CHAPITRE
UAND Chaufferette arriva au Chat- Noir, Paul, l'un des deux garçons, somnolait sur une banquette avec, posé sur l'épaule à la façon des concierges, un corbeau qui répondait au nom de Bazouge. A l'entrée de Chaufferette, Bazouge agita fébrilement ses ailes, ce qui eut le don d'éveiller Paul. Et aussitôt ce dernier se dressa. Puis, reconnaissant la jolie Montmartroise qui tout interloquée considérait la salle vide, il n'eut tout d'abord que cette exclamation :
— Déjà !
— Quoi, déjà, Paul ?... Il n'y a donc personne ici ?
— Comme vous le voyez, mademoiselle Chaufferette. Personne... que Monsieur Allais qui l)oit là-bas son café dans un coin.
— Mais Frontignan, Barsac, Mordhann ?
— M'sieu Frontignan ?
— Oui.
— Il est parti d'hier soir en Bretagne, au Croisic... Il va préparer son Salon, qu'il a dit à ces messieurs, en les quittant, après avoir payé pas mal de bocks...
— Ah ! s'exclama la Chauffe désappointée.
— Maintenant, pour ce qui est de messieurs Barsac et Mordhann, ils vont probablement venir... Asseyez-vous donc en attendant.
Sans répondre. Chaufferette se laissa aller sur une chaise très Louis XIII, et le cerveau vide, machinalement se mit à boire a petites gorgées l'habituelle chartreuse que Paul lui servait si souventes fois.
Frontignan parti, envolé brutalement ! Voilà vraiment qui l'étonnait. C'était à ne pas croire. Et pourtant la réalité était là. Le garçon venait de la lui révéler. Frontignan, peintre consciencieux et qui n'avait jamais à l'instar de tant de ses confrères bâclé des paysages en chambre, Frontignan était allé en Bretagne peindre son futur envoi au Salon!
— Pour de la guigne, c'est vraiment de la guigne ! songeait tristement Chaufferette. Que faire ?
Elle se perdait dans un océan de réflexions et de projets aussitôt détruits que construits, quand elle fut un moment distraite de ses pensées par une scène de mystification qu'elle vit se dérouler sous ses yeux.
Un homme venait d'entrer au Chat Npir, une façon de gros paysan ou plutôt de gros bourgeois de petite ville. Timidement il s'approchait du garçon et s'enquérait :
— C'est bien ici le Chat Noir, n'est-ce pas, m'sieu ? , . __
— Oui, répondait le digne Paul.
Alphonse Allais levait la tête et dressait l'oreille, flairant une mystification possible et probable.
— Alors, continuait le nouveau venu, c'est ici que se réunissent ces messieurs de l'Institut ?
— Ici même, repartit le brave Paul sérieux comme un pape.
— Et à quelle heure qu'ils viennent ?
— Ma foi, vous savez, ils n'ont pas d'heure.. Ils viennent comme ça au petit bonheur... Quand ils ont soif...
— Et ils ont souvent soif, hein ?... On m'a dit que c'était toujours si altéré, les artistes !
Du coup, Alphonse Allais, n'y pouvait plus tenir. Il se dressait et interpellait le visiteur.
— Monsieur ! clamait-il.
— Monsieur ! répliquait l'autre comme un écho.
— Vous venez pour voir mes camarades ?
— C'est-à-dire, monsieur, que je viens visiter ces messieurs de l'Institut.
— Je ne suis pas de l'Institut, moi, monsieur, mais je suis tout de même un ami... Permettezmoi de vous offrir le bock de l'amitié...
— Oh, monsieur... je ne sais...
— Sachez, sachez, monsieur ! Paul ! Un bock pour Sa Seigneurie et moi un idem !
Paul s'exécutait cependant que le provincial s'installait à la table d'Alphonse Allais sous l'œil de plus en plus amusé de Chaufferette.
— « Alors, vous connaissez l'Institut ? interrogeait l'humoriste du Chat Noir, après qu'il eut trinqué avec l'homme et humé quelques gorgées du piot.
— C'est-à-dire que j'en ai beaucoup entendu parler... Justement dans le Chat Noir... Car je lis le Chat Noir, monsieur.
— Parfait !
— Et à tous les moments mes yeux tombent
sur des comptes rendus de soirées où l'on annonce que devant l'affluence des visiteurs, monsieur Salis a dû mettre du monde jusque dans l'Institut. — De plus en plus parfait, acquiesçait Alphonse Allais, qui se rendait compte de l'erreur de son
naïf interlocuteur. Evidemment, celui-ci, victime d'une confusion de mots, prenait l'étroit boyau du fond de la salle, dérisoirement baptisé Institut, pour l'édifice à dôme du quai Voltaire !
— Alors, continuait le brave homme, je me suis dit ce matin : Gontran ! (car je m'appelle Contran Palempin), je me suis dit : Gontran Palempin, faut pas que tu retournes à Carlepont
sans avoir causé avec ces messieurs de l'Institut... Et me v'ià !
— Et vous v'ià !... Eh bien! vous causerez avec ces messieurs de l'Institut, mon vieux Gontran Palempin. Vous permettez que je vous appelle par votre nom tout court ?
— Si ça vous fait plaisir.
— Certainement que ça me fait plaisir ; seulement faut aussi que vous m'appeliez par mon nom tout court.
— Je veux bien. C'est comment ?
— Coppée.
— Comment ça, Coppée ?
— Oui, Coppée, François Coppée.
— François Coppée ! Alors... c'est vous ?
— Oui, c'est moi.
— Vous ! bien vous ?
— Moi, bien moi ! Ah ça, qu'est-ce qu'il y a d'étonnant à cela ?
— Rien... rien... en effet... Mais enfin... Enfin, j'en suis tout étonné... Alors c'est vous François Coppée, le grand poète qui a écrit la Greffe des Forgerons et qu'a fait de si beaux vers sur les Epiciers de Montrouge?
— Oui...
Mon histoire, messieurs les .juges, sera brève. Voila : les forgerons...
— C'est bien ça !... Ah ben, c'est pas pour dire, mais j'en suis baba...
— Pourquoi donc, mon vieux Palempin ?
— Et vous me tutoyez ? ,
— Pas tout à fait... Mais tu sais, ma vieille branche, s'il n'y a que ça pour te faire plaisir... Et, tu sais, tu peux me tutoyer aussi !
— Ah, j'oserai jamais, m'sieu Coppée !
— Penh ! Penh ! Il ne manquerait plus que ça!... Ah ben, par exemple, je voudrais bien voir ça que ce vieux Palempin de Carlepont ne me tutoyé pas quand je le fais moi-même. Ah ça, est-ce que nous ne sommes pas Français tous les deux ?
— Si.
— Est-ce que nous ne sommes pas vaccinés ?
— Encore si,
— Est-ce que nous ne sommes pas de chair et d'os comme tout le monde ?
— Toujours si.
— Eh bien alors !
— Eh bien alors, ça y est, Coppée.., J'te tutoyé!
— A la bonne heure ! Paul ! Deux demis bien tassés comme pour des malades !
— Boum !
Et aussitôt que les demis furent servis et mividés :
— Une ch^se qui m'épate, par exemple, déclarait Palempin, c'est que tu ne ressembles pas beaucoup à ta photographie.
— C'est parce que je laisse pousser ma barbe maintenant, déclarait le pseudo Coppée,
— Oui, c'est sans doute ça,.. Et puis, tu me disais, en arrivant, que* tu n'étais pas de l'Institut... T'es pourtant académicien !
— Oui, académicien... mais pas de l'Institut.
— Par exemple ! Explique-moi ça !
— Tu vas comprendre tout de suite... Paul !... Deux autres demis !
— Boum !
— Je ne serais pas fâché de savoir ça...
— Ecoute : l'Académie, c'est pour les académiciens, tandis que l'Institut, c'est pour les instituteurs.
— Par exemple ! Vrai ?
— Aussi vrai que je bois ce demi.
— Eh bien! qui croirait ça à Carlepont !...
— Oh! à Carlepont vous n'êtes pas bien forts!...
— Cependant...
— Non, pas bien forts... C'est ce que me disait encore cette nuit Claretie...
— Ah! Claretie disait...
— Oui, mon vieux, Claretie me disait : « A Carlepont, ce sont de bons bougres, mais pour être forts, ils ne sont pas forts » !
— C'est pas possible !
— Dame, mon vieux, tu sais, chacun a son opinion.
— Oui, moi je suis pour la Uberté de toutes les opinions ; pourtant les gens qui pensent des bêtises comme ça, c'est à fusiller!
— Ben, mon vieux Palempin, tu n'y vas de main morte, toi !
— Oh! moi je suis comme ça et pas autrement!
— Fichtre !... Allons, faut pas trop en vouloir
à Clarelie, va... Au fond, ce n'est pas un méchant bougre.
— Méchant bougre ou pas méchant bougre, n'empêche que des gars comme ça, ça peut être nuisible... Ah ! s'il y en avait beaucoup de pareils, eh ! bien, je me demande où nous irions !
— Tu sais, entre nous, je crois qu'hier soir, il était un peu saoul...
— Ah, il était un peu...
— Oui... Oh ! la petite pointe seulement. Il avait bu trois absinthes de trop.
— Ah ! trois absinthes...
— Oui, de trop... Claretie, c'est un bon garçon que je gobe, que je porte dans mon cœur, c'est vrai, à côté de mon bonnet à poils ; seulement je dois reconnaître que c'est un garçon qui ne peut pas supporter la boisson... Quand il a dépassé ses huit pernods, il n'y a plus d'homme.
— Alors, je ne m'étonne pas qu'il dise après des choses inconvenantes ! triomphait Palempin. Un académicien ! Boire de l'absinthe comme ça ! Si c'est pas une honte ! Ah, où allons-nous, grands Dieux ! où allons-nous ?
— Tu as raison, mon vieux Palempin. Eh bien, tiens, j'ai une idée: tu ne sais pas ce que je ferais à ta place, non ?
— Parle !
— J'irais trouver Claretie...
— Il ne me recevra pas !
— Si. Je vais t'écrire un mot pour lui.
— Alors, c'est différent.
— Et je n'irais pas par quatre chemins. Je lui demanderais ce qu'il se rétracte ou bien je lui proposerais un duel, carrément.
— C'est une idée !
— Et puis, tu verras ce que ça te posera à Carlepont !
— C'est vrai, ça !
— Tes compatriotes sont capables de te porter en triomphe.
— Oui ! Oui !
— Paul ! Donnez-moi de quoi écrire et deux demis sans faux-cols !
Et Alphonse Allais se mit en devoir d'envoyer à Claretie le trop naïf habitant de Carlepont.
Chaufferette, quoique au fond très ennuyée, quitta le Chat Noir pour ne pas éclater de rire.
Elle se jeta tout habillée sur le lit et pleura jusqu'au matin.