‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 18 sur 23 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

HAUFFERETTE, toute déconcertée, cheminait sur le boulevard Rochechouart par cette claire et douce fin d'après-midi de mai, quand, soudain, un gros garçon très blond et très solidement découplé se dressa devant elle à la hauteur du cirque Fernando.

— Chaufferette ! fit le jeune homme.

— Barsac ! s'exclama la Chauffe en reconnaissant le sculpteur.

— Moi-même, ma petite Chaufferette. En chair et en os... Ah ça, où filez-vous si vite ? Est-il indiscret de le savoir ?

— Oh ! il n'y a aucune indiscrétion, Barsac ! déclara la jeune Montmartroise ; et pour la seule raison que je ne vais nulle part. Je marche droit devant moi, pour me promener.

— Salutaire exercice, approuva le jeune homme. Voulez-vous me permettre de le partager ? Je n'ai pas le cœur à l'ouvrage, aujourd'hui, ettoutcomme vous, je vagabonde. D'abord, ainsi que le dit notre Courteline national : « Ça vaut toujours mieux que d'aller au café ». N'est-ce pas votre avis ?

— J'adore la marche, affirma Chaufferette.

— Eh bien, nous marcherons ensemble ! approuva le Discobole en se mettant au pas de sa compagne.

Tous deux continuèrent à arpenter l'asphalte dans la direction de la place Clichy.

— Quand je dis nous marcherons ensemble, c'est une façon de parler ! poursuivit Barsac. N'en croyez pas un mot et ne vous en offusquez pas au point d'aller le répéter à Paul Dornans. J'ai beaucoup d'ajnitié pour Dornans. C'est un excellent garçon et qui a beaucoup de talent. Je me plais à le déclarer à tous les échos. Aussi, je serais bien fâché que cette petite plaisanterie que je viens de risquer amenât entre nous la plus légère brouille.

— Oh! soyez pleinement rassuré, répliqua Chaufferette en souriant avec malice.

— J'en accepte l'augure.

— Je ne dirai rien à Paul.

— Très bien cela !

— Attendez! Je ne dirai rien à Paul pour l'excellente raison que nous ne sommes plus ensemble...

— Allons donc ! Je n'en crois pas un mot.

— C'est pourtant comme je vous le dis, mon cher Barsac'

— Vous êtes fâchés ?

— Non, pas fâchés.

— Alors ?

— Nous nous sommes séparés. Voilà tout.

— « Voilà tout ! » Comme elle dit ça !

— Il n'y a pas deux manières de le dire. Nous nous sommes séparés, en camarades; mais nous restons tout de même des amis.

— A la bonne heure !

— N'est-ce pas ?

— Vous êtes une femme épatante, ma petite Chaufferette !

— Merci du compliment.

— Je le dis comme je le pense.

— Bravo pour votre franchise i

— Ne raillez pas. Elles sont rares les femmes avec lesquelles on peut se séparer tout en restant bons camarades.

— C'est vous qui le dites.

— Demandez aux amis !

— Parce que la plupart des hommes ne savent pas quitter convenablement les femmes.

— Et que les femmes sont souvent déraison-" nables, appuya malicieusement le sculpteur. Enfin, c'est terminé avec Dornans ?

— Oui ! On ne s'accordait plus. On a repris chacun sa liberté.

— Barsac fredonna :

L'amour s'envole Là-bas ! Là-bas !

L'amour s'envole Et ne revient pas !

26o NOTRE-DAME DE LA BUTTE

Puis s'interrompant, il reprit :

— Alors je pense à une chose...

— Laquelle ?

— Puisque Dornans est sacrifié...

— Oui.

— La place est libre ?

— Quelle place ?

— Eh ! bien, la place de votre cœur.

Et de rire de sa plaisanterie. Chaufferette s'associa à son hilarité.

— Oui, déclara-t-elle gaiment, la place est libre.

— Eh bien, fit Barsac en prenant galamment et d'une manière preste le bras de sa compagne, permettez-moi de poser ma candidature.

— Je vous le permets.

Tout en devisant de la sorte, le Discobole et la Chauffe étaient parvenus à la place Clichy.

— Allons-nous plus loin ? proposa la jeune femme. Jusqu'au parc Monceau ? Ça nous dégourdira les jambes.

— Je veux bien, répondit Barsac. Mais auparavant, jetons si vous le voulez bien un coup d'œil à ce rassemblement, là, sur le terre-plein du boulevard de Clichy.

— Je n'y vois aucun inconvénient.

Ils traversèrent et se faufilèrent au premier rang. Il s'agissait d'hercules forains au nombre de deux qui bonimentaient avant d'enlever sous les yeux du public des haltères et des poids variant de quarante à deux cents kilos.

— C'est bien ça ! s'exclama Barsac. Je m'en doutais. Ce sont des hercules.

Et se tournant vers ChaufTerette :

— Vous ne faites pas de poids, vous, hein ?

— Ma foi non, répliqua la Chauffe.

— Il est d'ailleurs rare, très rare, iniiniment rare qu'une femme fasse des poids. Et c'est un tort.

— Comment ça, un tort ?

— Naturellement ; une femme qui fait des poids, qui brandit des haltères, exécute des rétablissements à la barre fixe ou au trapèze ne songe aucunement à chercher des disputes à son amant sous le facétieux prétexte de se calmer les nerfs. Ce que je vous en dis là, ma petite Chaufferette, ne saurait aucunement vous blesser, car vous n'êtes pas en cause. Si vous n'êtes pas une femme hercule, vous êtes en tous les cas une intrépide footingwoman.

— Footingwoman ? Qu'est-ce que c'est que ça ?

— C'est-à-dire que vous êtes une femme qui marchez, dans le bon sens du mot, s'entend. Mais écoutons les hercules. Il y a toujours à s'instruire avec ces gens-là.

L'un des deux forains, un gros poussif qui contrastait avec son compagnon petit et malingre, hurlait :

— Oui, messieurs, oui, mesdames, mon camarade Berlingot, champion athlétique des deux mondes, va enlever à bout de bras cette haltère qui ne pèse pas moins de cent cinquante kilos !... Et ce n'est pas tout, messieurs-dames, il fera le tour

de l'assistance en portant toujours son haltère à bout de bras. Et que vous demandons-nous pour exécuter cet exercice surprenant, que vous demandons-nous ? Rien qu'une quinzaine de sous, messieurs-dames ; oui, quinze sous et l'on commence. Allons, un peu de bonne volonté ! La main au gousset ! Quinze petits sous sur le tapis, et Monsieur Berlingot, champion du monde, médaillé à tous les concours, enlèvera l'énorme haltère de cent cinquante kilos !

Un frémissement parcourut l'assemblée. Les sous pleuvaient cependant que l'oeil attentif, le bonimenteur annonçait :

— Plus que huit sous ! Plus que sept ! six ! cinq ! quatre ! Allons plus que quatre petits sous !

Deux pièces de monnaie rejoignirent leurs compagnes, lancées par Barsac. Et aussitôt l'orateur forain de s'écrier :

— Nous allons commencer ! Nous commençons! Monsieur Berlingot, à ton travail !

Ledit Berlingot s'avança, soupesa l'haltère, ten4it ses nerfs et enleva le poids à bout de bras, cependant qu'un vieil orgue pleurait une fade romance.

Puis, l'haltère toujours en l'air, il se mit à faire le tour de l'assistance en tendant de sa main libre une soucoupe.

Quand Barsac le vit arriver à côté de lui, il fendit la foule et l'apostropha :

— C'est vous le champion du monde ?

— Oui, monsieur, c'est moi.

— Et vous prétendez que cet haltère qui pèse soi-disant cent cinquante kilos ne peut être enlevé que par vous seul ?

— Oui, y'a qu'moi qui sait y faire dans ce travail-là, répondit l'hercule. Mais, c'est pas tout

ça ; nous ne sommes pas ici pour faire dupallas et du boniment. C'est de la galette qu'il nous faut !

Il n'avait pas achevé son apostrophe que le sculpteur était derrière lui et lui arrachait l'haltère 'des mains aux yeux stupéfiés de l'assistance.

— Çà? Cent cinquante kilos! s'exclamait Barsac

Ça ne pèse même pas quatre-vingts livres ! C'est léger comme une plume !

Et il lançait l'haltère en l'ait", s'en jouait comme d'un simple bilboquet.

— Finissez ! ordonna le forain rouge de honte et de colère, cependant que son compagnon se trouvait pris à parti par des spectateurs.

L'affaire menaçait de tourner mal pour les deux compères. Heureusement que Barsac était bon garçon. Il rejeta dédaigneusement le poids et plaçant cent sous dans la main de Berlingot qui n'en revenait toujours pas, il lui conseilla :

— Voilà cent sous... Achetez un peu de fonte pour parfaire les cent cinquante kilos. Bonsoir !

Et il s'éclipsa, suivi de Chaufferette.

La petite Montmartroise était ravie d'aise. Surtout qu'à ses côtés elle avait entendu plus d'une femme proclamer en désignant Barsac :

— Un rude gaillard !

— Oh, oui alors, c'est un gars !

— Celle qui l'a ne doit rudement pas s'embêter !

— J'vous crois !

Aussi une jolie petite pointe d'orgueil lui venait au cœur quand, sous les yeux de tous, elle s'éloigna au bras du jeune sculpteur.

— Ah! vous, s'écria-t-elle en se serrant à lui, on peut dire que vous êtes un vrai mâle !

— N'est-ce pas ? fit Barsac en se dressant.

— Vous ne devez pas être symboliste, vous ?

— Symboliste, moi? Ah! non alors. Les symbolistes, ce sont tous des fausses couches !

— A qui le dites-vous !

— -Des petits crevés qui ne sauraient seulement pas faire un rétablissement aux anneaux. Ainsi,

tenez, ma petite Chaufferette, vous avez certainement entendu parler du sâr Eliphas Backann ?

— Je le connais même.

— Eh bien ! c'est un veau !

— Oh ! ça, parfaitement ! approuva la Ghauffe.

— Imaginez-vous qu'un jour j'ai eu la stupidité de l'amener chez moi, à l'atelier, et d'exécuter devant lui plusieurs fois de suite le grand soleil à la barre fixe. (Je suis épatant dans ce numéro-là, c'est pas pour me vanter.) Eh bien ! savez-vous ce que ce grand and ouille de sâr est allé colporter à tous mes amis ?

— Non.

— Il a dit sur tous les toits ! — « Barsac n'est pas un artiste, C'est un vulgaire voyou qui fait de la gymnastique ».

— Et qu'avez-vous répondu ?

— Moi ? Rien. Qu'est-ce que vous voulez que je réponde à un symboliste bouché comme ce Backann ? Je me suis contenté de crier partout que c'était un veau, un sale veau !

— Je partage complètement votre manière de voir. Mais dites-moi, nous allons loin de ce pas ?

— Où vous voudrez.

— C'est que nous voici presque arrivés à la place des Ternes.

— Oh, presque !

Le fait est que les deux marcheurs arpentant l'asphalte avec une intrépidité de sportsman avaient plutôt l'air de s'entraîner à quelque future course pédestre que de se promener.

— Revenons-nous sur nos pas, proposa le Discobole.

— Je ne demande pas mieux, souscrivit Chaufferette, car, moi, dès que je suis loin de Mont-

martre, je m'ennuie. J'ai toujours besoin de voir le moulin de la Galette. Ah, ce n'est pas pour rien que l'on m'a surnommée Notre-Dame de la Butte !

— Mes compliments, le surnom est joli. Et il vous va d'ailleurs à ravir.

— Flatteur, va !

— Pas flatteur du tout. Dites donc, voulez-vous prendre quelque chose ?

— Oui.

— Quoi ?

— L'omnibus.

— Comment ça, l'omnibus ?

— Enfin, le tramway. Je vous avouerai que, toute bonne marcheuse que je sois, je n'en suis pas moins un peu éreintée.

— Ah ! fit Barsac. Eh bien, va pour le tramway ; mais vous verrez, à la longue, vous vous ferez très bien aux longues balades.

Mentalement, il ajouta :

— Quand nous serons ensemble.

Car, il ne doutait pas en ce moment que le cœur de Chaufferette venait d'être conquis par l'étalage de sa force.

Et c'était vrai. Chaufferette venait de s'éprendre violemment de ce jeune homme vigoureux et qui contrastait si fort avec son précédent amant.

Aussi quand, débarqués à la place Pigalle, ils s'assirent à une table de la terrasse de la Nouvelle Athènes, des camarades qui les aperçurent, Jean Floux, Hector Sombre et Jules Dépaquit eurent raison de déclarer :

— Tiens, le nouveau ménage Barsac-Chaufferelte ! La petite Chauffe n'a pas mis longtemps pour remplacer Dornans. Ah ! les femmes !

Le Discobole et sa compagne prirent l'apéritif en silence et serrés l'un à l'autre, comme deux amoureux de romance. Puis, on s'en fut dîner dans un restaurant de la rue Houdon où se réunissait la bande du peintre Grùn. Et quand on eut rapidement absorbé quelques nourritures solides, on remonta tout de suite à l'atelier de Barsac, tout là-haut, sur la Butte et non loin do la maison de Paul Dornans.

C'était rue de la Barre, dans la siuu. use rue de la Barre sur quoi s'ouvre une des entrées du Sacré- Cœur, que le sculpteur possédait son atelier, un atelier plus encombré de poids, d'haltères, de fleurets, de gants de boxe etc.. que de maquettes et d'ébauchoirs. Un gigantesque trapèze se balançait au milieu de la vaste pièce, et le lit était figuré par un divan très bas.

Et ce fut sur ce divan très-bas, que Chaufferette Connut cette nuit-là l'amour de Barsac, un véritable amour de mâle.

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