Dornans eut peur de répondre trop vite : — Oh ! non !
Il réfléchit un instant, puis :
— Cela m'ennuiera évidemment de ne pas te voir, mais si tu y tiens absolument...
Chaufferette crut lire dans la physionomie de son amant la joie qu'il éprouvait à l'idée de se séparer d'elle et elle eut envie de crier :
— Eh bien, non ! je ne veux pas m'en aller ! Je veux rester près de toi, puisque ça t'embête !
Mais elle s'était trop avancée pour reculer et elle répondit d'un ton résigné.
— Oui, je crois qu'il vaut mieux que j'y aille.
— Alors, quand veux-tu partir ? se hâta de demander Paul.
— Mais le plus tôt possible... ce soir.
— A ta volonté... je vais te donner cent francs pour ton voyage.
Si tu n'en as pas assez, tu m'écriras de là-bas.
Et la question fut réglée définitivement.
Chaufferette consulta pour la forme l'indicateur, prépara sa valise et, à cinq heures, elle quitta la maison.
Les adieux furent froids, gênés de part et d'autre et exempts de ces
interminables recommandations qu'ont coutume de se faire les amoureux, à la veille d'une absence.
— Ne reste pas trop longtemps, se borna à dire Paul Dornans. Reviens" dès que ta tante ira mieux et préviens-moi de ton retour.
Cependant, dès qu'il fut seul, l'imprévu de cette convocation et la manifestation de cette tante de Corbeil dont il avait à peine entendu parler lui donna à réfléchir.
L'empressement de Chaufferette à répondre
dans un moment cependant si critique pour elle lui semblait incompréhensible.
Le soir, il s'ouvrit de ses doutes à Lucienne qui répondit aussitôt par une opinion très nette.
— Cela me semble très simple, répondit-elle ; cette petite t'a certainement trompé. Il se peut qu'elle s'en repente et c'est ce qui t'explique sa résignation. Mais elle n'en sent pas moins le sol trembler sous ses pas. Elle prévoit que cette crise aboutira à une rupture. Elle a informé son complice de la situation et c'est chez lui qu'elle se rend. Elle ne veut pas rompre la première, ne sachant encore sur quoi elle peut compter dans l'avenir. Elle a alors imaginé le coup de la tante.
/ — Mais j'ai lu la lettre de l'épicière de Corbeil.
— As-tu examiné le timbre du départ ? L'enveloppe t'aurait renseigné. Je parierais dix contre un qu'elle a été jetée au bureau de poste de la place d'Anvers !
— Ah! Et puis, au fait, pourquoi discutons-nous? dit tout à coup Dornans, à peu près convaincu et tout honteux de s'être laissé prendre à une rouerie de femme. Dans tous les cas, la chaîne est brisée et c'est bien le commencement de la fin de ma liaison avec Chaufferette. Les choses sont trop avancées pour que cela se remette jamais. C'est au fond ce que je désirais. Laissons donc maintenant au hasard le soin de tout casser. En attendant, nous sommes libres, profitons-en et soyons heureux !
— Comme les hommes sont ingrats ! reprit
Lucienne. Voilà une petite qui t'a donné beaucoup de bonheur et tu la lâches avec une désinvolture!... Quelle chance pour moi que je parte dans deux mois !
— Toi, ce n'est pas la même chose.
— On dit toujours cela, mais quelle différence trouves-tu entre nous ? Cette petite Chaufferette est plus jeune que moi, elle t'aime certainement autrement que moi
— Oui, dit Paul, mais pas mieux...
— C'est affaire d'expérience et de tempérament. Je ne suis pas encore très vieille, mais quand elle aura mon âge, peut-être sera-t-elle une amoureuse infiniment plus consommée...
— Cela, jamais ! interrompit Dornans. Il faut bien te l'avouer, elle est un peu bourgeoise... un peu bébête au lit, et peut-être est-ce cette monotonie qui m'éloigne d'elle, tandis qu'avec toi...
— Vicieux, va !
— Tu me comprends maintenant ?
— Pas encore ! Elle est jolie, très jolie même...
— Tu me l'as déjà dit, l'autre soir, et je te l'ai reproché.
— Elle était dans tes mains. Si tu n'as pas su, depuis le temps, parfaire son éducation, c'est que tu es un maladroit.
— Ecoute, ma. petite Lucienne, dit Paul que ce persiflage commençait à agacer, veux-tu que nous parlions d'autre chose ?
— Volontiers, puisque ça t'ennuie... mais un dernier mot avant de finir... Si les choses ne
s'arrangent pas comme tu me parais le désirer, si tu éprouves quelques remords de ta conduite avec ta petite amie et que tu aies la velléité de la garder... confie-la moi quelques jours... et la veille de mon départ, je te la laisserai dressée sur les obstacles et hien au point... Elle m'intéresse, cette petite... elle me plaît et je serais enchantée de lui être utile.
— Je ne te connaissais pas sous ce jour-là.
— Fantaisie n'est pas vice, cher ami. N'avonsnous pas maintes fois convenu ensemble que toutes les fantaisies d'amour étaient légitimes ? Chaufferette, à mon sens, a assez de charme pour justifier un léger écart aux règles sacro-saintes de l'amour bourgeois.
— Lucienne, je t'assure que tu m'ennuies.
— Tu n'es pas reconnaissant ! Moi qui m'offrais si gentiment à t'aider à sortir d'une situation inextricable !
L'insistance qu'apportait la comédienne dans sa démonstration finit par décider Dornans, qui conclut en répondant :
— C'est entendu ! Attendons les événements. Et si les circonstances s'y prêtent, je te laisserai le soin d'intervenir à ta guise... Tu seras l'arbitre de mon sort... Es-tu satisfaite ?
— Oui, maintenant que te voilà devenu raisonnable !
Pendant les deux jours qui suivirent, les amants ne se quittèrent pas.
C'est à peine si Paul prit le temps de monter à la Butte pour chercher son courrier.
Il ne trouva aucune nouvelle de Chaufferette.
Il eut alors une idée.
Il commanda pour le lendemain un dîner fin dont il remit le menu à Eulalie; il lui recommanda d'orner de fleurs toutes les chambres de l'appartement, dont il voulait faire honneur à une visiteuse de marque.
— Vous serez content, monsieur Paul, répondit la vieille.
Et Dornans redescendit, excité à la pensée qu'il allait posséder Lucienne chez lui...
Ce serait la marque nette et définitive de son affranchissement. Mais il se heurta à un refus catégorique.
— Non, mon cher, ce ne serait ni honnête ni prudent de ma part. Supposons, par exemple, que Chaufferette, qui, après tout, est encore chez elle, là-haut, revienne tout à coup, quelle tête ferais-jc ? Et toi-même, comment te tirerais-tu de ce mauvais pas ? Pas sans bruit ni scandale, dans tous les cas. Et je serais horriblement vexée de me trouver mêlée à vos discussions de ménage.
— Mais il n'y en aura pas, affirma Dornans. Chaufferette est absente pour huit jours au moins et elle doit m'aviser de son retour. D'ailleurs, je tiens à ce que tu connaisses mon Ermitage... C'est un coin charmant, unique à Paris, dont je veux te faire les honneurs et jamais ne se représen-
tera peut-être une occasion plus propice. D'ailleurs, on t'attend et le dîner est commande.
— Eh bien ! je consens, dit enfin la comédienne, mais après avoir dîné, nous redescendrons dans Paris. C'est la condition sine quâ non.
— Soit! fit en soupirant Paul Dornans; mais à part lui, il se promit bien de rendre au bon moment impossible le retour à la rue Geoffroy- Marie.
Le lendemain, à trois heures, ils gravirent ensemble, à pied, la pente de Montmartre.
Paul, très joyeux, fut un cicérone infatigable.
Il ne fit grâce à la comédienne d'aucune des curiosités de la Butte.
'ai
Après une visite au Moulin de la Galette, au Sacré-Cœur, au Vieux Calvaire, au champ de la rue des Rosiers où furent en 1871 fusillés les généraux Clément Thomas et Lecomte, ils passèrent les dernières heures de la soirée à l'ombre des lilas fleuris qui embaumaient le jardin du petit cottage.
— C'est là que je travaille tout l'été, expliqua Paul, avec sous les yeux cet admirable décor, loin des bruits de la ville. C'est là, ma chérie, que je voudrais vivre avec une femme comme toi !
Eulalie avait réalisé des merveilles.
Lucienne s'extasia sur l'ordre et la propreté qui régnaient dans la maisonnette.
Elle admira le goût qui avait présidé à l'aménagement des pièces, le choix des bibelots et des œuvres d'art qui ornaient les murs.
L'examen du cabinet de toilette et de la chambre à coucher avec son grand lit He milieu la retint particulièrement.
— Je comprends, dit-elle, que la pauvre Chaufferette puisse regretter un pareil nid !
Mais le soin avec lequel Eulalie avait préparé le dîner excita son enthousiasme.
Au miHeu d'une débauche de fleurs, un couvert impeccable avait été disposé, et ce ne fut pas sans orgueil, qu'à huit heures précises, la vieille cuisinière vint solennellement annoncer :
— Monsieur est servi !
Les deux amants prirent place, en face des deux fenêtres d'oii la vue s'étendait sur la banlieue
nord de Paris jusqu'aux coteaux de Montmorency, et ils firent honneur à un dîner exquis arrosé de vins fins et de Champagne grande marque.
— Mais tu as fait des folies ! ne put s'empêcher de s'écrier Lucienne, en plantant un gros baiser sur le cou de son amant.
— Et toi, n'en as-tu pas fait pour moi ? démanda malicieusement Paul.
— Ce n'étaient pas les mêmes, et à moi... elles ne me coûtaient rien... au contraire.!
L'arrivée de Chaufferette chez Mendika avait été fort triste. En vain, la Hongroise avait tenté de consoler et de ragaillardir son amie.
— Plus j'y pense, ne cessait de répéter Chaufferette, plus j'ai le trac que tu ne m'aies fait faire une bêtise.
— Mais non, mais non, tu verras! Il n'y a qu'en te faisant regretter que tu arriveras à le reconquérir.
— Et s'il ne me regrette pas?
— Evidemment, ça peut arriver, mais c'est peu probable. Dans ce cas-là, on cherchera autre chose. Attendons !
La vie, dès lors, s'écoula très monotone pour Chaufferette..
Pendant les deux premiers jours, elle ne quitta sa chambre que pour se rendre, dans l'après-midi, au Chat-Noir, où elle retrouvait la même bande,
assise aux mêmes tables. Son aventure à présent était connue de tous. Mendika en avait informé tous ses amis et presque tous avaient approuvé le parti qu'on avait conseillé de prendre à la pauvre Chaufferette.
Mais presque tous aussi disaient tout bas que la facilité avec laquelle Dornans avait laissé partir sa maîtresse dénotait chez lui son intention de rompre.
Et pour ceux qui n'étaient pas pourvus, Chaufferette devenait un parti.
Le plus empressé et le moins discret de tous était le gros Barsac, le sculpteur-athlète.
— Ah ! ma petite Chaufferette, ne cessait-il de répéter, une gosse comme toi, ce serait le rêve pour nioi ! Je la dorloterais, je la bichonnerais ! C'est pas gentil un amour d'enfant comme cela ?... C'est gros comme rien ! On la porterait à bras tendu !.., Tu sais, si tu as des embêtements, si tu es plaquée, tu n'as qu'à transporter ton fourbi chez moi... et je garantis que tu n'auras rien à regretter.
Chaufferette connaissait Barsac depuis longtemps. Aussi, la brutalité de sa déclaration ne la surprenait-elle pas.
Elle se contentait de répondre en souriant :
— Je te remercie, mon vieux Discobole, je connais ton cœur. Et je me souviendrai à l'occasion de ta proposition.
Mais ce qui la combla de stupéfaction, ce fut l'attitude de Mordhann vis-à-vis d'elle.
Du matin au soir, il était à ses côtés, attentif et
empressé, ayant toujours une parole de consolation; chaque fois que son chagrin et son inquiétude reprenant le dessus, elle ne pouvait retenir ses larmes.
Il arriva que le second soir, elle se trouva seule avec lui dans un coin du cabaret, à cette heure mystérieuse où les lampes n'étant pas encore allumées, le jour tombant ne laisse plus distinguer que les grandes lignes des corps.
Dans cette demi-obscurité si propice aux aveux, Mordhann se rapprocha de la jeune fille et d'un ton bien bas et bien caressant :
— Ma chère Chaufferette, lui dit-il, je vous connais depuis longtemps et j'ai pu vous apprécier. Vous êtes avant tout une femme artiste et je comprends votre désolation devant les procédés dont vous êtes victime.... Jamais je n'ai osé vous le dire, mais votre délicatesse d'âme autant que votre enfantine et si séduisante gracilité m'a conquis depuis longtemps !... Je vous aime !... Et s'il vous plaît de daigner laisser tomber les yeux sur moi.», je mets à vos pieds mon amour profond et sincère... Je suis pauvre, mais pas assez pour ne pouvoir vous assurer une existence heureuse et exempte de soucis.
— Mais Mendika ? interrogea Chaufferette tout à fait ahurie.
— Mendika est ma sœur d'élection... une âme fine et subtile, qui comprend mes aspirations de poète ; mais elle est libre et jamais notre intimité n'a été troublée par une pensée charnelle.
Et Chaufferette de se demander :
— Mais qu'est-ce qu'ilg ont donc tous ? Jusqu'à Mordhann qui s'enflamme, lui que je croyais adepte exclusif de sa passion pour la morphine et l'éther ?
Elle avait encore un troisième adorateur, celui-là plus discret que les deux autres, parce qu'il connaissait moins Chaufferette; mais il était cependant visible que la jeune fdle avait exercé sur lui, dès le premier jour, une très vive impression.
C'était Frontignan, le peintre médaillé, le partner habituel de Pierre Amelot.
Tout en jouant à la manille, il ne perdait jamais un mot de la conversation des femmes, roulant toujours sur le même sujet.
Et il lui arrivait à chaque instant d'interrompre Mendika ou Marinette pour lancer une phrase banale mais significative :
— Voilà qui ne m'arrivera jamais, à moi ! Ou bien :
— Une petite femme comme ça, dans mon intérieur, qui trotterait autour de moi quand je travaille... comme une petite souris... Mais je la mettrais dans du coton... je la renfermerais, tant j'aurais peur qu'on me la volât !
— Taisez-vous donc, lui cria un soir Marinette; si Chaufferette vous prenait au mot, vous seriez bien attrapé, vieux bourgeois !
Frontignan s'était alors levé et avait déclaré d'un ton solennel et prud'hommesque :
— Mademoiselle Chaufferette serait libre... Elle
mettrait sa main dans ma main en me disant : — Je suis à vous ! que je l'emmènerais de suite... Et ma maison dès lors serait sienne !
— J'espère que tu en as du succès, Chaufferette, s'écria Mendika. Tout le monde veut t'adopter !
— Monsieur Frontignan est un blagueur à froid, hasarda Mordhann, vexé.
Le peintre haussa les épaules et répondit simplement avec la même gravité comique :
— ■ N'écoutez pas ces mauvais plaisants, mademoiselle Chaufferette. Je n'ajouterai qu'un mot que vous pouvez retenir :
— Quand vous voudrez !
Tous ces incidents, flatteurs pour son amourpropre, amusaient Chaufferette un moment, mais elle n'attachait pas une extrême importance à ces déclarations, et quand elle se retrouvait seule dans sa petite chambre, elle se sentait rcîprise d'une mélancolie et d'un chagrin profonds.
Elle songeait à Paul Dornans !
— Où est-il ? Que fait-il ? Pense-t-il seulement à moi ? Ou sa nouvelle passion l'absorbe-t-elle à ce point qu'il m'ait déjà totalement oubliée?
Le soir du troisième jour, elle n'y tint plus.
Sans rien dire à personne, car elle craignait que ses amis ne la détournassent de son projet, elle prit le parti, après son dîner, de remonter à la Butte.
Son cœur battait très fort, quand elle arriva rue Gortot. Elle s'arrêta un instant dans la rue et elle aperçut des lueurs provenant de la fenêtre de la salle à manger.
— Il est rentré! Il dîne à la maison! Mais est-il seul ?
Elle hésita une minute, puis s'armant de courage:
— Après tout, dit-elle, je le verrai bien ! Je suis encore chez moi ici et il ne me mettra pas à la porte.
Et elle monta.
Paul Dornans et Lucienne savouraient doucement leur café en fumant^ des cigarettes d'Orient, tout à la
joie de leur exquis tête-à-tête, quand Eulalie ouvrit brusquement la porte :
— Monsieur, c'est Madame !
— Ça devait arriver ! fit Lucienne sans s'émouvoir. Je l'avais prévu.
— Zut ! ne put s'empêcher de répondre Dornans. Il voulut se lever, mais l'apparition subite de
Chaufferette, toute blême, le cloua à sa place.
— C'est moi! dit simplement la jeune fille.
Elle resta un instant immobile, secouée de frissons, se demandant ce qu'elle allait faire, ce qu'elle allait dire...
Une seconde, elle eut la tentation de crier, de jeter à la tête de cette intruse qui lui volait sa place les verres et les bouteilles, mais l'œil glacé de Lucienne fixé sur elle avec un sang-froid merveilleux, éteignit en elle toute velléité de révolte.
Paul Dornans reprit rapidement son aplomb.
— Eh bien ! sois la bienvenue, ma chère ! Tu as fait bon voyage ? Ta tante va mieux ?
— Merci, balbutia Chaufferette.
— Assieds-toi donc, reprit le jeune homme, je te présente mademoiselle Lucienne Gilard, une artiste de beaucoup de talent, qui a bien voulu me faire le grand plaisir d'accepter à diner chez moi.
Puis se tournant vers Lucienne :
— Ma petite amie Chaufferette, dont je t'ai parlé!
— En effet, dit alors la comédienne sur le ton tranquille et calme d'une femme qui n'a rien à se reprocher, mon ami Paul m'a pai'lé de vous en si excellents termes que je suis bien heureuse de vous connaître. Je suis une très ancienne camarade de
TOtre amant et il n'a pas de secrets pour moi. Maintenant que je vous vois, je le félicite d'avoir rencontré une amie aussi charmante
Chaufferette se demanda si on se moquait d'elle.
Que signifiaient ces compliments dans la bouche de cette femme, qui, depuis huit jours, bouleversait son existence ?
Devait-elle remercier ou, lâchant la bride à sa rancœur, lui jeter à la face les injures qui lui montaient aux lèvres ?
Lucienne eût conscience du combat qui se livrait dans le cœur de Chaufferette.
— Si vous saviez, continua-t-elle avec le même calme, quels vieux liens d'amitié nous unissent, votre ami et moi, vous ne trouveriez pas extraordinaire que j'aie accepté son invitation... Que votre amour pour lui, bien naturel, — car il le mérite — ne s'en offusque donc pas. Je ne viens pas ici en rivale... je n'habite pas Paris. Dans quelques jours je serai loin et des années s'écouleront peut-être de nouveau, avant que nous ayons l'occasion de nous revoir... Paul et moi... Vous êtes chez vous... Accordez-moi donc la grâce de trinquer avec vous et de boire à votre bonheur !
Paul Dornans tendit à Chaufferette une coupe de Champagne et la pauvre fille dut choquer son verre contre celui de cette femme qu'elle détestait, mais qui exerçait.sur elle une influence si profonde qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre.
La tranquillité avec laquelle Lucienne avait débité son boniment la confondait et c'était elle
qui se trouvait mal à l'aise dans cette maison qui était sienne,
— Eh bien ! voyons, dit Paul, donne-nous des nouvelles de ton voyage.
— Je m'ennuyais, dit simplement Chaufferette, et je suis revenue tout de suite.
— Amour ! quand tu nous tiens ! s'écria Lucienne. Mais voyons, je m'aperçois très bien que je vous gêne. Je vais me retirer.
Et elle fit mine de se lever.
— Mais pas du tout, fit Dornans, tu as le temps.
— Si ! Si ! Je vous gêne ! Comment ! Cette petite qui t'aime tant ne t'a pas même embrassé ! Voyons ! Soyez aimable ! Et ne vous occupez pas de moi ! Embrassez-le, ce vilain garçon, ou je pars !
Et elle poussa Chaufferette, debout tout près d'elle, dans les bras de Dornans.
La jeune fille étreignit avec passion le cou de son amant qu'elle embrassa goulûment et des larmes perlèrent à ses paupières.
La bonhomie de Lucienne Pavait vaincue.
— A la bonne heure ! Comment, elle pleure ! C'est de joie, alors ! Eh bien! soyez donc tout au plaisir de vous retrouver, sans contrainte ! Je n'existe pas, moi ! Allons ! ôtez ce chapeau et asseyez-vous là entre nous deux, tout près de cet homme que vous aimez tant !
Chaufferette sourit. Elle était conquise et la glace était rompue.
— As-tu dîné au moins ? demanda Dornans.
— Oui... Oui... avant de venir, car je ne savais si je te retrouverais à la maison.
— Elle n'a pas faim, mais l'émotion doit l'avoir altérée, dit Lucienne. Elle doit avoir soif, cette belle enfant !
Dornans déboucha une nouvelle bouteille à laquelle tous trois firent honneur.
— Savez-vous, reprit la comédienne, que j'envie votre bonheur à tous deux, moi qui suis une isolée. Ça doit être si bon de se laisser aimer par une gentille fillette comme vous !
Et la fine mouche qui poursuivait son idée, se répandit en théories sur l'amour, auxquelles Chaufferette, décidément revenue à la gaieté, s'amusa à répondre, avec sa gaminerie coutumière.
— Décidément, pensait-elle, la « dame » était une gentille personne, et il fallait pardonner à Paul le plaisir qu'il trouvait en sa compagnie, puisqu'aussi bien elle ne se posait pas en rivale.
Dornans s'amusait à suivre ce jeu dont il devinait le but secret, et sans relâche, il versait aux deux femmes le cliquot pétillant, qu'elles buvaient sans y prendre garde.
Peu à peu, les têtes s'échauffèrent.
Chaufferette avait des réparties de gavroche qui ravissaient I^ucienne et les heures coulaient sans que celle-ci parlât de repartir.
— Si j'étais homme, déclara- t-elle tout à coup je vous adorerais, tant je vous trouve gentille...
Brusquement, elle renversa en arrière la tête de la jeune fille et elle la baisa sur les lèvres.
Etourdie par le vin, surprise par ce brusque mouvement, Chaufferette ferma les yeux et rendit la caresse...
— Dites donc, mes enfants, savez-vous quelle heure il est ?... Deux heures tout simplement !
— Mon Dieu ! s'écria Lucienne, mais je ne trouverai pas de voiture sur la Butte... Comment faire ?
Elle lixa sur Chaufferette un œil brillant et plein de convoitise.
NOTRE-DAME DE LA BUTTE 23g
— Je ne puis pourtant pas coucher ici... bien que ce ne soit pas l'envie qui m'en manque... ce joli petit minois me plaît tant...
Chaufferette rougit et comme obéissant à la suggestion de ce regard qui pesait sur elle, elle murmura tout bas :
— Pourquoi pas ?
— Vous consentiriez ?...
— Si Paul le permet ? dit Chaufferette en baissant les yeux.
— C'est Chaufferette qui commande ici, proclama Paul Dornans, en échangeant avec Lucienne un coup d'œil complice.
— Tu es la plus délicieuse des petites femmes ! s'écria Lucienne en imprimant de nouveau sur la joue de Chaufferette un retentissant baiser. J'accepte de grand cœur !...