‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

E souvenir de cette soirée laissa dans ^^.«'S- l'espritdeChauiïeretteune

profonde impression de trouble. Elle n'était pas vicieuse, à peine perverse ; aussi pour s'être prêtée si facilement à toutes les fantaisies de cette femme qu'elle abhorrait quelques instants plus tôt, il semblait, à son sens, qu'il avait dû se produire un phénomène bizarre,

indépendant de sa volonté, une sorte d'hypnotisme

et de suggestion...

Et ce qui la confirmait dans cette idée, c'était

la sensation qu'elle avait éprouvée au réveil, le

lendemain de cette nuit de folie.

Elle s'était sentie prise d'un sentiment de

honte, qui avait été surpris par Lucienne et par

Paul et qu'ils avaient salué de leurs compliments

ironiques.

— Je leur ai fait l'effet d'une petite dinde, qui ne sait rien, qui ne comprend rien... Je comprends à présent l'influence de l'Autre sur Paul... Celle-là c'est une femme terrible ! Je suis une chiffe à côté d'elle ! Mais qui sait si la douceur que je montrerai et mes habitudes plus calmes ne pourront pas à la longue avoir une bonne fois raison de la perversité de cette cabotine !.

Et s'efforçant d'oublier le passé, elle avait repris son existence tranquille d'autrefois, affectait une soumission et une gaieté qu'elle n'éprouvait guère, mais ses efforts n'avaient abouti à aucun résultat.

Paul Dornans ne faisait plus maintenant que de rares apparitions à la maison, découchant sans trêve et ne se préoccupant pas plus de Chaufferette que si elle n'existait pas.

Découragée, la jeune fdle prit l'habitude de descendre tous les jours au Chat-Noir, où elle rejoignait ses amis.

Au moins, elle trouvait auprès d'eux un peu de distraction !

Elle leur avait raconté ses nouvelles déceptions et ses trois adorateurs avaient fait entendre un toile unanime de réprobation.

— On ne traitait pas ainsi une petite femme aussi gentille, avec laquelle on avait vécu si longtemps et dont en somme on n'avait pas à se plaindre. C'était dégoûtant !.

Mais les femmes surtout affectèrent de se montrer sévères et agressives à l'égard de Paul et

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comme Chaufferette était une petite nature impressionnable, il en résulta qu'elle subit à son insu l'influence de ses conseillers, que son caractère se modifia et que, peu à peu, sans s'en apercevoir, elle passa de la résignation à la révolte.

Un soir enfin qu'elle racontait que Dornans n'avait pas reparu rue Cortot depuis deux jours, Mendika ne put retenir son accès d'indignation :

— Mais ma pauvre fille, c'est fini et il se montrera toute la vie aussi muffle pour toi, et si tu ne te rebiffes pas ! Voyons ! c'est ton tour ! Vas-y carrément ! Flanque-lui par la figure tout ce que tu as à lui reprocher et s'il n'est pas content... plaque-le ! Les hommes ne sont pas rares ! Et il n'y en a pas d'indispensables !

— Pour sûr ! prononça le chœur des soupirants.

Toute la soirée, on remonta Chaufferette, on la fit boire, on lui persuada qu'il y allait de sa dignité à ne pas accepter plus longtemps une situation aussi humiliante et quand elle repartit pour la Butte, accompagnée jusqu'à la porte par son voisin le Discobole, elle jura de ne pas tergiverser plus longtemps.

Le lendemain, elle ferait un éclat !

Une nuit presque sans sommeil aggrava encore ses dispositions batailleuses.

A onze heures du matin, Paul Dornans vint prendre son courrier.

Il allait s'enquérir comme d'usage de la santé de son amie avec son petit air ironique et sou-

riant, lorsque brusquement Chaufferette lui coupa la parole.

— Ecoute, j'en ai assez des tourments que tu viens me faire avec ta figure à claques. Il faut que cela finisse !

Paul resta stupéfait devant cette brutale attaque.

— Parfaitement, poursuivit Chaufferette, j'en ai soupe d'être l'éternelle poire. Tu t'es fichu de moi avec ta cabotine et j'ai été assez bête pour m'y laisser prendre un soir... Ah ! vous avez dû. vous la payer, ma figure ! Et ça continue encore ! Eh bien ! maintenant je vais tout te dire... Si tu me trompes, tu entends, tu n'en as pas eu l'étrenne,

car il y a longtemps que je t'ai fait cocu, entendstu?... Le voyage à Corbeil, encore un boniment dans lequel tu as coupé, toi, le gros malin !

Paul Dornans laissa dire. Il ne fit paraître ni émotion, ni colère et se contenta de répondre tranquillement :

'/ — Je ne sais pas, ma chère amie, pourquoi tu me dis tout cela sur un ton aussi agressif. Tu as fait tout ce que tu as voulu, comme je fais aujourd'hui ce que je veux et je n'ai pas songé un instant à t'adresser le moindre reproche. N'étant pas mariés, nous sommes libres. Tu es une petite fille pas méchante, pleine de qualités, mais mal conseillée... Pourquoi nous fâcher ? Puisqu'il est entendu que nous ne pouvons plus vivre ensemble, séparons-nous gentiment, en amis, sans nous en vouloir.

Deux larmes tombèrent des yeux de Chaufferette.

— Paul, tu es meilleur que moi! prononça- t-elle tristement.

Dornans s'approcha d'elle et lui prit les mains.

— Tu vois, dit-il, te voilà déjà devenu raisonnable. Eh bien ! voyons, causons ! Nous allons nous quitter, c'est entendu, mais que vas-tu faire ? Où vas-tu aller ?

Chaufferette eut un petit sursaut d'orgueil.

— Oh ! je ne suis pas embarrassée ! Il y en a trois qui me font la cour.

— Tu ne vas pas les prendre tous les trois !

— Ecoute, reprit Chaufferette, si nous ne

sommes plus des amants, nous restons des amis, n'est-ce pas ? Eh bien, je vais te les nommer et tu me diras lequel je dois choisir !

— Entendu ! répondit Paul en riant.

Chaufferette, très naïvement, lui raconta alors

dans quels termes le Discobole, Mordhann et Frontignan avaient formulé leurs propositions.

— Ma chère, déclara alors Dornans, nous mettons si tu veux bien, tout d'abord, Andhré Mordhann en dehors de la question. Tu n'as pas l'intention, je suppose, de vivre d'amour et d'eau claire... Barsac est plus sérieux, mais il fait beaucoup de poids ! Je crains qu'il ne soit un peu brutal avec les femmes et tu t'exposes peut-être là aune désillusion... Quant à ce monsieur Frontignan, je ne le connais pas... mais je sais que c'est un homme bien posé, presque riche, un peintre officiel, puisqu'il a eu une médaille... C'est un monsieur enfin !... Il ne passe pas pour être bien fort, mais c'est, s'il t'aime, un avenir assuré qui s'ouvre devant toi... N'hésite pas, ne laisse pas échapper Frontignan !

— Je te remercie, s'écria Chaufferette et je suivrai ton conseil, mais je vais te faire une dernière prière. Nous nous • séparerons demain... Consacre-moi cette dernière journée et cette nuit... Que nous nous quittions au moins sans arrièrepensée, comme des gens qui ne s'en veulent pas et qui s'estiment toujours !

— Accordé, ma petite Chaufferette !...

Et le lendemain matin, après le déjeuner plantureux qui scella cette rupture, Chaufferette 'en embrassant Paul pour la dernière fois, lui murmurait tout bas :

— Quel malheur que tu aies attendu si tard pour être si gentil ! Je suis fichue de te regretter encore !

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