MON TESTAMENT
Je ne veux pas que l'on m'enterre Dans un cimetière triste.
Je veux être dans une serre Et qu'il y vienne des artistes.
Il faut qu'Henri me promette De faire ma statue en marbre blanc.
Et que Charles me jure sur sa tête De la couvrir de diamants.
Les bas-reliefs seront en bronze Doré ; ils représenteront Les trois Jeanne, puis Cléopâtre, Et puis Aspasie et Ninon.
Qu'on chante ma messe à Notre-Dame,'
Parce que c'est l'église d'Hugo ;
Que les draperies soient blanches comme des femmes
Et qu'on y joue du piano.
Que la messe soit faite par un jeune homme
Sans ouvrage et qui ait du talent.
n me serait très agréable
Que de la chanteuse il fût l'amant.
Enfin, que ce soit une petite fête Dont parlent huit jours les chroniqueurs. Sur terre, hélas ! puisque je m'embête. Faut tâcher de m 'amuser ailleurs.
« Hein ? qu'en penses-tu ? N'est-ce pas, franchement, ce n'est pas mal pour un ancien modèle ? « Je te le répète. J'ai été très applaudie. « Aux environs de deux heures du matin, donc,
— J'accepte de grand cœur.
nous avons levé la séance, Marinette, Anielot et moi, au moment où Marcel Legay entamait sa chanson du Semeur :
Landéridera Ion la !
Je sème le blé.
Qui le mangera,
Lon la, Qui le mangera ?
« Et nous nous disposions à rejoindre la plaine, quand sur la place du Tertre, nous rencontrons qui ? Barsac et Chaufferette.
« Tu sais probablement qu'ils sont maintenant ensemble depuis bientôt un mois.
— Où allez-vous ? nous demande Barsac après nous avoir serré la main à tous.
— Nous rentrons, répond Amelot.
— Vous n'allez cependant pas vous coucher d'aussi bonne heure ! se récrie Barsac. Je vous l'interdis !
(Et le voilà qui nous propose de nous eiiunener dans son atelier où il y a, paraît-il, un joli petit souper qui les attend. Chaufferette et lui.
« Au mot souper, ma Marinette acclame et accepte, et quand Barsac ajoute qu'il a mis une demi-douzaine de bouteilles de Champagne en réserve, du Champagne de Maurice Bertrand, c'està-dire du bon, elle s'enthousiasme.
— C'est entendu ! C'est entendu ! Vive Barsac ! Vive Chaufferette ! En route !
« Et nous voilà emboitant le pas au couple par
les ruelles enténébrées de la Butte trois fois sacrée.
« Nous arrivons chez Barsac dans son grand atelier qui a plus l'air d'un gymnase que d'un atelier, et en eiïet, nous trouvons un très joli souper servi : des pâtés aux truiïes, des volailles froides, du Champagne dans des seaux ; un vrai service à croire que l'on est dans un cabinet particulier du Boulevard avec le riche Américain de nos rêves à toutes.
« Et l'on se met à table, Marinette rigolant de plus en plus et Pierre Amelot se répandant en reproches sur Salis qui l'exploite, paraît-il. C'est sa marotte quand il est saoul, à Amelot. Il parle tout le temps de Salis et du Chat Noir. Moi, j'étais comme à mon habitude, ni gaie, ni triste, mais plutôt pas très en train car j'avais laissé ma mandoline au Lapin, chez Adèle.
« Tout alla bien... jusqu'aux premières bouchées. Mais voilà que tout à coup Barsac et Chaufferette se mettent à s'engueuler, mais à s'engueuler comme jamais de ma vie je n'ai vu deux amants s'engueuler. Tout cela parce que Chaufferette avait usé de ses deux mains pour passer un plat à Marinette.
— Pourquoi emploies-tu tes deux mains ? fait le Discobole.
— Parce que c'est trop lourd !
— Trop lourd !
— Oui, trop lourd !
— Allons donc ! Un plat, ça se porte à bout de bras. Comme ça !
Et Barsac brandit un plat.
— Tant mieux pour toi si tu es fort, réplique la Chauffe. Moi, je ne le suis pas.
— Dis plutôt que tu veux faire des manières.
— Des manières !
— Certainement, des manières!... Mais tu sais que je ne le supporterai pas. Je ne suis pas une poire comme Dornans, moi !
Du coup, Chaufferette s'emballe. (Elle doit certainement avoir conservé un pépin pour son ex-amant.)
— D'abord, fait-elle en se levant, Paul n'est pas une poire, une !
— Un joli monsieur, oui... qui ne peut pas même mettre deux poids de vingt kilos en équilibre à bras tendus.
— Qu'est-ce que ça prouve ?
— Ça prouve qu'il n'est pas fort.
— Alors, n'être pas fort, ça signifie qu'on est poire ? réplique Chaufferette du tac au tac. Alors, toi aussi tu es une poire à ce compte-là !
— Moi!
— Oui, toi !
— Par exemple !
— Il n'y a pas de « par exemple » qui tienne. Tu es une poire en comparaison de ce fort de la halle que tu as bousculé hier matin et qui t'a envoyé d'un seul coup de poing tremper une soupe dans le ruisseau ! Ah la poire !
Barsac se lève à son tour, tout pâle.
— Répète-le ! fait-il.
— Oui, poire ! poire !
Mon Barsac attrape un plat, le lance à la tête de Chaufferette. Heureusement qu'elle avait prévu le coup et qu'elle s'était garée; sans ça elle avait la tête fendue. Mais elle
ne perd pas de temps ; à son tour, elle saisit une bouteille de vin et l'envoie dans la figure de son amant qui la reçoit en plein dans le nez.
Alors, c'est devenu un vrai carnage. Toute la vaisselle y a passé. Les plats, les assiettes, les couverts, les carafes, tout, tout !
« Nous autres, nous essayions bien de les apaiser. Pas moyen.
« Tout à coup, Barsac n'ayant plus rien sous la main a attrapé une haltère et s'est précipité sur Chaufferette. Nous n'avons poussé qu'un cri. Encore heureusement pour la Chauffe, son amant a glissé et s'est abattu de tout son long dans les débris du souper et dans une véritable mare de vin.
« Nous avons profité de ça pour pousser Chaufferette dehors et l'emmener.
«Dans la rue, elle pleurait, hurlait, nous racontait l'existence qu'elle mène depuis un mois avec Barsac, depuis juste le lendemain qu'ils se sont mis ensemble.
« Ah, quelle vie ! Quel cauchemar ! Mais c'est une ^brute, ce type-là!
« A fallu que la pauvre petite se mette à faire de la gymnastique, des poids, de l'escrime, enfin un tas de fourbis d'homme. Et quand ça n'allait pas, pan ! une claque ou un coup de pied ! Et pour distraction, il l'a emmené deux fois, devine où ? au gymnase Henri, sur la Butte, voir des lutteurs qui se battent.
« Nous avons consolé Chaufferette comme nous avons pu. Amelot, qui est pourtantl'avarice personnifiée, nous a offert un bock au Rat Mort. Et j'ai décidé Chaufferette à venir passer la nuit avec moi, dans ma chambre, rue Bréda.
« Elle a accepté ; nous avons souhaité le bonsoir à Pierre Amelot et à Marinette, et nous sommes rentrées toutes les deux ensemble.
« Si tu avais vu le corps de la pauvre gosse comme je l'ai vu quand elle a été déshabillée, tu pleurerais! Elle a des noirs partout. Si ce n'est pas pitié d'esquinter une femme comme ça ! Ah ce Barsac est un rude salopiot ; et je me charge de lui faire sa réputation.
« La pauvre Chaufferette !
« Je l'ai soignée le mieux que j'ai pu. J'avais un peu d'arnica dans mon armoire, je l'ai badigeonnée. Elle se laissait faire, la pauvre mignonne! Elle a le corps doux comme du duvet et une peau comme du satin. Nous nous sommes couchées et elle s'est endormie câlinement dans mes bras.
« Voilà ma soirée d'hier.
« Ce matin nous avons été réveillés par le petit Andhré Mordhann qui est venu chez moi m'apporter des fleurs, des grands lys et des iris noirs.
« Cela a distrait Chaufferette de ses histoires de la veille, cette visite du petit Andhré. Il est si gentil garçon ! Tout le contraire de Barsac, bien sûr ! En voilà un qui ne battrait pas une femme même avec une fleur.
« Quand il a su l'équipée de la veille, il s'est mis gentiment à la disposition de la Chauffe.
— Voulez-v^us venir toutes les deux déjeuner avec moi ? Nous irons ensuite chez un orfèvre très artiste, Charles de Mouvel,qui est en train de me faire une nouvelle bague.
— Une nouvelle bague, ai-je dit ? Mais vous en avez déjà à tous les doigts.
— Je n'en ai que trente-sept, a-t-il répondu
modestement. La nouvelle bague que je fais faire est étrange. Elle figure une araignée, une grosse araignée rouge, et j'ai trouvé un merveilleux rubis pour figurer le corps. Vous verrez ça.
« Là-dessus, il s'est lancé dans des appréciations de bijoux, de pierres précieuses. Il connaît tout ça. Il aime tout ça follement, surtout les perles et les opales. Et puis les étoffes et puis les fleurs ont été aussi passées en revue par lui.
« Tu ne peux pas te figurer ce que cette conversation-là ravissait la pauvre Chaufferette. Elle buvait littéralement les paroles du petit Andhré Mordhann. Moi, ça m'amusait moins. Je trouve que Mordhann a des idées un peu trop femmes pour un homme.
« Aussi, j'ai refusé le déjeuner ; mais j'ai poussé Chaufîerotte, qui ne s'est pas trop fait prier d'ailleurs, à accepter l'invitation.
« Elle s'est levée, s'est habillée et Andhré et elle sont partis.
« Ai-je favorisé une nouvelle aventure ? Je n'en sais rien. En tous les cas-, je leur adresse à tous deux mes bénédictions.
« Voilà ma vie, ma chère Marie, et les derniers scandales de Montmartre.
« Il est cinq heures. Je me lève. J'ai juste le temps de me préparer pour aller rejoindre tout une bande de poètes qui m'attendent pour l'apéritif à l'Auberge du Clou.
« Ton amie qui t'embrasse bien fort.
Mendika.»
— Qu'est-ce que vous prenez, ma petite Chaufferette.
— Ce que vous voudrez.
— Ce n'est pas une réponse, ça. Faites vousmême votre choix...
— C'est que je n'ai pas beaucoup d'idées...
— La carte du menu ne vous conviendrait-elle pas ?
— Oh! si... mais après mes émotions de cette nuit...
— Je comprends ça... Mais voulez-vous m'en croire ? Il n'y a rien de tel pour couper les émotions que de déjeuner parfaitement bien... Et j'ai l'intention de vous faire déjeuner ainsi.
— Vous avez donc fait un héritage, plaisanta Chaufferette pour déjeuner dans des endroits aussi chics... Mâtin ! Paillard ! Vous ne vous refusez rien.
— Quand vous aurez indiqué votre menu, je vous raconterai ça.
— Alors ce sera vite fait, car j'adore les his toires.
— Fille d'Eve, va !
Et ce fut en effet vite fait. La Chauffe, pas gourmande pour un sou, indiqua des éperlans, un filet grillé, de la salade et du dessert, — le déjeuner de tout le monde, quoi !
Quant à André Mordhann, il se lança tout de
suite dans les mets compliqués, salmis et autres,et couronna le tout par une salade de fruits à l'éther, ce qui eut le don d'effarer le maître d'hôtel, qui en avait pourtant pas niai vu d'excentriques dans le célèbre restaurant du Boulevard.
Et une fois qu'ils eurent commencé à manger, les garçons et le maître d'hôtel partis pour servir d'autres déjeuneurs aux tables voisines :
— Contez-moi votre histoire, demanda Chaufferette. Comment se fait-il que vous qui, sans vous offenser, courez plus souvent aprè'^ cent sous qu'après cent francs, vous vous trouviez aujourd'hui avec des perles et des émeraudes aux doigts à rendre jalouses une habituée des Acacias ?
— Et de l'or plein les poches, ajouta Andhré Mordhann... Oh! c'est tout un véritable roman. Et si je ne l'avais pas vécu, je vous jure que je croirais à quelque rêve extravagant.
Imaginez-vous qu'il y a deux mois à peu près, je fia paraître chez Vanier, le bibliophile qui nous est cher entre tous, à nous autres les poètes décadents, un volume de vers, mon treizième ! intitulé : Les Navrances d'un Pèlerin Magnifique...
— Je sais, interrompit la Chauffe, vous m'en avez offert un exemplaire sur papier de japon.
— Gardez-le précieusement, il vaudra beaucoup d'argent plus tard. Je fis donc paraître mon bouquin qui obiinl, ce n'est pas pour me vanter, un joh succès dans les jeunes revues. Les journaux, il est YVoX, n'en parlèrent pas, mais je n'ai cure des journaux. Ils sont écrits pour la masse et
moi, je ne m'adresse qu'à l'élite et encore l'élite rare.
— Oh, combien ! pensa Chaufferette.
— Quinze jours environ après l'apparition de mon œuvre, quinze nuits plutôt, j'étais assis solitairement dans un coin du Café Vachette, quand un inconnu vint se poser devant moi.
— Vous êtes monsieur Andhré Mordhann ? me demanda-t-il.
— Oui, monsieur, répondis-je.
— L'auteur des Navrances d'un Pèlerin Magnifique ?
— Lui-même. Mais à qui ai-je l'honneur?..-
— Le prince Mécislas Tzatopki, un de vos admirateurs.
Je m'inclinai modestement, car la modestie sied bien au mérite et au talent, mais au fond de moi-même le cœur empli d'une immense joie. Songez, j'avais un prince comme admirateur !
— Altesse, fis-je d'un geste noble, vous agréerait-il de prendre quelque chose en ma compagnie ?
— Oh ! s'exclama-t-il choqué, jamais ici. Je ne suis venu dans cet antre que parce que l'on m'y assura vous y rencontrer. Mais si vous voulez me faire l'honneur de me suivre...
— Volontiers, acquiesçai-je.
Et je me levai, me dirigeai vers la sortie en compagnie du prince.
Le prince Mécislas Tzatopki ! Je l'examinai. C'était un grand slave, tout blond, de ce blond auburn que l'on rencontre si fréquemment dans les races du Nord. Son visage d'une incontestable
noblesse par la régularité des traits, le dessin ferme du nez et de la bouche, portait néanmoins cette mélancolie particulière à ceux qui sont revenus de toutes les joies, de toutes les jouissances, et qu'aucun désir ne sollicite plus.
On sentait tout de suite que ce Russe blasé et fini ne devait chérir la littérature et notre littérature, à nous les décadents, que parce qu'elle est la seule qui exprime la lassitude même, qui donneun avantgoût de la décomposition latine...
Dehors, un landau nous attendait, valet de pied à la portière. Nous nous engouffrions dans la voiture et sans un mot, sans un ordre, l'équipage partait au grand trot.
— Nous allons chez moi, si vous le permettez, m'indiquait simplement le prince.
Et, durant la route, Tzatopki me contait en peu de mots son odyssée et sa vie, se livrait à moi comme si j'eusse été un ami de jeunesse retrouvé par hasard et miracle vingt ans après, après les pires catastrophes et les pif^s avatars.
Je ne m'étais pas trompé en prêtant au prince une âme de blasé. Il avait en effet mené la vie que je lui supposais. J'avais devant moi un des derniers échantillons du grand seigneur genre milord l'Arsouille, un de ces hommes de fête dont les folies et les frasques avaient fait retentir Paris pendant dix ans. Ce prince Tzatopki ! C'est lui qui, en compagnie de Maurice Bertrand et des deux Ravaut créait dans les restaurants de nuit les extraordinaires fantaisies qui inspirent encore
aujourd'hui et plus d'une fois les humoristes pour écrire leurs proses. Je me rappelais par
exemple les célè- ,^1;;;^ ,^^ brescoFridasavec
mise à mort qu 'il donnait dans son château de Marly, corridas auxquelles il avait l'impudence d'inviter jusqu'au préfet — un prince russe et allié même au Tsar n'est-il pas toujours assuré de l'impunité ? — Et ces soupers monstres organisés au Café Anglais où tout un public bizarre et : bizarrement composé grouil- "^ lait autour de
lui : courtisanes, vaudevillistes, échotiers et lutteurs, quarts d'agents de change, camelots recrutés, acteuses des Variétés comme Mlle Trois Etoiles et chahuteuses du Moulin Rouge comme Mlle La Goulue !
— A mener cette vie-là, m'expliquait-il, sa
sanlé s'était ruinée. Ce n'est point impunément que l'on passe des mois entiers sans voir le soleil — car le prince passait vraiment des mois entiers à se coucher à six heures du matin pour se lever à six heures du soir. Vrai hibou, vraie chauvesouris! La nuit seule paraissait convenir au prince. Il l'adorait passionnément.
Mais il en avait eu vite assez de cette vie imbécile, assez des filles de skating et des cacatoès, et il s'était fait depuis deux ans une âme toute littéraire. 11 vivait replié sur lui-même avec, pour seuls compagnons, les livres, l'Art, et au-dessus de tous les arts, l'Art Décadent.
Voilà ce que m'expliquait le prince Tzatopki, cependant que sa voiture dévorait les kilomètres, et « dévorait » m'apparait le seul verbe possible.
Nous longions le Luxembourg, remontions le boulevard Saint-Michel, passions devant Bullier où la voiture ayant stoppé quelques instants par suite d'un embarras de voitures, j'avais l'heur d'entendre la voix harmonieuse de Marie Pasco engueuler comme du poisson pourri le petit Daratte. Puis, nous nous engagions sur le boulevard du Montparnasse et stoppions enfin après toute une course encore devant une maison basse et noire.
— C'est ici ! prononçait simplement le prince en se levant.
Je me levai de même, et sautai en bas du marchepied.
— La voiture nous dépose ici et non dans la cour de mon hôtel, m'expliquait Tzatopki, et vous
allez vous rendre compte tout de suite pourquoi J'ai fait murer la grande porte d'entrée. Ça m'ennuyait. Je ne veux aucun contact avec l'extérieur. J'ai également, comme vous le pouvez voir, fait murer aussi les fenêtres...
La façade de l'hôtel Tzatopki présentait, en effet? toute l'apparence d'un mur, un mur sec et blanc, à peine orné d'une décoration de lignes grecques, un mur sans afTiches, sans inscription, un simple mur, derrière lequel cependant il devait se passer quelque chose.
— Et vos équipages,alors? Qu'en faites-vous? Où remisent-ils? demandai-je au prince pour ne pas paraître ébahi par l'aspect de cette étrange maison.
— Chez un loueur de voitures, tout simplement.
— Ah, très bien !
En effet, le cocher congédié, le landau enlevé par ses deux chevaux repartait,se perdant dans le noir hostile et feuillu du boulevard du Montparnasse.
— Entrons maintenant ! m'invitait le prince.
— Mais il n'y a pas de porte !
— Pas de porte ? C'est que vos yeux ne savent pas voir.
— Cependant...
— Je vous assure qu'il y a une porte... Seulement c'est tout simplement une porte secrète ménagée dans le mur, et perdue dans un motif de la décoration.
Et le prince Tzatopki avait un petit rire sec et sardonique.
En effet, il s'approchait du mur, le frôlait et une
porte s'ouvrait béante devant nous, en même temps qu'une vive lueur éclairait un étroit escalier qui montait directement et si tapissé ! du mur même.
— A tout seigneur, tout honneur, disait le prince en s'inclinant devant moi.
Montez donc, cher poète.
— Je n'oserais...
— Osez !
Osez! La pensée est la seule noblesse devant laquelle je m'incHne.
Je montai donc, et une fois en haut de ce fantasti-
que escalier, j'arrivai dans une salle digne des mille et une nuits.
Figurez-vous une grande pièce, longue, longue, longue, et toute étroite avec un plafond prodigieusement haut. Aucune fenêtre à cette salle qui était éclairée par une douzaine de lampadaires produisant une lumière verte accrue encore par le ton vert émeraude de la tapisserie. A terre, des peaux d'animaux vertes, des crocodiles empaillés et verts naturellement, d'immenses plantes vertes et, tapies entre leurs feuilles velues, d'énormes araignées vertes.
C'était à donner le vertige. Jamais dans mes rêves el mes cauchemars les plus atroces, je n'avais supposé que le triomphe du vert pouvait prendre des proportions aussi inouies.
Je me retournai vers le prince. Il était vert et c'est d'une voix qui me parut plus verte encore qu'il proférait gravement ces mots :
— -Poète, toi qui rêves de bizarre et d'anormal, toi qui perds ton cerveau dans la réalisation de tout ce qui te semble efîrayant, considère cette pièce qui est digne du Dante, car c'est d'après les rêves mêmes formulés par le grand Florentin que j'ai bâti cette demeure. Veux-tu y passer désormais ta vie ?
— Non! me récriai-je. Non ! mille fois non !
— Eh bien, alors, que souhaites-tu, toi qui proclames à la foule le génie du Dante et ne veux pas vivre dans le décor même que ton Maître à souhaité ?
C'était rue de la Barre, que le sculpteur possédait [ son atelier.
— Je veux vivre un rêve à moi, un rêve qui me soit personnel. Je n'ai cure des imaginations des autres.
— Soit. Et que te faut-il pour cela ?
— De l'argent, beaucoup d'argent.
— Il sera fait selon ton désir. Tu auras de l'argent- Le prince appuyait sur un bouton dissimulé
dans l'œil d'un des crocodiles ; celui-ci ouvrait la gueule et vomissait des pièces d'or...
. — Attendez, interrompit Chaufferette. Faut que je me pince pour croire à la réalité de ce que vous me racontez là !
— Je ne dis pourtant que la vérité ! proclama Andhré Mordhann qui continua :
— Oui la vérité, la très simple vérité !.. Or donc, le crocodile se mit à vomir des pièces d'or, des bijoux, des bagues, des bracelets, des pierres précieuses...
— Prenez tout ce que vous voudrez ! m'insinuait le prince.
Je ne me le fis pas dire deux fois. Je me précipitai à genoux et commençai à remplir frénétiquement mes poches. Cela dura quelques instants, au bout desquels le prince murmura encore à mon oreille :
— Va ! Et sois heureux !
Au même moment, comme il achevait cette phrase, je fus subitement secoué par les épaules. Je me frottai les yeux avec vivacité, et devinez ce que je vis devant moi ?
— Dites. 19
— Un facteur.
— Un facteur ?
— Oui, un facteur posé debout devant moi. Le facteur susdit me tendait un petit livre b signer et une lettre chargée... Et moi, j'étais dans mon lit, confortablement couché en ma petite
chambre de la rue Berthe, 133, à Montmartre, presqu'au sommet de la Butte. Il faisait jour et grand jour. Un gai soleil
entrait dans ma chambrette, comme il est dit dans la chanson.
— Par exemple ! Elle est trop forte ! m'exclamai-je.
— Quoi ? me demanda le facteur.
— Je dis que c'est épatant !
— Ecoutez, monsieur, reprit le postier, épatant ou pas épatant, là n'est pas la question. Voilà déjà un quart d'heure que je tâche de vous réveiller. Je suis entré ici, chez vous, car la clef était sur la porte, pour vous remettre cette lettre chargée... La voulez-vous t'y ou la voulez-vous t'y pas ?
— Je la veux.
— Alors signez-moi votre décharge et vivement, car faut que je file. Mon temps est précieux... j'ai un collègue qui m'attend on bas pour reprendre sa revanche à la manille.
Je signai. L'homme de lettres disparut.
J'ouvris vivement la missive... Elle contenait un mot de mon notaire m'informant de la mort de mon cousin Albert Lenoir, et m'inform.ant également que le défunt me laissait toute sa fortune, une centaine de mille francs. En attendant la liquidation, l'obligeant notaire m'adressait cinq billets de mille...
Je croyais rêver encore.
Mais les billets étaient là, je les palpais, les froissais...
Je m'habillai vivement, courus chez le changeur le plus proche, boulevard Rochechouart, à côté
du Delta, échangeai mes billets de mille contre de l'or et des coupures de moindre importance.
Puis, je nolisai un fiacre, me fis conduire au café Vachette, interrogeai les garçons sur mon équipée de la veille.
— C'est pas pour dire, me révéla le gros Prosper, mais, m onsieur Mordha nn, vous étiez bie n saoul cette nuit!... Ah! quelle cuite, mes enfants!... Il y a pourtant trente-cinq ans bientôt que je suis dans la limonade, eh bien, j'ai rarement vu des gens aussi saouls que vous cette nuit, c'est pas pour dire !
— Mais comment cela se fait-il, voyons, Prosper ?
— Est-ce que je sais, moi ! Vous avez bu des tas de punchs, de marcs, de fines, de bocks et puis vous avez mangé de l'omelette à l'absinthe avec une bande d'étudiants russes... C'est peut-être ça !..•
Une lueur se fit dans mon cerveau.
— Et comment suis-je parti d'ici, Prosper ?
— Un de vos nouveaux amis russes vous a mis en fiacre et vous a reconduit chez vous !
— Ah voilà !
Et je comprenais, je m'expliquais mon hallucination. Je la raisonnais peu à peu.
Au contact des étudiants russes et sous l'influence des notubi-eux liquides absorbés, mon cerveau s'était déclanché ; et, moi, poète symboliste, décadent et Magnifique, j'avais transmué l'étudiant russe qui m'avait si obligeamment reconduit en prince slave !
Voilà mon histoire, Chaufferette. Est-ce qu'elle n'est pas rigolote ?
— Crevante ! répliqua Chaufferette. Mais ditesmoi, Mordhann, est-ce que vos billets de la lettre chargée...
— Oui...
— Est-ce qu'ils ne sont pas non plus un rêve ?
— Oh, pour ça, non. Regardez plutôt.
Et le jeune poète étalait devant les yeux de sa compagne, une liasse de billets de banque.
— C'est vrai, se rendait Chaufferette. Qu'allezvous faire maintenant ?
— Ce que je vais faire ? Mais une chose bien simple.
— Quoi ?
— Je vais m'offrir des sensations.
— Des sensations ?
— Oui, des sensations.
— Expliquez-vous ?
— Je vais appliquer mon rêve qui est un conseil déguisé envoyé par l'Astral, comme dirait le sâr Eliphas Backann !
— Oh, le sâr Backann ! Quel fourneau ! lança la jeune Chauffe avec conviction.
— Je suis de votre avis, mais enfin ça n'empêche pas l'Astral d'exister. Et je suis son conseil. Je me suis offert des bagues et des bijoux en veux-tu en voilà, des fleurs bizarres, une chambre hallucinante...
— Toute en vert ?
— Toute en vert.
— Et des crocodiles ?
— Deux crocodiles empaillés.
— Et des araignées vertes ?
— Et des araignées vertes... en carton, naturellement. Il n'y a que les fenêtres que je n'ai pas fait murer. J'en ai bien dit deux mots à mon nouveau propriétaire -(carj'ai déménagé, j'habite Auteuil depuis deux jours). — Mais cet imbécile m'a considéré avec ahurissement, puis m'a déclaré ensuite : « Vous êtes un rigolo, vous ! »
— Le fait est, Mordhann, que vous n'engendrez pas la mélancolie. Confessez-le ! déclarait Chaufferette.
— Ça dépend du point de vue auquel on se place... Mais ce n'est pas tout ça, ma petite Chauffe. Qu'est-ce qu'on arrange pour cette aprèsmidi ?
— Ce que vous voudrez ?
— Voulez-vous que je vous fasse les honneurs de ma chambre verte ?
— .Non ! non ! non !
— Pourquoi cela ?
— Plus tard.
— Je prends bonne note de ce plus tard. Alors où allons-nous diriger nos pas?... Je suis à votre disposition entière. J'ai l'intention de vous amuser, de vous divertir. Je l'ai promis à Mendika.
— Je suis sans projets.
— Faites-en.
— Ce n'est pas facile.
— Voulez-vous que je vous aide ?
— Volontiers.
— Voyons... Si nous visitions cette exposition modem style dont je vous ai parlé ?
— Heu ! Heu !
— Ça ne vous dit rien ?
— Pas grand'chose.
— Passons à un autre ordre d'idées, alors. Voulez-vous aller à la campap;ne ?
— La campagne, ma foi, non.
— Pourquoi ?
— J'y passe ma vie.
— Comment ça ?
— Naturellement.
— Je ne comprends pas.
— Voyons, J'habite Montmartre et j'y suis née. Je suis donc toujours à la campagne !
Et Chaufferette de rire de sa facétie.
— Attendez donc. Que diriez-vous d'une promenade par la fête foraine ?
— Ah, jamais de la vie ! Barsac m'en a dégoûtée pour le restant de mes jours, de la fête foraine !
— C'est qu'il n'a pas su vous la faire com. prendre.
La Chauffe se récria.
— Avec ça ! Ah, nous les avons assez couru ensemble, les baraques de lutteurs! Et là-dedans, je tremblais à chaque minute comme une folle... Barsac est batailleur comme pas un... Fallait à
tout instant qu'il se flanque des piles avec les bonshommes, et naturellement, il écoppait aussi... Ah, les baraques foraines! Ce qu'elles m'ont valu d'heures passées à frictionner et à badigeonner Monsieur avec de l'arnica !
— C'est bien ce que je pensais... Il vous a montré la fête foraine en brute.
— Pourquoi en brute ?
— Oui, en brute, en butor, en être grossier comme il est, ce Barsac. Ah! ces sculpteurs, en voilà qui ne sont pas les artistes de l'Ame !
— Expliquez-vous. Je ne comprends pas.
— Il y a deux façons de concevoir la vie en général et la fête foraine en particulier.
— Ecoutez, Mordhann, ne me faites pas poser. J'ai horreur de ça. Revenons tout de suite à la fête foraine. Nous causerons de votre façon de concevoir la vie après.
— Fort bien, petite impatiente. Vos désirs sont des ordres. J'obéis. Eh bien, il y
a des gens qui vont dans les fêtes foraines avec les mêmfis idées rrue Rarsac, pour lutter avec le& lutteurs, se colleter, soulever des poids, tirer à la carabine, monter aux mâts de cocagne et manger des sales pâtisseries fabriquées avec de la graisse de morts. C'est vrai. 11 y en a d'autres, par contre, qui n'y vont que pour recueillir des sensations plus délicates, plus raffinées, plus byzantines. Ceux-là se glissent, emmi la foule, communient en elle, goûtent la joie vicieuse, la joie équivoque de frôler de la robustesse et du bizarre. Ceux-là sont les éternels chercheurs d'absolu, ceux qui ont goûté toutes les joies, même les pires et qui à bout de ressources vont aux sensations basses, comme les êtres qui, par exemple, trop rassasiés de parfums suaves, se mettraient à s'enduire de phénol.
— Pouah !
— Vous dites « pouah » et vous n'avez pas essayé.
— Et je n'essaierai pas demain, Mordhann, je vous assure...
— Je ne conçois pas...
— Ni moi non plus. Non alors... je préfère le Chypre au phénol! Et c'est pas aujourd'hui ni demain que vous me ferez changer.
— Mais, petite Chauffe, je ne vous ai jamais dit qu'il fallait vous parfumer au phénol !
— Avec ça !
— C'est une simple comparaison.
— Ah bon ! Eh bien, soit. J'accepte. Courons la fête foraine !
Et c'est ainsi que Chaufferette et Andhré Mordhann s'en allèrent à la recherche de sensations nouvelles.