‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 2 sur 23 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

E café était vide quand Chaufferette y arriva.

Elle se fit servir une consommation et s'absorba dans la lecture des illustrés.

Paul Dornans ne se fit pas trop attendre et la rejoignit une demi-heure plus tard.

Presqu'en même temps que lui un client entra, un homme déjà mûr, à la face rasée et ridée comme une vieille pomme. Il était coiffé d'une casquette de voyage et enveloppé dans un immense ulster à carrea'ux gris.

Il s'installa à une table isolée, puis comme un garçon s'empressait :

— Une verdoyante au sucre, commanda-t-il d'un ton bref, et vous savez, bien tassée, comme pour un malade.

— Je connais cette binette-là, dit tout bas Paul Dornans à Chaufferette. Mais où diable l'ai-je déjà vue ?

Il cherchait à rappeler ses souvenirs, mais le nouveau venu eut la mémoire plus prompte.

— Eh ! c'est vous, monsieur Dornans... du diable si je pensais vous rencontrer ici !

Brusquement la lumière se fit dans l'esprit du jeune homme ; il venait de reconnaître un vieil acteur qui avait joué dans sa pièce de début.

— Mais c'est ce brave Boucanais ! Figurez-vous que je ne vous remettais pas sous ce costume de touriste.

— Excusez-moi, mais j'arrive de voyage... une tournée monstre à travers l'Europe. Ah ! je suis joliment content de vous voir !

Les deux hommes se serrèrent la main.

— Vous me permettrez bien de vous offrir la purée traditionnelle ? continua Boucanais.

— Pardon ! c'est un soin qui me regarde. Vous n'êtes ici que de passage, moi, je suis un peu chez moi.

— Alors, c'est pour vous obéir,fit Boucanais en prenant place aux côtés de Paul. Ça fait tout de même deux ans que nous ne nous sommes vus ! Hein ? Vous souvenez-vous des belles soirées que nous avons eues avec les Rastaqiiouères ? J'en étais et j'en suis fier! Et tout prêta recommencer pour le même prix ! Eh bien ! Voyons, quand est-ce que vous allez lui donner un pendant, à votre chef-d'œuvre ?

— Mais je travaille, mon cher Boucanais... je travaille tranquillement... à mes heures... J'ai le temps devant moi.

— Ah ! C'est beau, d'avoir des rentes ! Moi, si je veux manger, faut que je bûche tous les jours de la vie... Voilà mon premier jour de liberté depuis des mois... Hier encore, je jouais dans Tartufe à Compiègne, notre dernière étape.

— Quel rôle ?

— Oh ! rien, un rôle de dix vers, mais que n'ont dédaigné d'interpréter ni Poquelin, ni Coquelin... et pour lequel, par conséquent, il faut un artiste.

— Monsieur Loyal ?

— Tout juste ! Un rôle de complaisance, car dans la tournée, je m'occupais surtout de la régie, et ce n'était pas une sinécure.

— Avec qui voyagiez-vous ?

— Ah ! c'est vrai, vous ne savez pas. Je faisais partie de la grande tournée de retraite du célèbre sociétaire Fredégaire Fabvier, ex-vice-doyen de la Comédie-Française, comme proclament ses cartes de visites ! Et ce n'était pas une petite affaire. Un service de réclame prodigieux... sur les murs de toutes les villes, des affiches de six pieds de haut avec sur fond d'or le portrait en pied de l'Illustre Sociétaire... Plus de six mois que nous sommes en route ! Et dans des pays ! Je vous dis, nous avons fait le tour de l'Europe et nous voilà enfin de retour, après avoir failli être assassinés en Bulgarie, noyés en traversant le Danube, gelés en Norwège... Ah ! Ce n'est pas trop tôt !

— En fin de compte, avez-vous été satisfaits ?

— Heu ! Heu ! La tournée a eu ses beaux et ses mauvais jours, mais il en a été de notre affaire

comme de toutes les entreprises du même gem'e... Ça ne profite qu'à l'Etoile ! Le Sociétaire revient avec quelques billets de mille de plus dans son portefeuille et un stock complet de décorations... Nous autres, les petits, nous rentrons chez nous avec la poche aussi plate qu'au départ... A la rigueur, on aurait pu mettre quelques sous de côté, si ce n'était le change de la monnaie chaque fois qu'on traverse une frontière, et surtout les relâches continuels qui ne donnent droit qu'à un défraiement insuffisant dans des patelins où la vie coûte les yeux de la tête... Et dame, il faut manger, même les jours où on ne travaille pas... surtout ces jours-là ! Il nous reste la satisfaction d'avoir fait un beau voyage.

— Vous devez être éreinté ?

— Eh bien ! pas trop ! Malgré mille accrocs et pas mal de désillusions, il me semble que nous sommes partis il y a huit jours... Chose curieuse, on ne s'est pas embêté ! Vous savez, monsieur Dornans, quand on a le métier dans le sang... et ma foi ! nous nous tenions les coudes... Une bande de cabots pur-sang ! termina Boucanais avec un gros rire.

— Qui aviez-vous dans la troupe ?

— D'abord, à tout seigneur, tout honneur, monsieur Frédégaire Fabvier, autrement dit le Sociétaire, l'homme au portrait sur fond d'or... Bien que grand premier rôle, il a été le premier comique de la troupe et nous lui devons de bien bons moments. Je vous ferais tordre si je vous

racontais les mille et une anecdotes dont il a été le héros solennel et rigolo, car il faut vous dire que le pauvre homme est atteint de la monomanie des grandeurs. Puis sa femme, une excellente personne qui ne le quittait pas plus que son ombre et qui poussait des cris perçants chaque fois que, sur un quai de gare, il disparaissait cinq minutes :

— Le Sociétaire ? Où est le Sociétaire ? Mon Dieu, qu'est devenu le Sociétaire ?

Les hommes ayant été surtout recrutés dans les troupes de province, vous ne devez pas les connaître... de braves acteurs en général, sachant bien leur métier.

— Et du côté femmes ?

— Du côté femmes... d'abord la mère Lamblin, duègne et mère noble, une que je retiens, car elle m'en a fait faire du mauvais sang ! Elle mettrait, si on l'écoutait, une jupe courte pour jouer les grand'mères... Madame Charlotte Renneval, notre premier rôle, une femme charmante et de talent... Puis, la petite JuUette Hardy, la plus gentille, mais aussi la plus roublarde, — à tous les points de vue — de toutes les ingénues, passées, présentes et à venir... En voilà une qui ne s'est pas embêtée... A Pétersbourg, je vous jure que les boyards l'ont sentie passer... Comme elle était toujours en noble compagnie, le Sociétaire, très flatté, ne la quittait pas... A Moscou, elle a enlevé un prince russe qu'elle a traîné jusqu'à Constantinople... C'est laque nous avons eu un succès... Le corps diplomatique au grand complet assistait à notre première..

Un tas d'ambassadeurs et de dignitaires importants sont venus saluer l'Etoile dans sa loge... Aussi, le lendemain, avant le lever du rideau, il fallait voir le Sociétaire sur la scène.

— M'amie, criait-il à sa femme, va t'assurer si tous nos amis sont dans la salle ! On ne cornmencera pas avant leur arrivée !

C'était crevant ! Dans toute cette bande de gens chamarrés et décorés, Juliette a encore fait un choix judicieux et je vous jure qu'elle est revenue avec un sac!... Et des bijoux, une vraie fortune !

— Je la connais cette petite Juliette, elle est très intelligente.

— Elle est maligne comme un singe. Et notez qu'il n'y a qu'elle' qui ait su profiter de ces occasions merveilleuses et pourtant nous avions encore une jolie fille dans la troupe, à mon goût le plus beau numéro de la collection, notre bouche-trou, notre utilité, coquette en général et soubrette quand on veut, mais pardieu ! vous la connaissez... c'est une de vos anciennes amies, Lucienne Gilard...

— Je sais, dit Chaufferette, qui suivait attentivement la conversation, tu m'en as parlé de cette femme-là... N'est-ce pas elle, ajouta-t-elle avec un petit ton rosse, que tes amis avaient surnommée la Tourte ?

— Parfaitement, fit Dornans piqué, ils l'avaient surnommée ainsi, non pas parce qu'elle était bête, mais parce qu'elle était trop bonne... C'était un

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petit être exquis, dont j'ai gardé le meilleur souvenir.

— Elle aussi aurait pu rapporter une fortune, si elle avait voulu s'en donner la peine, mais il n'y avait rien à faire avec elle. Elle ne répondait que par un mot aux propositions qui lui étaient faites :

— Tous ces rastas me dégoûtent !

Et elle préférait mille fois rester faire sa partie de manille avec nous que d'aller souper avec Juliette et sa bande dans les restaurants chics.

— Cela ne m'étonne pas ! fit Dornans qui était devenu songeur; et elle est rentrée à Paris?...

— Ce matin même, avec nous.

— Qu'est-ce cela peut te faire? demanda Chaufferette. Pourquoi cette question ?

— Pour rien, pour parler, répondit Paul en souriant, un peu ironiquement.

En ce moment, la porte du café s'ouvrit brusquement et livra passage à une jolie brune, aux traits fins, élégamment mise et coifTée d'un vaste chapeau Rembrandt, d'où retombait une longue plume d'autruche.

— Bonjour, Chauiïerette ! Bonjour, Paul ! Ah ! c'est gentil d'être les premiers au rendez-vous ! cria la nouvelle venue en se jetant au cou de sa camarade.

Boucanais, interloqué par cette tempétueuse entrée, offrit la place qu'il occupait sur la banquette.

Paul Dornans fit les présentations.

— Monsieur Boucanais, artiste dramatique,

Mademoiselle Marie Pasco, une amie d'enfance de Chaufferette !

— Faut pas que je vous fasse fuir, monsieur ! Est-ce que je vous fais peur ?

— Oh ! pas du tout, mademoiselle !

— Alors, rapprochez-vous, les amis des amis sont des amis. Vous êtes des nôtres, ce soir ?

— C'est vrai, Boucanais, venez donc faire le réveillon chez nous, ce soir. On ne vous attend nulle part ?

— Je vous remercie mille fois, dit l'artiste, mais ce soir, je serais un triste convive. Je célébrerai, si vous le permettez, le réveillon dans mon lit. Vous ne m'en voulez pas ? Je suis éreinté.

— Nous rattraperons cela.

— Oui, l'année prochaine, reprit Boucanais en riant.

— Tu sais que j'avais une peur bleue que tu ne puisses t'échapper ce soir, dit Chaufferette à sa camarade.

Marie Pasco haussa les épaules.

— Pas de danger ! Je t'avais promis ! Mais tout de même il a fallu que je truque. Crois-tu que mon « phénomène » avait l'idée de m'emmener passer les fêtes avec lui, à Orléans ? Je n'ai pas voulu le contrarier, j'ai dit oui et ce matin de bonne heure, quand il est venu me prendre chez moi avec son auto, il s'est cassé le nez... Il a dû en faire une gueule...

— Ta étais sortie ?

— Je n'étais pas rentrée, c'est bien mieux. Il y a longtemps que j'avais une petite dette à acquitter. Je l'ai payée cette nuit...

— Encore un béguin !

— Mais non, un camarade ! Sais-tu qui ? Le petit secrétaire du commissaire de la Sorbonne...

Un garçon gentil comme tout... Voilà trois fois qu'il se met en quatre pour me faire plaisir... La dernière fois, c'est y a huit jours... On sortait de la brasserie à deux heures du matin... On était une bande... Tous un peu pompettes... On est allé boire du lait chez Beauvy... Il y a eu du pétard, ces idiots de fliques nous ont tous fourrés dedans... Heureusement, un copain qui s'était échappé est allé réveiller le petit secrétaire... Il s'est levé, ma chère, et une demi-heure après, j'étais dehors... Tu sais, ça, c'est des choses qu'on n'oublie pas... J'avais bien deviné qu'il avait envie de coucher avec moi... Alors, hier soir, j'ai été le trouver et je lui ai dit :

— Je viens vous demander à dîner.

— Avec plaisir !

Et on s'est quitté ce matin.

— Tu as été contente ?

— Tout ce qu'il y a de gentil et de doux. C'est un type très chic. Il est l'ami de la bande des Hydropathes et des Zutistes... Il fait des vers, ma chérie ! Et ce qu'il est épatant avec les femmes du quartier ! Depuis qu'il est là, on vit tranquille.

— Mais l'autre, ton « phénomène » comme tu dis, qu'est-ce qu'il a dû penser en ne te voyant pas, ce matin ?

— Ah ! ça, je m'en fiche ! J'ai pas besoin de lui... J'ai eu soin de me faire régler mon mois hier matin... sous prétexte d'achats urgents pour le premier de l'an... C'est un idiot ! Il ne comprend jamais rien ! Alors, je ne lui dis les choses qu'après.

Ecoutez, dit tout à coup Paul Dornans, on 'dirait qu'on appelle dehors.

— Mais s'il te plaque ?

— Penses-tu ! Il me plaque tous les mois et deux jours après, il revient pleurer. Ah ! mais, il y a quinze jours, il m'en a fait une bien bonne. Tu aais,son ami, qu'on avait surnommé le Petit Oignon, parce qu'il a toujours l'air si triste qu'il vous donne envie de pleurer... Eh bien ! figure-toi que ce petit imbécile était devenu amoureux fou de moi... Tous les jours, il me rasait avec ses déclarations... Je l'envoyais aux pelotes... Enfin, un soir, il s'amène à la brasserie, l'air encore plus malheureux que d'habitude et il me dit :

— « Ecoute bien, Marie, je ne mange plus, je « ne dors plus, je suis à bout de forces... Si tu ne « consens pas à venir passer quarante huit-heures « avec moi à la campagne, je me tue! r.

Et il me sort un énorme revolver, chargé à six coups. Je lui demande s'il est fou et il me répond :

— « Je sais très bien que tu ne m'aimes pas, « mais tu ne veux pas ma mort, tout de même I « Décide-toi ! Ma vie est entre tes mains ! »

— A ma place, qu'est-ce que tu aurais fait ?

— Ma foi, dit Chaufferette, je lui aurais dit : — Tue-toi !

— Ah ! voyons ! tu n'y penses pas ! Je pouvais pas faire ça ! Le Petit Oignon, c'était pas un étranger pour moi ! C'était un camarade... l'ami de mon amant !

— Et alors ? demanda Dornans en riant.

— Alors, c'est bien simple, j'ai été, comme il me le demandait, passer quarante huit heures avec

lui à Fontainebleau. Il avait des copains à l'Ecole... On a bien rigolé et il est revenu tout à fait bien portant...

— Vous avez bon cœur, dit Boucanais, et votre dévouement a été réqompensé.

— Ah I vous me comprenez, vous, au moins 1 fit Marie Pasco. Eh bien! quand j'ai expliqué cela très franchement à mon « phénomène )),il est entré dans une colère épouvantable... il m'a traitée de putain! Il voulait me tuer et il a fini par foutre le camp, en tapant les portes, en jurant qu'on ne le reverrait plus... Naturellement, deux jours après, il revenait demander pardon, mais, le salaud, il a su ce que ça lui coûtait, son mauvais caractère !..• C'est vrai, ils sont épatants, les hommes, avec leurs exigences, leur petitesse d'esprit I Voyons, Paul, tu ne serais pas si bête que ça ?

— Ma chère Marie, dit Dornans en riant, excusemoi, je ne pourrais te répondre... Le cas ne s'est pas encore présenté...

— Ah I Voilà Marinette ! s'écria Marie Pasco en tapant des mains, sans se soucier davantage de la réponse évasive de Paul.

Pierre Amelot et sa maîtresse venaient en eiïet de faire leur entrée.

— Bonjour, poivrote ! dit Marinette en embrassant Marie Pasco. Comment ça va-t-il, aujourd'hui ? Parce que la dernière fois que je t'ai vue, t'en avais une pistache ! Bonjour, la Chauffe ! Bonjour, Paul !

- Les nouveaux arrivants avaient à peine pris

place que Marie Pasco réclama le silence.

— Ce n'est pas tout ça, déclara-t-elle, nous voilà au complet. Il s'agit de régler l'ordre et la marche. Il est sept heures. Si nous dînons maintenant, nous n'aurons plus faim pour souper. Je vote pour qu'on ne dîne pas ! Nous allons organiser une manille d'attaque jusqu'à onze heures et à onze heures on escaladera la Butte. Ça va ?

— Approuvé ! se hâta de répondre Paul Dornans. -^ Oh ! mais on va crever de, faim ! objecta

Marinette.

— Tant mieux! Vous aurez plus d'appétit à minuit.

— Si on ne mange pas, on va boire, continua Marie Pasco, et on va jouer les consommations.

Mais Boucanais, qui tenait à son idée de se coucher de bonne heure, s'excusa. Il se leva, serra la main de Paul Dornans et prit congé de la société.

Une partie féroce s'engagea, menée grand train par Marie Pasco, égayée par les saillies rosses de Marinette et d'heure en heure les piles de soucoupes s'étagèrent sans relâche.

A dix heures et demie, il n'y avait que deux perdants, Pierre Amelot et Marie Pasco.

— A nous deux, Amelot, fit la jolie fille, à qui paiera le tout... en cinq secs à l'écarté.

— Voyons, je ne peux pas jouer de l'argent avec une femme.

— Je ne suis pas une femme, moi, je suis un copain et si je perds, ce n'est pas moi qui paierai, c'est le a phénomène » !

Et elle jeta, comme un enjeu, sur la table de marbre, une petite bourse d'or remplie de louis.

La chance lui fut encore défavorable. Les deux partenaires avaient chacun quatre points.

C'était à Pierre Amelot de donner ; il tourna le roi.

Et quelque opposition que pussent faire les assistants, Marie Pasco tint à honn'ur de tout régler.

Les têtes cependant commençaient à s'échauffer et l'ascension de la Butte par les marches de la rue Foyatier fut un peu bruyante.

Au coin du square Saint-Pierre, Marie Pasco ayant avisé un marchand de marrons, elle s'entêta à en faire une ample provision et la petite troupe reprit sa marche, tandis que Pierre Amelot, que l'air froid avait subitement grisé, déclamait d'une voix tonitruante les vers de Jules Jouy :

C'est épatant, c'que j'marronne Quand j'vois les marchands d'marrons V'nir tous les ans à l'automne Nous encombrer de fourneaux ronds 1

Pour faire cuir' quoi ?... J'vous l'demande. Quéque chose comme des étrons de chien... Ni pat', ni légum ', ni viande On n'sait pas quoi, moins que rien I

L'marchand d'marrons, ça m'rend teigne ! Qu'j'en pince un aux environs, J'te lui colle un'bonn' châtaigne.

J't'en fout'rai, moi, des marrons !

En face l'église Saint-Pierre, devant l'établissement du père Foncier, la seule boutique restée ouverte et bien connue par les bohèmes de la Butte, sous le nom caractéristique du Crédit Foncier, la bande rencontra Mendika et Andhré Mordhann, arrivés déjà depuis quelques instants.

— C'est un ménage ? demanda tout bas Marie Pasco.

— Non et oui ! répondit Chaufferette. Ils occupent deux chambres contiguës dans le même hôtel, mais on ne sait pas trop comment çà se passe entre eux. Tu en jugeras tout à l'heure. Ils ne se quittent pas. On les trouve tous les deux, collés l'un contre l'autre, dans tous les coins, sans se dire un mot. Le petit la regarde tout le temps avec des yeux langoureux... De temps en temps, il lui récite des vers auxquels on ne comprend rien... Elle lui répond en lui jouant des airs de mandoline... A des heures fixes, ils s'offrent l'un à l'autre un petit verre d'éther ou une seringuée de morphine... Et c'est tout ! Ah ! ils ne font pas beaucoup de bruit... Ils ont un rêve... ce serait d'installer chez eux une fumerie d'opium... mais le patron de l'hôtel ne veut pas... ça les désole.

— Oh ! très peu pour moi de ce genre-là ! fit Marie Fasco, en considérant le couple d'un œil eiîaré. Enfin, malgré qu'ils ne sont pas rigolos, c'est peut-être tout de même de braves gens...

A la porte du pavillon, sous le réverbère planté au coin de la rue du Mont-Cenis, une ombre gigantesque se profilait avec de grands gestes.

— Voilà Barsac qui nous attend, s'écria Pierre Amelot. Zut ! il fait des poids avec des pavés !

— ' Quel loufoque ! dit Marinette.

A l'approche de ses amis, Barsac laissa tomber à terre les deux grosses pierres qu'il tenait à bras tendus et serra toutes les mains.

C'était un grand garçon, à barbe noire, taillé en Hercule.

— Quel beau gars ! fit Marie Pasco enthousiasmée.

— Tu en pinces ? demanda ChaufTerette.

— C'est mon type, il est épatant !

— Oh bien ! ne te gêne pas ! Tu l'auras pour pas cher.

Quand la bande pénétra dans la salle à manger du pavillon où Paul Dornans avait précédé ses amis, il y eut un cri général d'admiration.

Deux candélabres à huit bougies éclairaient une table admirablement ordonnée.

Eulalie s'était surpassée.

Les fringales exaspérées faisaient briller tous les yeux de convoitise.

— Des poulets, de la langouste, du foie gras, du Champagne ! On se croirait chez le Président ! déclara Barsac avec un gros rire.

— Mes enfants, s'écria Chaufferette, nous ne sommes pas ici pour nous amuser. A table ! Placez vous comme vous voudrez.

— Je veux monsieur Barsac près de moi ! dit Marie Pasco.

— Ah ! Barsac, je te préviens que Marie te

trouve épatant. Débrouillez-vous tous deux, répliqua Chaufferette.

Silencieusement, Andhré Mordhann et Mendika s'étaient installés au bout de la table.

Tout le monde s'assit et Paul Dornans avait commencé à découper l'un des poulets, quand soudain Chaufferette poussa un cri :

— Flûte ! il ri'y a pas de pain !

Tout le monde se regarda. Il y eut un moment de stupeur.

Alors, comment faire ? Tous les boulangers étaient fermés.

Comme un bourg de province, la Butte tout entière dormait.

— Enfin, déclara Dornans, on ne peut pas se passer de pain ! Comment faire ?

— Et le Crédit Foncier? hasarda Andhré Mordhann.

Parbleu! le Crédit Poncier devait être ouvert... c'était le salut !

— Je vous demande cinq minutes, fit Paul, le temps de vous ravitailler.

Et il descendit en courant.

Après l'instant de gaieté folle provoquée par cet incident, il y eut un silence.

— Le silence de Tantale ! fit observer Marinette à qui la langouste semblait tendre ses longues pattes grêles.

Seule, Marie Pasco semblait indifférente à ce retard. Elle dévisageait goulûment son voisin.

— Alors, comme ça, monsieur Barsac, vous faites des statues ?

— Et des poids, rectifia Pierre Amelot.

— Vous devez être joliment fort ?

Sans répondre, Barsac tendit un de ses bras que Marie Pasco tâta avec complaisance.

— Oh ! les beaux biceps ! Oh ! avec un homme comme vous on doit n'avoir 'peur de rien.

En bonne brute qu'il était, Barsac ne répondit pas. Il se contenta de faire un signe d'assentiment.

Il était d'ordinaire taciturne ; seule, la boisson le rendait loquace. Il n'avait pas encore bu.

Paul Dornans revint assez vite, mais pas tout seul. Il poussait devant lui un grand garçon, qui s'avançait portant deux énormes pains longs sur ses bras tendus.

— Je vous amène Arthur Menusier, le compositeur de la Butte, que je viens de trouver chez Foncier, buvant solitairement des bocks. Il va souper avec nous.

Un triple ban accueillit cette déclaration et chacun se serra pour faire place au musicien.

— Comment, dit Marinette, tout seul, un soir de réveillon, pas une bonne amie ? Pas une petite ingénue pour vous tenir compagnie ?

Arthur Menusier secoua la tête en rejetant avec noblesse ses longs cheveux en arrière.

— La solitude, prononça- t-il, est propice à l'inspiration! D'ailleurs, ainsi du reste que l'ami Paul Dornans, il e?t deux sentiments dont je suis peu tenté : c'est l'amour idéal et l'ingénuité.

— Saluez, messieurs, s'écria Pierre Amelot, cet admirable artiste, qui ne sait s'exprimer autrement qu'en vers!

— Comment cela ?

Amelot se leva et d'un ton solennel répéta en scandant la phrase du compositeur :

Il est deux sentiments dont je suis peu tenté C'est l'amour idéal et l'ingénuité !

Ça y est, hem ? Et moi j'ajoute :

Ce distique admirable, à quoiâbon le nier,

Est — qui l'eût cru, grands Dieux ? — né d'Arthur Menusier!

On applaudit, mais avec tiédeur* ; les poulets étaient découpés ; dans la carapace rompue de la langouste resplendissait une chair grasse et blanche...

— Que chacun se serve à sa fantaisie ! avait répété Chaufferette.

Les estomacs « aboyaient », comme disaient les Latins ; la poésie devait avoir tort.

Les appétits se déchaînèrent et on n'entendit plus guère pendant une demi-heure que le cliquetis des fourchettes et la pétarade des bouchons.

Alors seulement, la gaieté revint.

On trinqua, on porta des toasts.

Marie Pasco avait ghssé une de ses jambes entre celles du Discobole et elle lui versait à boire assiduement.

Mordhann, dans son coin, regardait langoureusement Mendika, qtii avait pris sa mandoline et jouait un vieil air hongrois.

Cependant les bouteilles succédaient aux bouteilles et Barsac, qui n'avait pas encore dit un mot, jugea enfin le moment venu de se manifester.

— Ça y est, dit Pierre Amelot, il est allumé. Ça ne va pas être fini.

Barsac s'était levé. Il avait attiré à lui Marie Pasco, qu'il tenait serrée contre son cœur et dans un langage amphigourique,il remerciait les maîtres de la maison de l'avoir prié à une aussi charmante

soirée, mais surtout de lui avoir fait connaître sa délicieuse voisine.

— Eh bien ! épouse-la ! cria Marinette.

— Si elle veut, riposta le Discobole. Veux-tu, dis, odalisque?

— Jusqu'à demain, c'est pas de refus ! répondit joyeusement Marie Pasco.

— Alors, hurla Barsac, assez de chants de tziganes ! Pour célébrer cette conquête, il faut une hymne de victoire, celle que chantaient les cavaliers du brave Lasalle, en 1798 ! Un air,messieurs, au son duquel on a gagné des batailles et pris d'assaut des citadelles !

— n est saoul ! dit Pierre Amelot.

— Laisse-le faire ! Cela l'amuse ! dit Paul Dornans.

— Je vais vous chanter Fanchon, paroles du général Lasalle, tué à Wagram! Et Fanchon, ce sera toi, ma chérie ! fit-il en embrassant Marie Pasco, parce que, comme elle, tu aimes à rire et tu aimes à boire !

Et sans attendre la permission, le Discobole entonna à pleine voix la chanson célèbre :

Amis, il faut faire une pause !

J'aperçois l'ombre d'un bouchon.

Buvons à l'aimable Fanchon!

Pour elle faisons quelque chose !

Ah ! que son entretien est doux, Qu'elle a de mérite et de gloire !

Et au refrain,tout le monde!

Elle aime à rire, elle aime à boire.

Elle aime à chanter comme nous !

Toute l'assistance reprit en chœur, tandis que Barsac ayant rempli une coupe, la faisait boire à Marie Pasco.

11 continua :

Fanchon, quoique bonne chrétienne

Fut baptisée avec du vin ;

Un allemand fut son parrain,

Une bretonne sa marraine !

Ah ! que son entretien est doux, etc..

Elle préfère une grillade Aux repas les plus déhcats !

Son teint prend un nouvel éclat Quand on lui verse une rasade !

Ah ! que son entretien est doux, etc..

Si quelquefois elle est cruelle C'est quand on lui parle d'amour, Mais moi, je ne lui fais la cour Que pour m'enivrer avec elle !

Ah ! que son entretien est doux. etc..

Barsac mimait chacun de ses couplets, s'interroinpant pour boire ou pour caresser Marie Pasco, et l'assistance trépignait en l'accompagnant, tant les mimes du gros balourd étaient grotesques et anmsantes.

Il entonna enfin le dernier couplet :

Un jour, le voisin la Grenade, Lui mit la main dans son corset; Elle riposta d'un soufflet Sur le museau du camarade !

Il voulut joindre l'exemple au précepte et enfonça sa main épaisse dans la poitrine de Marie, mais celle-ci, comme Fanchon au compagnon la Grenade, lui décocha une maîtresse gifle, qui l'assit sur sa chaise.

Ce fut alors un déchaînement de fou rire, mais Barsac ne se fâcha pas :

— Elle a bien fait, criait-il, c'était dans la chanson !

— Où l'as-tu apprise, cette belle chanson ? demanda Marinette.

— Aux cuirassiers, c'était notre chanson de route !

A ce moment, Marie Pasco lui ferma la bouche d'un baiser :

— Tu te fâches pas, dis, c'était pour rire !

— Mais, non, grosse bête !

Et il l'installa tranquillement sur ses genoux.

— Ecoutez, dit tout à coup Paul Dornans, on dirait qu'on appelle dehors.

On fit silence. Chauiïerette entr'ouvrit la fenêtre et on entendit aussitôt une voix lamentable chanter :

Au clair de la lune, mon ami Dornans, Ouvre-moi ta porte, pour l'amour de Dieu I

— C'est Brognarbourg ! s'écria Chaufferette. Il demande à entrer.

— Eh bien, on va lui ouvrir, dit Paul.

— C'est qu'il n'est pas seul.

— Qu'est-ce que ça fait ?

Une douce hilarité secoua ceux des convives qui habitaient Montmartre et il fallut expliquer rapidement à Marie Pasco, transfuge du Latin, en quoi consistait l'originalité de ce personnage bizarre.

Ce fut Chaufîerette qui s'en chargea.

Georges Brognarbourg était le bohème le plus célèbre de la Butte, l'habitant hypothétique du légendaire hôtel du Poirier, rue de Ravignan, un humoriste alcoolique et fou, dont les extravagances étaient célèbres.

Coiffé d'un tube ciré par l'usage, vêtu d'une longue redingote élimée, on le rencontrait le jour et la nuit dans les arrière-boutiques de mastroquets, dans les coins artistiques, partout où il y avait à boire. Déjeunant de trois mêlé-cass, offerts par des copains, dînant de six absinthes, il n'en restait pas moins un gai compagnon, accepté et supporté par tous.

Fils d'un père disparu sous la Commune, il lui fallait attendre les trente ans exigés par la loi pour entrer en possession d'une petite fortune déposée à la Caisse des Consignations, et il vivait sur cet espoir et de quelques fantaisies baroques insérées çà et là dans des feuilles éphémères.

On le savait malheureux, mais il supportait sa misère sans se plaindre et on l'estimait pour sa discrétion.

Les jours de grande faim, il se risquait à prendre à part un ami :

— Il m'arrive, mon cher, une chose épouvantable. J'avais un paiement à faire aujourd'hui. Et il me manque... quatre sous !

Et l'ami sortait en souriant les vingt centimes.

A celui-là, Brognarbourg gardait une éternelle reconnaissance.

— Quelle âme généreuse ! déclarait-il avec enthousiasme.

Il lui arrivait cependant d'émettre parfois une réflexion mélancolique :

— C'est étonnant, le nombre de gens que je trouve pour m'offrir des purées, et jamais un pour m'oiïrir un bifteck !

Brognarbourg, introduit par Dornans, fit une entrée solennelle. Il salua, et poussa devant lui son compagnon en annonçant simplement:

— Mon ami !

L' « ami » de Brognarbourg était un grand diable à longs cheveux bouclés, à moustaches et barbiche noires.

Il était coiffé d'un vaste feutre et enveloppé dans une immense cape espagnole, doublée de rouge, dont un pan était rejeté sur son épaule droite.

A son tour, 1' « ami » salua avec solennité.

On les fit asseoir et Brognarbourg dut expliquer à la suite de quelles péripéties il venait échouer rue Cortot, sur le coup de deux heures du matin.

— C'est bien simple! déclara-t-il ; j'ai rencontré mon « ami » , hier soir, chez un petit troquet de la rue du Croissant. Je venais de toucher chez Napoléon quelques patards... et tout naturellement j'offris l'absiqthe. Quelques camarades s'étant joints à nous, nous élucidâmes jusqu'à la lermetuie quelques problèmes de philosophie générale. Forcés de déguerpir, nous passâmes le reste de la nuit à la recherche de quelques tôles

plus hospitalières... Nous assistâmes, émerveillés, au réveil de l'aurore, et nous préludâmes, selon l'usage, à notre déjeuner par l'absorption de

quelques apéritifs variés, mais le hasard de nouvelles rencontres nous fit oublier même l'heure du dîner...

— Et Chaufferette était très profondément impressionnée.

— En somme, interrompit Chaufferette, vous n'avez rien bouffé depuis hier soir ?

— Quand nous y pensâmes, répliqua Brognarbourg, il était minuit et nous nous trouvions devant V Hôtel du Poirier, où j'offre à mon « ami » la moitié de mon lit...

— Vingt-quatre heures, ricana Barsac, pour venir de la rue Montmartre à la rue de Ravignan !

— Nous étions là seuls,continua imperturbablement le bohème, Sious la lumière crue des étoiles, le ventre creux et la poche presque vide... Et une idée subite illumina mon esprit. C'est ce soir le réveillon ! Là haut, chez Dornans, on doit fêter la naissance du Rédempteur du monde... Allons lui demander une place à sa table...

— Tu as bien fait, interrompit Paul. Allons ! asseyez- vous et mangez !

— Permets, riposta Brognarbourg, mon « ami » et moi serions vexés d'être pris pour des pique-assiettes... Nous avons apporté notre contribution à ce pique-nique auquel nous vous demandons de prendre part.

Et il sortit de sa poche quatre sous de boudin enveloppés dans un papier graisseux. ,

— Enlève-nous cette cochonnerie ! s'écria Chaufferette, tu nous dégoûtes !

— Comme on voit bien que vous n'avez plus faim ! fit Brognarbourg, sans se laisser déconcerter par les éclats de rire. Ce sera alors pour mon déjeuner de demain !

Et philosophiquement, il renfonça dans sa poche le malencontreux boudin.

— Mais, poursuivit-il, peut-être ne ferez-vous pas fi des provisions de mon ami.

A son tour, 1' « ami » vida ses poches et déposa sur la table, silencieusement, une demi-douzaine d'énormes oranges.

— Le fruit par excellence ! prononça-t-il enfin, car il est solaire... En le consommant, on absorbe de la lumière et de la chaleur !

Un petit rire discret et poli accueillit cette déclaration.

— Tout cela, c'est des boniments, dit enfin Chaufferette, asseyez-vous une bonne fois et faites comme nous. Voici deux couverts, mangez et buvez !

Les deux nouveaux venus obéirent à cette injonction sans réplique et l'appétit avec lequel ils firent honneur aux reliefs du festin démontra l'excellence des apéritifs, exclusivement ingurgités depuis quarante-huit heures.

Toutefois, cette intrusion avait calmé la gaîté débordante à laquelle se laissait tout à l'heure aller la joyeuse réunion.

Brognarbourg, certes, était connu de tous,mais la présence de l'énigmatique personnage qu'il persistait à appeler son « ami » sans autre explication, avait excité une curiosité générale.

Seule, Marie Pasco ne marquait aucun étonnement. Toujours assise sur les genoux du Discobole, elle écoutait en souriant.

— Tu connais ce type-là ? lui demanda tout bas Marinette.

— Oui, c'est un loufoque du Quartier Latin. Il vient presque tous le» soirs nous raser à la Brasserie avec ses copains.

Cependant Brognarbourg s'était aperçu du froid que leur entrée avait jeté dans cette société tout à l'heure si bruyante.

Sans cesser de s'empiffrer, il jugea utile d'entamer le panégyrique de son compagnon.

— Mon « ami » , déclara- t-il nettement, est un des esprits les plus distingués de notre époque, ce sera le grand peintre de l'avenir ! Il ne s'attarde pas, comme les routiniers des salons officiels, à la représentation de la réalité... Non I II vit dans le rêve et son art consiste à créer des symboles capables d'émouvoir les âmes ! Il est le chantre de l'Irréel et le peintre de l'Inexprimé !

— Et où peut-on admirer ses toiles ? demanda Pierre Amelot.

— Prochainement, à l'exposition de la Rose- Croix, répondit tranquillement l'inconnu.

— Déjà, poursuivit Brognarbourg, des disciples se sont groupés autour de lui. Mon ami est sacré chef d'école, c'est une révolution artistique qui se prépare !... Mais mon ami ne se contente pas d'être un grand imagier, c'est un Kabbaliste pour lequel les sciences occultes n'ont plus de secrets. Saluez, messieurs, vous avez devant vous l'homme qui a découvert la pierre philosophale !

— Qu'est-ce c'est que ça? demanda Chaufferette.

— Le moyen de faire de l'or ! répondit doucement Paul Dornans

— Oh! alors, monsieur, ce que vous devez ùtio riche !

L'inconnu hocha la tête en souriant.

— Donnez-moi cent mille francs, prononça-t-il gravement, je me fais fort de vous fabriquer un, gramme d'or !

Un fou rire gagna l'assistance.

Dès lors, la glace était rompue ; on savait à quoi s'en tenir sur la valeur et la mentalité de l'ami de Brognarboiu'g et personne ne se gêna plus.

De tous les côtés, les blagues, les lazzis, l»^s plaisanteries s'entrecroisaient.

— ^ Ah ! le frère ! il n'a pas peur ! criait Marinette en se tordant.

-^ Je les connais, les tableaux de son écoles proclamait à mi-voix le Discobole. A deux pas, on se demande si l'on voit lune femme ou une pissotière ! —

Seul, Paul Dornans, en sa qualité de maître de maison, affectait de ne pas prendre part à la joie générale.

Il se contentait de verser sans relâche aux deux retardataires, des verres de Champagne, qu'ils avalaient coup sur coup, sans se soucier de la sensation qu'ils venaient de produire.

Maintenant qu'il était rassasié, le peintre de l'Inexprimé avait retrouvé tout son bagout.

Sous le coup de l'ivresse montante qui se développait progressivement dans l'athmosphère douce

NOTRE-DAMt DE LA BUTTE 5;^

de la pièce, il parla et il devint désormais impossible de lui retirer la parole.

Au milieu du bruit, il développa des paradoxes extravagants.

— Je prétends, disait-il, faire des tableaux qui vous donneront à tous des impressions de musique., aussi vrai que Raphaël est un âne !

Puis, brusquement, il changea de sujet et voulut démontrer la théorie de la métempsycose.

Il déclara se souvenir d'avoir, au cours des âges, subi une douzaine d'incarnations et il avait de certaines gardé un souvenir assez précis.

Ainsi il était sûr notamment d'avoir vécu soas les Ptolémées... Il se rappelait le siège de Troie et il avait été un des compagnons de Paj'îs, le ravisseur de la Belle Hélène.

Mais la sensation la plus vive et la plus exacte qui fût restée chez lui inoubliable, c'était une sensation d'amour !

Il avait été l'amant de la courtisane Thaïs !

— Oh ! m'^is, c'est la barbe ! fit le Discobole, à l'oreille de Marie Pasco. Dis, chérie, si on allait se pieuter ?

— Oh ! oui ! allons nous-en !

Tous deux se levèrent.

Mais r« ami » de Brognarbourg ne désarmait pas.

— Et de tout ce que j'avance, proclamait-il, je puis donner la preuve. Si les maîtres de céans veulent un jour descendre de Montmartre et, ayant traversé la plaine,gravir les flancs du Mont- Rouge.

j'aurai la joie, pour les remercier de leur si charmant accueil, de leur faire les honneurs de cette patrie des amants du grand Art ! Ils y connaîtront notre groupe d'initiés... Ils y verront notre chapelle magique et notre laboratoire d'alchimie...

— Oui, c'est entendu, interrompit Marie Pasco, qui était debout et prête à sortir, Chaufferette et Paul viendrent un jour au Quartier... Et ce jour-là on rigolera... Ça va ?

— Avec plaisir, dit Dornans.

— Alors, on se barre !

Il faisait petit jour. Tout le monde suivit l'exemple de Marie Pasco.

Après une dernière rasade, on se sépara, en prenant rendez-vous pour le lendemain.

— Je ne m'en retournerai pas demain sans t'avoir embrassée, ma petite Chaufferette! dit Marie tout bas en s'esquivant.

— Tu pars avec Barsac ?

— Tu penses !

— Alors, amuse-toi bien !

Mordhann et Mendika, toujours silencieux et serrés l'un contre l'autre, filèrent à l'anglaise, longeant les murs.

Dornans reconduisit jusqu'à la rue ses autres invités. Il eut mille peines à s'arracher aux eiïusions de Brognarbourg.

En lui serrant une dernière fois la main, il lui demanda tout bas :

— Mais, dis-donc, tu as oublié de nous dire le

nom de ton « ami » ? Comment s'appelle-t-il ?

— Je ne sais pas, répondit Brognarbourg. Au fait, comment t'appelles-tu ? fit-il en s'adressant au peintre de l'Inexprimé.

— AppolloniusDuran.-.sans (/ à la fin, pour embêter Carolus ! prononça orgueilleusement «l'ami».

— Alors, à bientôt, monsieur Duran !

Remonté chez lui, Paul Dornans trouva Chaufferette pensive.

— Qu'est-ce que tu penses, demanda-t-elle à brûle-pourpoint, de !'« ami » de Brognarbourg ?

— C'est un fou !

— Ce n'est pas mon avis, reprit Chaufferette sèchement, je le trouve tout à fait extraordinaire

— Tu es une serine, tiens ! Déshabille-toi et couchons-nous !

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