‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 4 sur 23 · LAH URE · texte numérisé non relu

LAH URE

Charcutier

35, Rue Racine.

C'était la sacoche du père Lahure !... Vous savez, Lahure, la tartine, rue Racine, à côté de chez Beauvy, de la boulangerie Beauvy, Lahure, ce charcutier si avare, qui racle le foie gras aussitôt qu'il l'a mis sur le pain !

— Parbleu ! ripostait Dornans, je ne connais que ça, Beauvy et le père Lahure... Mais toute cette histoire de trouvaille ne m'explique pas votre sapin,, mon vieux Bibi, ni pourquoi votre cocher a mis des faveurs à la têtière de son cheval

NOTRE-DAME DE LA BUTTE 6r

et à son fouet comme pour une noce ou une descente de mardi gras... Car je pense bien que vous n'avez pas l'intention de vous approprier cette sacoche, n'est-ce pas ?

— Oh, monsieur Paul ! relevait vivement Bibi la Purée vexé. On est bohème, on est vadrouille, on est tout ce qu'on voudra, mais on reste honnête. Non, non, non !... Nous allons reporter au père Lahure sa sacoche; saule nent, co nme je ne veux pas arriver seul à la charcuterie, j'ai rencontré deux copains de l'Ecole des Beaux- Arts, nous avons frété un sapin et nous faisons le tour du Quai'tier pour rendre tous ea bande cette galette à son propriétaire...

— A la bonne heure ! approuvait l^aul Dornans. .Mais permettez-moi une question: pourquoi un sapin?... Vous auriez pu aller à pied jusqu'à la rue Racine ?

-'^ Voyons, c'est bien la moindre des choses que le père Lahure paie la voiture !...

— Et les consommations qu'on prend en route, ajoutait un des acolytes.

— Sûrement ! renchérissait l'autre.

— Eh bien ! mes compliments, concluait Paul Dornans en entraînant Chaufferette. Mai», Bibi, je vais vous donner un bon conseil, mon vieux. Moi, à votre place, je dirais maintenant au cocher de filer dare dare à la charcuterie... Ça vaudrait mieux pour le père Lahure... et pour sa sacoche.

— Oh, elle ne craint rien ! clama triomphale-

ment Bibi la Purée en exhibant l'objet. La voilà !...

Et avec nous, elle est en sûreté !... Bonsoir, monsieur Paul !

Et à Chaufferette, toujours très chevaleresque :

— Mes respectueuses salutations, Madame ! Il , s'assit ; la voiture s'éloigna.

Paul Dornans et Chaufferette se regardèrent du coin de l'œil, en riant.

— Sacré Bibi ! fit le jeune homme.

— Oui, répliqua la Chauffe... Je crois que la sacoche...

• — Tu parles ! Maintenant, à la Cigarette.

La Cigarette, la brasserie quelconque du Quartier latin ; des tables, des bancs, des chaises dans le goût rustique, des solives, rapportées au plafond et, à ces solives, on ne sait pourquoi, des parapluies, des lampions japonais.

Aux murs une très vague tapisserie à vingt sous le mètre et, dans un des panneaux, l'étude d'une longue femme fumant une cigarette, dans l'attitude allongée que Manet a donnée à son Olympia.

Aux tables, toutes ces demoiselles, et elles sont quatre : Pépita dont le nom espagnol est tout ce que la dénommée possède d'espagnol, car elle est native de Beaucaire, la grande Ida, longue, mince et pétardière en diable malgré sa maladie de cœur, Mimi de Mai, jolie fille, beauté genre gravure anglaise dont toute la jeune peinture est amoureuse, et Marie Pasco.

Cette Marie Pasco ! C'est elle la joie, l'orgueil aussi de la maison. Elle a des caprices bizarres, des coups de tète (d'autres baptisent cela d'un autre nom) invraisemblables; blagueuse à l'excès, féroce parfois avec les clients, mais toujours bonne fille avec les amis, — et ils sont nombreux, les amis !

C'est la célébrité du Quartier, et toutes les bras-

séries se l'arrachent où plutôt toutes lui font des offres, des propositions superbes : le Hainaut, le Bas-Rhin, la Chouette, V Apollon, le Médicis et jusqu'au Tir Cujas, le fameux Tircu, où, gaillarde et solide, préside la baronne de la Falconnière, cette bonne grosse baronne qui a eu , dix-huit maris

Mais Marie Pasco ne veut rien entendre. Bien sûr, elle a fait un tour, elle a servi au à'Harcourt et au Bas-Rhin, mais la brasserie qui lui va le mieux, c'est cette Cigarette de la rue Racine, cette Cigarette où elle règne en maîtresse, engueulant certains soirs jusqu'à la patronne qui, sans répondre, se réfugie dans sa caisse et feint de s'absorber dans la lecture de quelque jeune revue oubliée par un client.

Quand Paul Dornans et Chaufferette franchirent la porte de la Cigarette, la soirée battait son plein, comme il est dit dans les romans littéraires.

Pépita régnait entre un Roumain et un négriot; la grande Ida buvait à petites gorgées un verre de kummel en compagnie de Jacques Le Ménostrier, un jeune homme qui se destinait à la littérature et qui, pour le moment, remplissait les fonctions de secrétaire du commissaire de police du quartier. Quant à Mimi de Mai, absorbée par un trio de barbes sardanapalesques, elle se laissait vivre, les yeux aux plafond et la cigarette aux lèvres.

— Ah! tout de même, fit Marie Pasco en apercevant Paul Dornans et Chaufferette, vous voilà ! Ce n'est pas trop tôt.

— Il est neuf heures et demie moins une minute, déclara le jeune homme.

— Et vous deviez être ici à huit heures et demie... Soixante minutes de différence. Enfin vous voici, c'est l'essentiel... Vous savez que j'ai ma soirée... J'ai prévenu la patronne que des amis viendraient me chercher... Je n'ai plus qu'à rendre mes comptes et je suis à vous... Qu'est-ce que vous prenez ?... Qu'est-ce que tu prends, Chaufferette ?... A-t-elle bonne mine !...Elle embellit tous les jours.

Et les deux femmes de s'embrasser, Paul Dornans s'assit sur la banquette, alluma une cigarette.

— Pour moi, ça sera un ballon blonde... sans faux-col... Et toi, la Chauffe ?

— Une cerise, et Marie aussi, une cerise, s'pas ? ' — Ah, non, pas de cerises pour moi... C'est trop fade... Et puis il y a mon amant, le petit Daratte, qu'est venu me voir tout à l'heure et qui m'a fait boire des tas de saloperies sucrées, le cochon... Non, je vais prendre quelque chose de raide... Un vieux marc...

— Va pour le vieux marc ! accepta Paul. Mais dis donc, Marie, à propos de ton amant, qu'est-ce que tu en fais ?

— Ah , ne m'en parle pas ! déclara Marie Pasco en rapprochant les consommations et en s'asseyant à côté de Chaufferette qui suçait avidemment ses cerises ; ah ! pour un barbeur, celui-là, c'est un vraâ barbeur.!

— Non ? railla le jeune homme.

— Tu ne peux pas t'en faire une idée, continua Marie. Un bar-beur !... Imagine-toi qa'il passe sa vie à me faire des scènes...

— Comment, tu te laisses faire des scènes, toi, Marie ?.. Jamais je ne croirai ça !

— Ah! je m'entends, c'est-à-dire que je l'engueule... Figure-toi que ce mufle-là voudrait me tenir constamment en laisse, comme un chien...

— Dis « comme une chienne » pour être d'accord avec la langue française.

— Faudrait pas bouger, pas voir les copains, pas vadrouiller, pas découcher, et tout ça parce que monsieur est mon amant !

— J'avouo que ce petit Baratte est très exigeant.

— N'est-ce pas ? C'est ce que tout le monde me dit !

— Et le monde a raison.

— Ah ! s'il n'était pas au pognon comme il l'est, ce qu'il y a longtemps que je l'aurais plaqué... Seulement, voilà, il a de l'argent et il me donne tout ce que j'ai besoin... Alors, je suis bien forcée d'avoir des égards pour lui, n'est-ce pas ?... Je rentre de temps en temps, je me tiens un peu tranquille... Enfia je fais tout ce que je peux, quoi !... Vrai de vrai, s'il y mettait autant de complaisance que moi, sûrement que ça irait mieux !

— Tu parles d'or, Marie.

— Tiens, encore tout à l'heure, tu ne sais pas ce qu'il est venu me faire ici ?...

— Non.

— Une scène de tous les diables, et tout ça pourquoi ? Parce qu'il y a deux jours que je ne suis pas rentrée.

— Quel idiot !

— Je ne te le fais pas dire, hein ?... Comme c'est malin de venir faire des scènes à une femme dans sa brasserie !... Car enfin, je suis dans mon travail' et si la patronne d'ici ne me gobait pas, ça pourrait me faire perdre ma place... Surtout que cet imbécile-là choisit juste le moment pour s'^amener où j'étais avec deux clients que j'avais fait marcher d'une bouteille de Champagne... Ah, mes amis, si vous l'aviez vu !... Il se met à faire un foin, mais un de ces foins... Pépita, qui n'avait justement personne à ses tables, a eu toutes les peines du monde à le calmer... Et moi, de peur de l'esbrouffer, j'ai expédié mes deux cHents en cinq sec... Des gens que j'aurais pu faire courir jusqu'à la gauche... Et tu crois que cet idiot de Baratte m'en a su gré ?... Je t'en fiche !... Mes clients n'étaient pas plutôt dans la rue, que mon imbécile s'est mis à gueuler, mais à gueuler,comme une baleine.. Enfin, si bien que j'ai eu une folle envie de le plaquer une bonne fois avec toute sa galette.

— Mais tu t'es retenue-. • tu as bien fait.

— Oh! mais il ne portera pas ça en Paradis ! Les tours qu'on me fait, c'est du bien de mineur... Et je me venge toujours.

— Je le pense bien.

— D'abord, pour commencer, je lui ai fait offrir des consommations à tout le monde, à la patronne, à Pépita, à Mimi, à Ida et jusqu'à l'officier qui tire la bière, ..Et des choses chères. ..Et je ne me suis pas contenté d'une tournée... Je lui ai fait renouveler trois fois.

— Bravo !

— Et il a fallu qu'il me demande pardon, encore, sans ça qu'est-ce qu'il prenait pour son rhume !

— Epatant !

— Attends, c'est pas fini... Je me suis mise à mon tour à lui raconter des histoires, à l'engueuler, non mais, comme jamais de ma vie je n'ai engueulé quelqu'un... C'est vrai, que j'iui ai dit, j'découche... Mais après tout, je ne fais pas de mal, moi... Je rigole, je vadrouille avec des copains... On fait le tour des brasseries, on visite les unes et les autres, on chante, on chahute, on boit... puis quand tout est fermé, on va chez Beauvy bouffer des croissants et boire du lait jusqu'au moment où les premiers mastroquets s'ouvrent... Tandis que toi, est-ce que je sais ce que tu trafiques pendant ce temps-là ?..

— Bien répondu, Marie !

— C'est vrai, ça!... Il dit qu'il cavale après moi dans tout le quartier, qu'il me demande à tous les échos, qu'il va même jusqu'aux Halles, dans les caveaux, pour voir s'il ne m'y dégotte pas... et qu'enfm,il revient à l'hôtel au petit jour et se couche en attendant que je rentre... C'est très joli tous ces boniments-là... Mais qu'est-ce qui me le prouve ?..

— C'est vrai, ça, qu'est-ce qui le prouve ? acquiesça Chaufferette.

Marie Pasco continua chaleureusement- sa tirade. Elle était splendide, s'emballant ainsi à fond de train.

— Rien ne me le prouve qu'il cavale après moi!... Peut-être bien que de son côté il fait la bombe et avec des femmes... Ah! il peut être tranquille... Ce n'est pas moi qui irai le déranger... Il peut s'amuser et dormir sur ses deux oreilles... Alors, qu'est-ce que je lui demande en échange ?.. Qu'il m'en fasse autant... Qu'il me donne ma liberté... Faut être logique !

— Et toi, tu es logique, Marie, approuva Paul Dornans qui intérieurement éprouvait une douce hilarité. Et comment cela s'est-il terminé, cette histoire-là ?

— Comme toujours... Il m'a juré ses grands dieux qu'il n'aimait que moi, je lui ai pardonné... et je l'ai envoyé coucher...

— Comment ça, coucher ?

— Oui, coucher, se coucher à l'hôtel, dans notre chambre... Je lui ai recommandé de tenir ma place bien chaude... et promis de rentrer aussitôt après mon service, sur le coup de deux heures...' Et il est parti, bien sagement.

— Alors, tu rentreras à deux heures du matin ?

— Non, voyons, Paul, pour qui me prends-tu ? Je n'ai cependant pas l'air d'une gourde ?.. Mon vieux, il peut encore prendre cette nuit son oreiller dans ses bras ... Quand j'ai des copains qui

descendent de Montmartre afin de me voir, je ne leur ferai pas la saleté de les plaquer pour aller coucher avec mon amant... Je ne suis pas une femme extraordinaire, mais je sais ce qu'on doit à ses amis... A propos, les amis, qu'est-ce que vous en avez fait ? Vous deviez descendre, au quartier toute une bande ?

— Oui, seulement Barsac est allé voir un assaut de luttes, Menusier a ses Muses et les autres sont restés avec Amelot, à la Grande Pinte, à prendre des bocks... Il n'y a que Brognarbourg qui est monté en omnibus avec nous.

— Ah ! Brognarbourg, l'homme au boudin du réveillon ?

— Celui-là même, poursuivit Paul Dornans.

— Eh bien, je ne le vois pas !

— Attends ! Attends ! Faut que je t'explique. Tu sais que l'omnibus Place-Pigalle-Halles-aux- Vins descend la rue des Martyrs ?

— Oui.

— Qu'il traverse le carrefour Châteaudun, suit la rue Le Peletier, exécute un crochet sur le boulevard des Italiens pour gagner la rue Richelieu et par un autre crochet dans la rue de la Bourse débouche sur la place de la Bourse même.

— Oui, oui, oui, accouche !

— Quittant la place de la Bourse, après avoir traversé la rue Réaumur, il gagne la rue de la Banque... Or, peut-être ignores-tu — la chose est possible et n'offre après tout rien d'invraisemblable — peut-être ignores-tu, dis-je, que la rue de la

Banque a l'heur de posséder entr'autres commerçants distingués un certain petit bougna marchand de charbons-vins-et-lifjueurs ?.. Ce bougna est — paraît-il — un ami de Brognarbourg. En apercevant cette boutique, le cœur de notre ami a battu violemment dans sa poitrine. « — Mon ami Castagna ! s'est-il exclamé. Il y a dix ans que je ne l'ai pas vu .. Je descends si rarement dans Paris... Le temps de lui serrer la main... et je vous rejoins au Quartier, à la Cigarette...)) Et il est descendu... Et il nous rejoindra.

— Il m'a même ajouté, dit Chaufferette : « Embrassez bien Marie Pasco pour moi... Dites-lui que je la gobe et que, quand elle voudra, ça ne lui coûtera pas cher. »

— Il est crevant, ce Brognarbourg ! Quel client ! ponctua Marie dans un gros rire.

Une des barbes sardanapalesques de la table du fond, la table de Mimi de Mai, s'agita au nom prononcé à haute voix de Brognarbourg.

— Brognarbourg, déclara la barbe, c'est mon

ami

En même temps, la barbe se détacha du trio de barbes, s'avança dans la lumière, et Paul Dornans et Chaufferette reconnurent leur convive impromptu du réveillon.

— C'est vrai ! dit Paul en serrant la main qu'on lui tendait, c'est vous l'ami...

— Apollonius Duran,peintre symbolo-néo-pythagoricien, se nomma modestement la barbe. Je

me souviens très bien de vous, monsieur Paul Dornans, et aussi de votre charmante compagne.' Et je n'ai pas encore oublié la Cène que vous nous offrîtes dans la nuit du 24 au 25 décembre dernier pour commémorer la naissance de l'initié Jésus.

— Quelle scène ? demanda Chaufferette. Tu m'as fait une scène, toi, Paul, le jour du réveillon?... C'est rigolo... je ne me rappelle pas du tout de ça...

— Tu ne comprends pas, la Chauffe. Une Cène pour mons Apollonius, cela veut dire un dîner.

— Eh bien, elles ne doivent pas être contentes avec vous, les femmes, monsieur Apollonius... vrai, si en guise de dîners, vous leur faites des scènes !

— Mes amis et moi, nous n'avons pas de femmes, déclara Apollonius.

— Non ? fit Chaufferette qui ouvrit des yeux larges comme des soucoupes de verres à liqueurs. Pas de femmes! Eh bien, alors, comment que vous faîtes ?

— Tu es indiscrète, voyons, la Chauffe ! laisse mons Apollonius tranquille. Et vos amis sont ici, mons Apollonius ?

— Oui, monsieur Dornans, ici même ; c'est ici que nous nous réunissons hors de nos habitacles. Voulez-vous que je vous présente ?

— J'accepte, dit le jeune homme pour qui la société des mages symbolistes était une joie, tant ces gens qu'il connaissait de réputation lui paraissaient grotesques.

— Eh bien, c'est ça, fit Marie Pasco. Prenez une tournée tous ensemble pendant que je rends

mes comptas à la caisse... Ca ne sera pas bien long, mais faut qu»! je réfléchisse un peu... Il me manque une dizaine de jetons.

Elle se retira à une autre table, vida sa sacoche et s'absorba dans des calculs.

Apollonius Duran avait fait signe aux deux autres barbes et celles-ci, abandonnant Mimi de Mai qui, toute à sa cigarette, ne s'aperçut pas même de leur départ, — vim:*ent rejoindre leur camarade.

— Monsieur Paul Dornans, auteur dramatique et critique, présenta-t-il. Et sa sœur d'âme.

— Mons Aloys Breitssel, esthète et maître des chapelles du Temple et du Graal Rose ^ Croix.

— Le Sâr Eliphas Backann, grand maître du Temple et du Graal Rose ^ Croix, Souverain Pontife néo-pythagoricien, culte des Réciprocités.

Les deux amis d'Apollonius s'inclinèrent gravement devant Paul Dornans froidement ironique et Chaufferette prodigieusement épatée.

— Prenez donc quelque chose avec nous ? proposa le jeune auteur qui retenait avec peine une forte envie de rire au nez de ces bouffons.

Apollonius, après un regard échangé avec ses complices, répondit pour eux trois :

— Nous' acceptons.

Et les trois barbes prirent place à la table.

— Dis donc, Marie, dit Paul, lâche une minute tes comptes et envoie nous de la bière... Car c'est bien de la bière que vous prenez, messieurs, n'est-ce pas ?.. Peut-être préféreriez-vous autre chose ?

— De la bière, acquiesça Aloys Breitssel, la boisson des Walkyries et de la Sainte Wehme.

— La boisson du Grand Œuvre aussi, poursuivit le sâr Eliphas Backann.

Et se tournant vers le maître des chapelles, il commenta :

— Bière... blonde... couleur or... Grand Œuvre! Et Apollonius termina :

— Donc plus on boit de bière plus on approche du Grand Œuvre !

Marie Pasco ayant servi les bocks, tout le monde trinqua.

Chaufferette n'en revenait pas d'être en compagnie de gens aussi bizarres. Ces scènes que l'on sert aux femmes en guise de dîner, l'horreur, le dédain de l'amour affiché par Apollonius, ses présentations pompeuses sous des qualificatifs qu'elle ne comprenait pas : le Temple, le Graal, les Roses ^ Croix, le Souverain Pontife, tout cela l'étonnait colossalement.

Et c'est très timide, que se penchant à l'oreille de Paul Dornans, cependant que, graves comme des papes, les trois néo-symbolo-pythagoriciens bourraient leurs larges et majestueuses pipes, elle lui demanda, tout bas :

— Alors, c'est des curés ?

— T'es bête, la Chauffe, ce sont des symbolistes, lui répondit sur le même ton Paul Dornans.

Mais « ce sont des symbolistes » n'éclairait pas du tout Chaufferette. Elle ignorait complètement les symbolistes, la douce enfant. Et comme Paul Dornans, blagueur à froid, ne riait pas au nez des trois extravagants, et qu'au contraire, il les traitait avec égard pour se moquer d'eux davantage, la petite Chauffe en conclut immédiatement en son âme simpliste que ces trois hommes étaient des artistes tout ce qu'il y avait d'extraordinaires.

Aloys Breitssel avec ses cheveux crépus, son teint de mulâtre et la perpétuelle agitation de ses longs doigts nerveux, ne lui en imposait peut-être pas beaucoup. Il en était de même d'Apollonius qu'elle avait pu apprécier au cours de la nuit du

réveillon; mais le sâr Eliphas Backann l'effarait littéralement.

Oh, ce sâr Eliphas ! Celui-là avait décidément grand air dans son somptueux costume de velours noir sur quoi se détachaient, plus blancs que neige, les jabots de ses manches et de son devant de chemise.

Et puis la tête de cet homme était altière ; il se l'était composée d'une manière très théâtrale ; il y avait du Frederick Lemaître, du mage chaldéen et du d'Ai'tagnan ; il y avait aussi du dentiste et du charlatan de foire ; mais tout cela arboré avec une fierté, un orgueil inconcevable.

Et Chaufferette était très profondément impressionnée.

— Vous permettez, dit le sâr à Paul. Dornans, nous discutons actuellement, mes amis et moi, sur les rapports qu'il y a entre l'Esthétique, la Gnose et le commerce féminin. L'esthète doit-il sacrifier au commerce féminin ?

— Ne vous gênez pas pour nous, répliqua le jeune homme. Je vais faire revenir de la bière.

Et les trois barbes reprirent leurs discussions, cependant que Chaufferette qui entendait parler de commerce féminin, s'imaginant qu'il s'agissait de la traite des blanches, déclarait :

— Ceux qui font le commerce féminin, eh bien, ce sont de rudes salops !

— Encore qu'énoncée dans une phraséologie vulgaire, la vérité sort par la bouche de madame, déclara sentencieusement le sâr en caressant Ion-

guement sa barbe soyeuse, d'une main constellée d'anneaux bizarres. Le commerce féminin ne saurait être un commerce d'esthètes.

— Cependant, commença d'objecter Apollonius Duran, si nous en croyons même la Mystique...

Outrée, Chaufferette interrompit :

— La Mystique est une salope aussi, si elle est pour le commerce féminin. C'est dégoûtant de faire la traite des blanches, et ceux qui font ce métier-là, ce sont des... poissons !

Et la Chauffe employa une expression plus énergique que « poisson ».

Un peu offusqués, les trois Mages se considérèrent en silence, et saisissant enfin la méprise de la jeune femme, ils allaient revenir au vif de la question, quand la porte de la brasserie battit violemment.

Il apparut tout d'abord deux longs et maigres rapins arborant des barbiches en bouc, ijne poitrine couverte d'une énorme lavallière à pois et des culottes de charpentier.

Brandissant des pipes et des gourdins, ils envahirent la brasserie suivis de toute une théorie de jeunes gens costumés aussi fantaisistement qu'eux.

Et la bande hurlante et vociférante hurlait le fameux, le célèbre :

Ah maman !

Ne pleurez pas tant, Nous allons couper ' La tête au gérant !

Mais avant de la lui couper, Nous allons la lui attacher...

Attacher la tête au gérant Avec un ruban blanc !

Au milieu d'eux, le masque plus socratique que jamais, la redingote à la ringhrave hermétiquement fermée, un homme s'avançait, une sacoche en bandoulière sursautant sur son ventre.

— Bibi la Purée ! s'exclama Paul Dornans. En effet, c'était le fameux Bibi.

Apercevant le jeune écrivain, il vint immédiatement à lui.

— Encore vous, m'sieu Paul ?

— Dame, Bibi, pourquoi voudrais-tu que je ne fusse pas moi ?

— C'est pas ce que je veux dire, m'sieu Paul.

— Explique-toi, alors ! Veux-tu un bock ?

— Un bock ! Non, non ! Une tournée de fine... C'est moi qui paie !

— Avec la sacoche ! Ah, ça, Bibi, allez vous bientôt la rendre à son légitime propriétaire ?

— Mais nous y allons, m'sieu Paul, nous y allons !

Et s'installant à la table de Dornans, de Chaufferette et des mages, cependant qu'il vidait une fine avec la maestria d'un alcoolique invétéré, il déclarait :

— Tous les copains qui viennent de s'asseoir à la Cigarette, m'accompagnent.

— Ah!

— Oui ! et puis ils boivent au compte du cocher.

— Comment ça ?

— Eh bien, oui... notre cocher nous avance l'argent nécessaire. C'est un bon type. Il m'a dit son nom. Il s'appelle Hector. Hector a confiance en moi. D'abord, il le sait bien, j'ai toujours la sacoche !

Et Bibi la Purée, pour accentuer ses dires, frappa violemment sur ladite sacoche.

Les camarades répai'tis aux différentes tables de la brasserie se partageaient les menues faveurs de Pépita, de la Grande Ida et de Mimi de Mai, et auprès de cette dernière, Hector, le cocher, un flot de rubans à la boutonnière, un gros cigare à la bouche, buvait de l'absinthe suisse à bientôt rouler comme un Polonais.

Cependant Marie Pasco avait enfin achevé ses comptes, et, ayant remis jetons et argent à la patronne, revenait à ses amis.

— Alors, demandait-elle, on est prêt ?

— Comme tu voudras, Marie, répondait Paul Dornans.

— Eh bien filons. J'ai une de ces envies de vadrouiller ce soir !..

— Pour ne pas changer ! ponctuait Bibi la Purée. Ah ! Marie, tu peux te vanter d'être la femme la plus vadrouilleuse du Quartier.

— Quand on te le demandera, Bibi, tu répondras que tu ne sais pas ! répliquait Marie Pasco. Tiens, conduis-toi donc comme un homme du monde.

— Oui?

— Cire-moi mes bottes !

8o NOTRE-DAME DE LA BUTTE

Elle relevait aussitôt ses jupes et jupons d'un geste large, et exhibant aux yeux de tous une jambe finement gantée d'une paire de chaussettes noires^ elle posait son pied sur un escabeau.

Bibi la Purée, solennel comme un pape, fouillait, sans mot dire, dans les vastes plis de sa redingote et exhibait bientôt aux yeux de tous une double brosse minuscule et une boite de cirage.

Cela fait, toujours aussi grave, il entreprenait le cirage des bottines de la jeune femme, aux yeux de plus en plus étonnés de Chaufferette.

Celle-ci se penchant vers Paul Dornans '

— Dis donc, Paul ?

— Que veux-tu, la Chauffe ?

— Il est donc cireur de bottes, ton Bibi la Purée?

— Pas précisément.

— Alors ? Il a des brosses sur lui ?

— Il cire les bottes à son temps perdu. Ça l'amuse.

— Ben, tu sais, on peut dire que celui-là s'amuse où les autres s'embêtent.

— Cause pas de ça, la Chauffe ; tu ne comprends pas !

— Je comprends que c'est une poire.

Le sâr Ehphas Backann intervenait :

— Cet emploi domestique, c'est la façon dont Bibi la Purée rend hommage à la beauté et au talent. N'oubUons pas que Bibi est le seul homme qui ait le droit de cirer les chaussures de notre Maître Paul Verlaine !

— Et j'en suis fier ! accentua Bibi tout en frot-

bras.

tant les bottines de Marie Pasco à tour de Du coup, Chaufferette n'y tint plus.

— Chacun prend son plaisir où il le trouve, mais

vrai, m'sieu Bibi, vous pouvez vous vanter de m'en boucher une fissure, vous !

— Quelle banalité phraséologique ! se lamenta le sâr.

Marie Pasco intervint :

— Maintenant, en route ! Baratte n'aurait qu'à rappliquer, je serais fraîche.

Paul Dornans et Chaufferette se levèrent. Les trois barbes imitèrent le mouvement.

— J'ai une proposition à vous faire, déclara Apollonius en s' adressant à Paul Dornans.

— Si elle est honnête, je vous écoute, plaisanta le jeune écrivain. Parlez, mons Apollonius.

— Vous m'avez fait, la nuit du réveillon, les honneurs de la Butte; c'est à notre tour, cette nuitci, de vous faire, mes amis et moi, les honneurs du Quartier.

— Oh oui, oui ! accepta de suite Chaufferette. Venez tous les trois faire la rigolade avec nous. Vous êtes des types trop extraordinaires pour que l'on vous plaque comme ça, n'est-ce pas, Paul ? N'est-ce pas Marie ?

— Entendu, se rallia Dornans.

— Surtout, ne nous envoyez pas trop de boniments ! souligna Marie Pasco qui ne professait aucun enthousiasme pour le symbolisme en général et les symbolistes en particulier.

— En route !

— Vous restez ici, Bibi ? questionna Dornans cependant que ses compagnons aidaient Chaufferette et Marie à revêtir leurs manteaux.

— Quelques minutes encore, oui, monsieur Paul. J'attends trois ou quatre copains qui doivent nous retrouver et nous irons tous en bande reporter au père Lahure sa sacoche.

Et plus haut, il ajouta :

— Pas vrai, les amis ?

— Oui ! oui ! tous en bande ! vociféra le chœur.

— Eh bien, bonsoir, Bibi !

— Bonsoir, monsieur Paul.

Dornans, Chaufferette, Marie Pasco et les trois symbolistes quittèrent la Cigarette.

Puis, une fois dehors :

— C'est pas tout ça, déclara Marie ; par où commençons-nous la vadrouille ? Nous avons à choisir entre le d'Harcourty le Hainaut, le Bas Rhin et le Tir eu...

— Commençons par le Tircu, dit Aloys Breitssel. Nous ferons raconter à la baronne les histoires de ses treize ou dix-huit maris.

— La barbe ! protesta Marie Pasco.

— Alors ? interrogea Paul Dornans.

La petite bande, anxieuse, posait sur le trottoir et sous la lumière clignotante et rousse d'un maigre bec de gaz.

— Si on allait dire bonjour ou plutôt bonsoir aux Hydropathes ? proposa soudainement le sâr Eliphas Backann.

■ — Les Hydropathes ? Qués aco ? questionna Chaufferette.

— Je vais vous dire, répliqua le sâr. Il s'agit d'un groupement d'artistes, de poètes, de musiciens qui se réunit dans le sous-sol du Soleil-d'or, vous savez le Soleil d'or, le premier café en montant à gauche le boulevard Saint-Michel, juste au coin du quai ?

— Ah, on ne s'ennuie pas dans ce coin-là !

s'exclama Marie Pasco. Il a une bonne idée, ce bougre de sâr. Allons aux Hydropathes ! Que la petite classe marche en avant et Chaufferette avec elle... Moi, je réclame pour ce soir le bras de Paul... tu n'es pas jalouse, hein, la Chauffe ?

— Pas du tout, répondit la petite Montmartroise.

Et intérieurement heureuse de pouvoir se frôler à ces trois types extravagants, à ce sâr Eliphas Backann qui lui en imposait surtout, tant par sa barbe que par ses bagues et sa froideur affichée pour le sexe d'Eve, Chaufferette prit la tête de la compagnie, escortée des symbolistes. Marie Pasco suivait au bras de Paul Dornans.

Mais comme pour aller de la Cigarette au Soleil (V or, il fallait passer devant un certain nombre de brasseries, cafés et établissements similaires, la descente du boul'Mich' fut très longue et surtout très accidentée.

C'est étonnant ce que l'on rencontra de camarades sur le parcours et ce que Marie Pasco se rappela de commissions et de bonjours à souhaiter dans les établissements dont on apercevait les titres flamboyants et inviteurs.

Et partout c'était des bocks, des menthes, des fines et encore des bocks.

Paul Dornans avait bien, pendant ce temps, un peu taquiné les symbolistes sur le chapitre de la vadrouille, car, enfin, pour être conséquents avec eux-mêmes et mettre en pratique leurs idées sur la chasteté et l'abstinence, ils n'auraient point

dû courir les brasseries ainsi que de vulgaires profanes.

Mais le sâr Eliphas Backann, qui avait réponse à tout, avait répliqué :

— Nous ne fréquentons les femmes que pour nous fortifier dans la haine de ce sexe maudit.

— Alors, moi, je suis maudite aussi ? avait demandé Chaufferette avec une naïveté de jouvencelle.

— Comme les autres ! Vous êtes l'incarnation de la nuit et de Satan.

— Par exemple ! s'était récriée la jeune Montmartroise. De la nuit, je ne dis pas, parce que je ne sors jamais que le soir ; mais pour ce qui est de Satan, j'ai fait ma première communion et je suis vaccinée. Alors !...

Au fond d'elle-même. Chaufferette était dépitée de se voir dédaignée par le sâr. Et — phénomène très normal — plus le Hiérophante semblait vouloir la repousser, plus elle se sentait attirée à lui par des effluves mystérieux et légèrement passionnels.

C'est qu'elle le trouvait très bien, et artiste avant tout, artiste au suprême degré, puisqu'il déclarait d'une façon absolue que le suprême de l'Art, c'était l'art de jouir de tous les arts par la contemplation.

La Chauffe n'avait pas très bien compris cette vérité nébuleuse, mais comme Paul Dornans, n'avait pas répliqué — et pour cause ! — elle en

avait conclu que son amant n'était peut-être en somme qu'un faux artiste et qu'elle s'était peutêtre trompée dans son choix...

Toutes ces pensées se pressaient dans la tête de la jeune femme et la poussaient àvouloir,coûte que coûte, se faire remarquer du sâr Eliphas Backann.

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