‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 21 sur 23 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

C'était sept heures du soir et la paix épanouie d'un beau jour d'été, La place Blanche s'animait de la vie fiévreuse et gaie de ses jeunes femmes en toilettes fantasques ; les cafés tumultueux s'empUssaient de bruits, de rires et de chansons. Le Moulin Rouge commençait à illuminer la croix de ses ailes.

Paul Dornans assis à une table de café, son verre d'absinthe très pâle à demi vide, contemplait avec la sagesse d'un sage la descente de la rue Lepic qui, juste en face de lui, aboutissait sur la place. Tout en haut de la Butte, et au dessus des maisons, comme planant dans le ciel et symbolisant Montmartre, l'autre moulin, le vieux, l'ancêtre, l'éternel, le Moulin de la Galette!

Et Paul Dornans songeait. Le Moulin de la Galette, c'était proche de cette rue Cortot où depuis quelques années il abritait ses amours, toutes ses amours, celles qui durent trois, six mois comme les passagères.

Et il faisait un retour en arrière, involontairement. Il songeait à Chaufferette, la jeune Chaufferette, cette petite femme aux allures si libres, si gentilles chez laquelle, sous le débraillé et l'allure

artiste que l'on sentait si voulus, si forcés, il avait bientôt découvert une âme fort bourgeoise, mais bourgeoise dans le bon sens du mot, dans le sens tranquille, et le sentiment du confortable.

Qu'avait-elle pu devenir, cette petite Chaufferette?

Sans doute, elle filait maintenant le parfait amour dans la compagnie de Frontignan, Frontignan le placide et tranquille peintre, bon artiste comme il aurait été bon bonnetier.

Il avait depuis quelque temps perdu tout ce monde-là de vue, emporté qu'il était par le démon dramatique.

Tout à coup, il lui sembla reconnaître dans une silhouette féminine qui s'approchait 1 1 silhouette même de Chaufferette, mais d'une Chaufferette qui n'aurait plus été que l'ombre d'elle-même, une Chaufferette de mauvais songe et de cauchemar avec sa taille amaigrie, son corps fatigué, sa démarche lasse.

— Par exemple, murmura involontairement le jeune homme. Elle est sévère, celle-là !

Et toujours mû par cette même involontaire réflexion, il ajouta à haute voix et en se dressant :

— Chaufferette !

La jeune femme se retourna, fit deux pas dans la direction de Paul Dornans et en une minute fut là, devant lui, avec cette seule exclamation :

— Toi !

— Moi, reprit simplement Paul Dornans.

Et prenant les mains de Chaufferette et la forçant à s'asseoir à ses côtés :

— Mais qu'est-ce que tu as donc, ma petite Chauffe ? Tu es malade ?

— Oui, hein, je n'ai pas l'air très bien.

— Non, je te dirai carrément, non; tu n'as pas bonne mine. En voilà un teint de papier mâché... Et tes joues, qu'est-ce que tu as fait de tes joues ?..

Chaufferette eut un geste triste.

— Eh bien, tu sais, continua Paul Dornans, quand je rencontrerai Frontignan, je ne lui ferai

pas mon compliment sur la manière dont il traite les jolies filles... Moi qui le croyais un garçon sérieux, de tout repos !

— Frontignan ! s'étonna Chaufferette. Pourquoi Frontignan ?

— Mais parce qu'il est ton amant, parbleu !

— Ah, c'est vrai, tu ne sais pas !

— Quoi ? Tu as quitté Frontignan ?

— Je n'ai pas eu à le quitter pour l'excellente raison que je n'ai jamais été avec lui.

— Qu'est-ce que tu me chantes là ? Tu n'as jamais été avec Frontignan ? Mais tu deviens maboule, ma petite Chauffe !

— Je t'assure.

— «Voyons, puisque c'est moi-même qui te l'ai désigné pour être mon successeur !

— Je ne dis pas le contraire. Tu me l'as désigné, oui. Mais il n'a pas pris la succession. Je ne l'ai jamais revu, Frontignan. Le hasard a voulu qu'au moment même où j'étais décidée à le prendre, il quitte Paris. Et j'ai choisi Andhré Mordhann.

— Andhré Mordhann, l'éthéromane, le morphinomane ! Mais tu es folle, ma petite Chaufferette ! Andhré Mordhann, prendre pour amant Andhré Mordhann, le garçon le plus artificiel que j'aie jamais rencoTitré ! Ah ! je peux dire que j'ai vu des choses bien extraordinaires déjà dans ma vie, mais à ce point-là... Tu m'en diras tant ! Tout s'explique, ton allure maladive et ta tête esquintée.

Paul Dornans s'emballait visiblement. On sentait très bien que lui, l'homme calme et ennemi

de toutes les excentricités, de toutes les choses inutiles, détestait les mabouleries des gens qui s'intoxiquent par plaisir. Et à son contact, à l'entendement de toutes ses phrases. Chaufferette semblait se réveiller d'un mauvais rêve.

— Et qu'est-ce que tu fais avec ton Mordhann? questionnait le jeune homme. Tu bois de l'éther et tu te piques à la morphine, hein ?

— Dame, il le faut bien!

— Il le faut bien ! Non, tu me dépasses, ma petite Chauffe ! Mais, gosse, il ne faut rien du tout! Et s'il faut quelque chose, c'est précisément éviter toutes ces folies, ces stupidités! Ah bien, elle est forte, celle-là !... Raconte-moi un peu ta vie, pour voir, depuis tu es avec Mordhann ?

— Mon Dieu, Mordhann a hérité de quelque argent. Il habite Auteuil, et moi aussi, aux côtés de lui, un appartement bizarre.

— Je vois ça d'ici... ils ont tous la folie du bizarre, ces cocos-là !

— Des grenouilles partout, vivantes ou en grès, en verre, en bois... et jusqu'au pied du lit, oui, au pied du lit, il y a deux énormes grenouilles en bois qui veillent notre sommeil de leurs gros yeux tout ronds.

— C'est idiot !

— Nous nous levons à cinq heures du soir, et nous passons la nuit soit à courir les caboulots, les bouges où il aime s'entourer de types spéciaux, d'anciens soldats des bataillons d'Afrique... Puis, certains soirs qu'il prétend entièrement influencés

par l'Astral, nous restons purement et simplement à l'appartement. Alors on boit de l'éther, on se pique et on lit du Baudelaire.

O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre! Ce pays nous ennuie, ô Mort ! appareillons ! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre. Nos cœurs que ti connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison po r qu'il nous réconforte! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau. Plonger au fond du goufïi'e. Enfer ou Ciel, qu'imporle ! Au fond de l'inconnu pour irouver du nouveau ! '

— Charmante existence ! railla Dornans.

Ecoute, ma petite Chaufferette, je te prédis qu'avant un an, si tu continues à mener cette vie imbécile, tu vas devenir folle ou gâteuse. Il n'y a pas de milieu.

— Mais comment faire le contraire ?

— Lâche Mordhann ! , — Le puis-je ?

— Comment, si tu le peux ! Elle est bien bonne. Tu n'as pas à prendre des gants avec un louftingue de ce genre-là !

— Et où aller ?

— Ah, voilà, où aller ?...

Paul Dornans se taisait à son tour. Le« où aller?» de Chaufferette l'embarrassait, surgi là, à brûlepourpoint. Il était pourtant bien logique ce « où aller », et ne devait pas surprendre.

Chaufferette levait un pauvre regard, un regard triste sur son ancien amant. Elle aussi s'étonnait d'avoir prononcé ce « où aller ?»

Prenez tout ce que vous voudrez ! m'insinuait le prince.

Le premier, Paul rompit le silence.

— Ecoule, Chaufferette, dit-il, pourquoi n'irais-tu pas chez Frontigan ?

— Chez Frontignan ! Tu n'y penses pas !

— J'y pense beaucoup, au contraire.

— Mais c'est impossible !

— Pourquoi ?

— Dame, parce que...

— Tu .vois, tu ne trouves rien... et c'est tout simplement parce qu'il n'y a rien. Tu te trouves aujourd'hui vis à vis de Frontignan dans la même situation qu'il y a quelques mois, sauf que tu es un peu fatiguée. Mais tu es jeune, et avec la jeunesse, il y a toujours de la ressource, comme disent les morticoles. Va chez Frontignan, je suis persuadé qu'il t^accueillera à bras ouverts !

— Tu crois ?

— J'en suis sûr.

— Tu as peut-être raison... Je verrai.

— Ah non, il ne faut pas dire : je verrai. Il ne faut rien remettre à plus tard.

— Mais enfin, je ne peux pourtant pas, tout de go...

— Tu peux et même tu dois.

— Enfin, pas ce soir...

— Ce soir même. Ecoute-moi bien, chère petite Chaufferette, je te connais comme tu ne te connais pas toi-même. Je lis à livre ouvert dans ta tête. Un bienheureux hasard a voulu nous faire rencontrer aujourd'hui, il faut aider ce hasard. Si tu ne quittes pas comme cela, brusquement, ce fou de Mor-

dhann, c'en est fait de toi. Tu vas devenir une éthéromane, morphinomane, cocaïnomane, une détraquée complète enfin, et il n'y aura plus de salut. Tu seras perdue irrémédiablement. Prends ton courage et va chez Frontignan. Il est sept heures à peine. Notre peintre est certainement encore dans son atelier; sa séance faite, il s'apprête pour sortir. Je vais t'accompagner jusqu'à sa porte, rue Dancourt. Veux-tu ?

Paul Dornans parlait à son ancienne maîtresse avec une câlinerie et à la fois une volonté irrésistible.

Chaufferette levait sur lui son tendre regard et soumise, une grande douceur l'enveloppant toute, elle n'avait que cette seule phraso:

— Je suis prêle, mon arai...

Le couple se levait, s'éloignait.

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