CHAPITRE III
EST nous les plus chouett' lapins,
Chouett' lapins,
Chouett' lapins.
C'est nous les plus chouett' lapins
Du joyeux Quartier Latin !
— Non, mais ce qu'ils sont rigolos au Quartier ! s'exclama Chaufferette.
— Ce sont des étudiants en monôme, fit Paul Dornans en aidant sa petite amie à descendre de l'omnibus place Pigalle-Halle aux Vins, comme le lourd véhicule atteignait la place Saint Michel.
Une bande d'étudiants, coiffés de bérets de velours aux rubans de différentes couleurs, remontait le Boul'Mich' en scandant le fameux refrain au milieu des rires et des quolibets.
— Laissons-les passer, ajouta le jeune écrivain, parce qu'ils sont un peu bruyants et chahuteurs... C'est pas que ça m'ennuie, mais je pense à ta robe verte.
— T'as pas peur que nous soyons en retard ^
— En retard ! Et pourquoi ?
— Eh ben, pour arriver à la Cigarette.
— Ignorante enfant, la Cigarette n'a rien à voir avec un magasin... au contraire !... Il est neuf
heures... Nous allons tomber à pic pour avoir une des tables de Marie Pasco.
— C'est égaJ, s'amener à deux quand on devait être dix... Ça fait une rude différence !
— Dame, les amis n'ont pas voulu décoller de la Butte. Pierre Amelot doit dire des vers ce soir entre copains à la Grande Pinte,Kvi\mv Menusier a ses Muses... et quant à Barsac, au dernier moment, il s'est excusé. Il venait de recevoir des invitations pour assister à une lutte à mains plates.. Tu comprends, pour lui, des séances comme ça, c'est sacré.
— Ah ! en voilà un qui en pince pour le biceps !
— Chacun son goût ! Moi, je préfère les jolies filles comme toi, ma petite Chauffe !
Et le jeune homme enlaçant la blonde enfant lui déposa sur la nuque, et avec un souverain mépris de l'opinion publique, un retentissant baiser.
— Non, mais ne te gêne pas, Paul ! Fais comme chez toi ! plaisanta Chaufferette, rouge de plaisir.
— Nous sommes comme ça, nous autres ! phrasa Paul, d'un ton dégagé.
Les deux amants remontaient le boulevard Saint-Michel tout flambant de gaieté et de lueurs crues. Une agitation joyeuse gagnait de proche en proche, mettant des rires clairs et des yeux d'amour aux Mimis Pinsons regagnant leurs logis par le chemiA des écoliers, un chemin qui rime si bien avec BuUier. Des barbes hirsutes et des cheveux qui l'étaient plus encore les suivaient par bandes ; des propos galants et des invitations à la valse
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s'échangeaient. C'était la bonne gaieté de vingt ans chantée par Musset et Murge^. Et cela était si communicatif que Paul Dornans serrait davantage la taille de sa petite amie et qu'elle-même se frottait à lui avec des aguichements de chatte amoureuse.
— Ah ! s'exclama soudain le jeune écrivain, non, mais je ne deviens pas fou...
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tu ne vois pas, là, dans le fiacre qui est arrêté...
— Je vois un espèce d'homme tout rasé qui est assis entre deux autres types... Je crois bien même qu'ils ont rudement raison d'être assis, car ils ne pourraient pas se tenir debout.
— C'est Bibi la Purée... Bibi la Purée en voiture ! Mais alors, c'est la fin du monde ! Bibi la Purée !
Le Bibi la Purée en question devait avoir l'ouie très fine, car il retourna sa tête, une tête très socratique, et, reconnaissant Paul Dornans, il se leva et fit le salut militaire.
Puis, comme son cocher enveloppait Cocotte d'un mol coup de fouet, il lui ordonna hautainement de continuer à stationner.
Paul Dornans et Chaufferette s'étaient app''ochés de la voiture.
— Dites donc, Bibi, interrogeait le jeune homme très intrigué, vous avez donc fait un héritage ? Voilà que vous roulez carrosse à présent.
— Ah c'est toute une histoire, monsieur Paul ! Tenez, si vous aviez cinq minutes, le temps de me
permettre de vos offrir un verre, je vous raconterais ça...
— Impossible, Bibi, vous voyez que je suis en compagnie.
— Et en belle compagnie, monsieur Paul ! Madame, je vous présente tous mes hommages.
Et Bibi la Purée, étudiant de vingtième année, vieux bohème mais toujours très talon rouge, esquissa une révérence des plus régence qui fît bâiller son plastron de chemise dépourvu de boutons, et ouvrit des horizons évocatoires sur l'usure absolue de la doublure de son ample redin<:oto à la ringhrave, la fameuse redingote quïl traînait depuis plus de dix ans par tous les temps et par toutes les saisons, au Quartier.
— Ça ne fait rien, continuait Paul Dornans. Racontez-nous votre histoire, là, sur le bord du trottoir.
— La voilà, s'exécutait Bibi la Purée. Et ma foi, je ne suis pas fâché d'.avoir l'opinion d'un homme tel que vous sur l'aventure, monsieur Paul... Figurez-vous qu'il n'y a pas une heure, je traverse le Pont-Neuf pour rentrer au Quartier par la rue Dauphine. Il y a un embarras de voitures, je poirotte un instant au coin du pont, ■ — c'est toujours la même chose ! — et quand je mets le pied sur la chaussée, crac, je me butte, je glisse et je ramasse une pelle ! Mon chapeau à haute forme roule à quinze pas et naturellement un camion qui passe, l'écrase.
— Crevant ! soulignait un des deux acolytes de Bibi.
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— Tu trouves ça, toi, mon vieux ? on voit bien que t'es riche et que tu peux t'en acheter un tous les trois ans. Mais je continue ! Je me relève, constate un énorme accroc à mon pantalon et regai'de dans quoi j'ai buté... Une sacoche, monsieur Paul, une lourde sacoche !... Je me précipite, je la ramasse et au bord du trottoir, à la lumière d'un bec de gaz, j'en examine le contenu... De l'or, monsieur Paul, de l'or !... Trois cents francs en or, vingt-cinq francs en pièces de cent sous et trois mille francs de titres au porteur !
— Et pas d'indications sur le propriétaire ? interrogeait le jeune écrivain.
— -Si ! Si ! monsieur Paul, poursuivait Bibi la Purée ; une feuille de toile gommée et collée à l'intérieur de la sacoche portait cette inscription: