‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 5 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

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AS

UAND on arriva an Soleil d'or, les derniers Hydropathes surgissaient du sous-sol où ils tenaient leurs séances, et le président, un solide périgourdin légèrement atteint de strabisme, le poète Emile Goudeau, marchait à leur tête.

Il serra les mains des mages et aussi celles de Paul Dornans

qu'il avait rencontré quelques fois au Boulevaid,

et déclara :

— Trop tard, messeigneurs ! la séance est levée. Il est deux heures du matin.

Il tapota sur les joues de Chaufferette, embrassa Marie Pasco et se tournant vers ses compagnons :

— Eh bien, vous venez tous, hein ?

— Où?

— Chez Beauvy, boire un verre de luit et manger aes croissants chauds.

— Ma foi, dit Marie Pasco, nous vous emboîtons le pas. En avant !

Et la bande, considérablement accrue, remonta le boul'Mich' jusqu'au coin des rues Racine et de l'Ecole de Médecine où la boulangerie Beauvy marquait pour les vadrouilleurs du Quartier la diernière étape.

Chez Beauvy ! Là-dedans, le vacarme était énorme, car toute une folle jeunesse s'y empilait ; serrés comme harengs en caque, hommes et femmes se chatouillaient, s'embrassaient, s'engueulaient magnifiquement.

Etudiants, rapins, écrivains, tout ce monde rivalisait de gaieté et de verve et chacun s'y distinguait d'une folie ou d'un tic spécial.

Et c'était le poète Charles Cros qui pilotait son jeune confrère Marsolleau, préparant certainement tous deux les statuts des futurs Zutistes ; — Laurent Tailhade, ses gilets sensationnels, ses gants brodés et son exquise politesse pour demander le plus sérieusement du monde aux péripatéticiennes de l'asphalte : « Que dirait Madame votre mère si elle vous savait dehors à cette heure ? » ou bien : « Madame, il y a-t-il longtemps que vous exercez la carrière de la prostitution ?» ; — l'hellène Jean Moréas, le monocle éternellement vissé à l'œil et qui ne pouvait commencer une phrase sans déclarer : « Baudelaire et moi... Les Fleurs du Mal et les Cantilènes, toute la poésie !» — et d'autres, d'autres, tous marqués par le talent ou la bizarrerie; et encore Jacques Le Ménestrier, le secrétaire du commissaire de police du quartier, futur romancier escortant en simple mais bon

camarade une jeune femme de lettres très osseuse et qui faisait l'admiration de Mendès, f.liilrade, le seul bas-bleu que pouvait supporter M d'Aurevilly. Chilrade, qui parfois s'habillait en homme, vadrouillait souvent en compagnie de Le Ménestrier à qui elle devait de connaître les bas-fonds de Paris, la curieuse place Maubert surtout.

Quand, Emile Goudeau en tête, la bande arriva chez Beauvy, elle fut accueillie par des vociférations enthousiastes auxquelles elle répondit aussi chaleureusement. Et Dornans, Chaufferette, Marie Pasco et les trois mages avaient à peine eu le temps d'avaler un verre de lait que la maison était toute en émoi.

C'est qu'un bruit étrange parvenait de la rue.

Tout le monde se précipita et la boulangerie Beauvy fut à demi-vide en une seconde.

Six fiacres, pas un de moins, venaient de s'arrêter à la queue leu leu devant la charcuterie Lahure, la tartine du Quartier ! Et de ces quatorze véhicules émergeait une population grouillante et rapinesque, peintres, sculpteurs, modèles, bohèmes des deux sexes qui, Bibi-la-Purée en tête» envahissait la boutique du père Lahure en hurlant--:

— La sacoche ! La sacoche ! Nous rapportoi.s la sacoche !

Paul Dornans, Chaufferette, Marie Pasco et les mages s'étaient glissés aux premiers rangs des envahisseurs.

Le père Lahure, abruti, ahuri, derrière son comptoir, brandissait un couteau à la façon dont

saint Michel tient son glaive. Il roulait des yeux particulièrement inquiets.

— Monsieur Lahure, dit Bibi la Purée au milieu du silence qui s'établit soudain, nous sommes des bohèmes, mais des gens honnêtes; nous vous rapportons votre sacoche.

— Ma sa... s'étrangla le père Lahure.

— Oui, votre sacoche que vous avez perdue sur le pont Neuf ! Et elle est intacte. Nous n'avons pas touché à un centime. Ah! bénissez l'Eternel, Dieu de Justice, monsieur Lahure, qui a fait trouver votre sacoche par un homme de la rive gauche, plutôt que par un mécréant de la rive droite. Sans cela, votre argent serait déjà dissipé en fumée, parti en eau de boudin. Et maintenant voici votre sacoche, examinez-en le contenu! Je vous le répète : vos billets et vos ors sont intacts. Je n'ai pas touché à un centime.

Et l'orateur improvisé passa la sacoche au père Lahure qui, tout en larmes, pleurant comme un veau, s'exclama d'une voix que l'émotion étranglait :

— Mer... merci, monsieur Bibi !

— Un instant, poursuivit Bibi la Purée. J'ai voulu que ce modeste mais noble exemple de ma probité ait pour témoin toute cette généreuse jeunesse des Ecoles. J'ai voulu aussi qu'elle ait les cochers, pour apprendre aux chevaliers du Fouet qu'il est malhonnête de garder par devers soi le bien d'autrui. Pour ce, j'ai recherché les uns, j'ai nolisé les autres. Nous avons pris des bocks, nous

avons pris des voitures. Vous devez quatre-vingtdix francs vingt-cinq centimes à Hector, mon cocher, qui n'a pas hésité à remonter jusqu'à Picpus chercher ses économies afin de nous faire les avances nécessaires. Donnez quatre- vingt-dixfrancs vingt-cinq centimes à Hector, monsieur Lahure, et ajoutez-y un généreux pourboire afin que ce cocher modèle se félicite d'avoir accompli son devoir.

Le père Lahure, qui était l'avarice personnifiée, fit la grimace. H trouvait à part lui la plaisanterie amère.

Mais au demeurant ne rentrait-il pas dans sa sacoche et son contenu, trois mille trois cent vingt-cinq francs ?

Il s'exécuta non sans soupirs.

— Voici cent francs ! fit-il en tendant un billet bleu à Hector.

— Très bien! approuva Bibi la Purée qui poursuivit :

— Quant à moi, je ne réclame aucune monnoye pour ma peine. Ma probité n'a besoin d'aucune récompense et je repousse dédaigneusement du pied aussi bien les billets de mille dont vous avez l'intention de me couvrir que la médaille d'or grand module que me décernerait certainement la Société pour l'Encouragement au Bien. Je ne veux rien. Je ne vous demande que de la charcuterie pour nourrir mes amis cette nuit, et un crédit modeste, mais suffisant, pour l'avenir... A nous les jambons d'York et de Francfort, jambonneaux

de Bayonne ou de Paris, saucissons d'Arles, d'Aix, de Lyon, à l'ail ou sans ail, pâtés de Lorraine, de Tours et de Pithiviers, fromage de tête, rillettes, oreilles de cochons et pieds truffés ! A nous saucisses, boudins, andouillettes de Vire, foie gras truffé et cornichons ! A nous ! A nous !

Le père Lahure comprit qu'il ne f-'en tirerait pas sans un nouveau sacrifice.

Il décrocha lui-même deux monstrueux jambons, des andouilles, un mètre de saucisses et de boudin auxquels il joignit quatre terrines de foie gras, et tendant le tout à Bibi la Purée et à ses amis, il prononça ce seul mot !

— Voici !

— Merci, monsieur Lahure, proclama Bi'bi. Un ban pour Lahure et sa sacoche :

— Une !

— Deux !

— Trois !

Ce ban formidable marqua la fin de l'épopée. La bande à Bibi la Purée remonta dans ses fiacres et s'éloigna dans une clameur.

— Eh bien, fit Marie Pasco, dès que les amis furent à nouveau seuls, c'est Lahure qui en fait une d'ahuri !... Mais c'est pas tout ça... Qu'est-ce qu'on fiche maintenant?... On ne va cependant pas rentrer se coucher, il n'est que quatre heures du matin. Allons, une idée !

Cette fois, l'idée vint encore dn sâr Eliphas Backann.

— Montons chez moi... Je vais vous montrer la chapelle.

— La Chapelle ! s'exclama Marie Pasco, c'est pas ici, mon vieux ! Et pour grimper à griffes jusque là-bas, j'ai les pieds en dentelles.

Le sâr eutun imperceptible mouvement d'épaules qui fut imité par ses deux acolytes.

Et Aloys Breitssel daigna expliquer:

— La chapelle, c'est chez notre vénéré Maître et Hiérophante, à deux pas d'ici, dans son habitacle de la rue Servandoni.

— Et qu'est-ce qu'on va faire à la chapelle ? demanda Paul Dornans sceptique et légèrement narquois.

— On dira la Messe Noire ! phrasa le sâr d'un ton de voix sépulcral.

— La. Messe Noire ! sursauta Chaufferette. A.h! ça, ça doit être épatant ! Allons-y !

Et elle prit si impétueusement le bras du sâr Eliphas Backann que celui-ci n'osa pas se dérober à cette étreinte.

La petite bande fila rue Servandoni.

— Ben ! tu sais, mon vieux, il est rien raideton escalier! s'exclama Marie Pasco dans le silence de la maison. Non, mais a-t-on idée de se percher dans des tôles pareilles !

— Le fait est, ajouta Paul Dornans, que votre escalier est d'une ascension difficile, mons Backann.

— Il nous mène dans un pigeonnier, pas possible! surenchérit Marie Pasco. Tu n'trouves pas, la Chauffe ?

Chautîerette ne pipa mot. Une émotion indicible la faisait tressaillir à l'idée qu'elle allait pénétrer dans le sanctuaire où s'élaborait le Grand Œuvre du Sâr et où ce dernier disait la Messe Noire.

La Messe Noire! C'est à cette cérémonie bizarre, satanique, et qu'elle pressentait confusément charnelle, que la jeune Montmartroise songeait cependant que la bande montait au gîte du Hiérophante.

— Encore combien d'étages? interrogea Dornans une fois que l'on fut au palier du quatrième.

— Encore deux ! répondit le sâr. Et puis, il n'y a pas à se tromper. C'est tout en haut.

— Allons-y !

Une fois hissé au dernier étage, Eliphas Backann ouvrit une porte qui tourna bruyamment sur ses gonds, et après avoir allumé un flambeau d'église posé à ter^^e, il dit ce simple mot :

— Entrez !

La bande s'engouffra dans l'appartement. Et la première pièce étant complètement vide, Marie Pasco ne put s'empêcher de s'exclamer :

— Dis donc, le sâr, c'est pas l'entretien des meubles qui doit coûter beaucoup d'huile de bras à ta femme de ménage, hein !

— Cette pièce est en effet vide, répliqua Eliphas Backann, ou du moins elle paraît vide. En réalité, elle contient le monde.

— Le monde ! sursauta Chaufferette.

— Je vois d'ici ce que mons le sâr veut dire, railla Paul Dornans. Nous avons tous appris au collège que tout et rien étaient la même chose.

— Précisément, approuva Apollonius Duran. C'est l'application même de cette théorie qui me permet d'affirmer la non-existence du Cranèbe.

— Le Cranèbe, interrogea Marie Pasco, qu'est-ce que c'est que ça, le Cranèbe ? Une écrevisse ? Un crabe ?

— Le Cranèbe, lança S3ntencieusement Aloys Breitssel en traçant un pentagramme renversé sur sa poitrine, le Cranèbe ressemble à l'apparition

gÔ NOTRE-DAME DE LA BUTTE

d'une jeune beauté lubrique et chaste plongée dans le Doute...

Aloys Breitssel interrompit :

Ah le Doute !

Le Doute !

Ce canard aux lèvres de vermouth !

Chaufferette et Marie Pasco se considérèrent avec stupeur.

Quant à Paul Dornans, il se fit mentalement la réflexion qu'il y avait dans les asiles d'aliénés beaucoup de malades mieux équilibrés que les symbolistes.

Mais il fut interrompu dans ses réflexions par un cri, un hurlement du sâr Backann.

— N'approchez pas ! N'approchez pas ! Ou nous sommes tous morts !

Et le sâr et tout le monde bondirent en arrière.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda le jeune écrivain.

— Il y a que votre sœur d'âme — et le sâr désigna Chaufferette, — vient, par un miracle, d'échapper et de nous faire échapper à un terrible danger, à un danger plus terrible que la mort, car la mort n'est qu'une étape dans la marche astrale.

— Expliquez-vous.

— Vous voyez ce fil qui descend du plafond au milieu de la pièce? continua Eliphas Backann.

— Parfaitement, je vois le fil et j'aperçois même à son extrémité inférieure une aiguille à tricoter.

— Une aiguille à tricoter ! rugit le sâr. Vous

N'approchez pas ! Ou nous sommes tous morts !

n'y êtes pas, monsieur Dornans... oui, vous vous trompez grossièrement. C'est une boussole magique !

— Allons donc ! s'exclama le jeune écrivain qui se retenait à grande peine de pouffer de rire.

— C'est comme je vous le dis. Par suite des pouvoirs surnaturels que je tiens de mes aïeux occultes, les Mages de Chaldée — car je suis la réincarnation d'une famille de Hiérophantes qui vivait sous le premier Ptolémée, pharaon d'Egypte, — par suite de mes pouvoirs, l'équilibre universel dépend des oscillations de cette boussole magique. Mademoiselle Chaufferette a failli, par inadvertance, la frôler. Elle y aurait touché, elle tombait raide morte !.

Chaufferette fit une grimace épouvantée.

Quant à Marie Pasco, elle se contenta de murmurer à mi-voix en s'adressant à Paul Dornans narquois :

— Il est saoul !... et ses copains aussi !

— D'ailleurs, poursuivit le sâr, le mieux est» pour éviter un malheur, de passer tout de suite dans la chapelle. Venez, je vous prie, par ici.

Eliphas Backann cueillit le cierge qui lui servait de bougie, et, précédant ses visiteurs, qui derrière lui marchaient à la file indienne, pénétra dans le sanctuaire.

Oh ! ce sanctuaire! Ce fut quand le sâr eut allumé d'autres cierges au nombre d'une douzaine que l'on put juger de son étrangeté.

C'était un vaste atelier d'artiste où se pressaient

dans un pèle-mèle étrange les choses les plus hétéroclites.

Aux murs : des bannières, des crânes, des tibias, des ornements sacerdotaux ; et sur des meubles Renaissance, des fioles aux panses monstrueuses, des amphores, des cornues, un vieux sextant, des cartes célestes, un Bouddha, un vieux Christ espagnol grimaçant, d'énormes et vieux bouquins, tout un étalage, en un mot, de clioses sans nom et aux destinations inconnues côtoyant des pipes à tabac et à opium, des calottes grecques, des sabres, des poignards, des pistolets...

Dans un coin, une gigantesque armoire normande contenant des parfums et des poisons posés sans ordre.

— Voici la chapelle, phrasa Apollonius Duran. C'est ici que notre maître travaille à l'élaboration du Grand Œuvre.

— Quoi ! dit Paul Dornans, vous vous intéressez aussi au Grand Œuvre, monsieur Eliphas Backann ?

— Naturellement, repartit ce dernier; le Grand Œuvre est le but de ma vie comme il doit être d'ailleurs le but que se proposent tous les initiés. Je découvrirai un jour les secrets du Grand Arcane ; je trouverai la quadrature du cercle, l'élixir de longue vie et la pierre philosophale. Vous verrez !

— Je ne demande pas mieux que de voir, assura Paul Dornans ; et je vous souhaite une entière réussite dans vos entreprises.

— En attendant, dit Marie Pasco en se laissant

aller dans un vaste fauteuil moyenâgeux sur le dossier duquel s'érigeait un hibou empaillé, le sâr nous a promis la Messe Noire, moi, je veux la Messe Noire !

— Moi aus'ii !

appuya Chaufferette qui croyait de plus en plus marcher dans un rêve étoile.

— Nous dirons donc la Messe Noire, souscrivit EliphasBackann.

Mais pour ce, vous n'ignorez pas qu'il faut le corps d'une femme pour servir d'autel.

— Ehben, mon oochon ! s'exclama Marie Pasco, s'il n'y a jamais que moi pour me mettre à poil dans ta baraque de louftingue, tu peux toujours y mettre trois p. Je ne marche pas.

Le sâr passa plusieurs fois sa main dans sa barbe ce pendant que ses acolytes le considéraient avec des yeux de disciples disciplinés.

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Il était fort embarrassé.

Chaufferette brusquement proposa :

— Eh ben, moi, j'accepte.

Du coup, Paul Dornans la trouva mauvaise.

— La Chauffe, tu vas commencer par te tenir tranquille. Je n'accepte pas du tout que tu montres tes formes en public. D'abord, il n'y a pas moyen. Tu portes toujours des pantalons fermés. Tu es une femme distinguée.

Au ton à la fois ferme et railleur de son amant. Chaufferette comprit qu'elle avait fait une gaffe et que Paul Dornans ne tenait pas du tout à la voir exhiber sa nudité en public, fut-ce même pour servir à la célébration de la Messe Noire. Elle prit le sage parti de se taire, mais à part elle, elle fit la réflexion que Paul n'était décidément qu'un sale bourgeois indigne de fréquenter des esprits larges et éclairés comme ceux des mages. Et le sâr devint pour elle un homme tout à fait supérieur, dépassant de cent coudées le vulgaire et prosaïque Dornans.

Eliphas Backann n'insista pas. Au contraire, il tourna la difficulté..

— Nous ne dirons pas la Messe Noire ce matin. D'abord parce que le petit jour pointe et qu'il faut que la Ténèbre communie pour l'œuvre du Daïmon, puis ensuite parce que ma réserve d'hosties est épuisée. Remettons donc la cérémonie à une nuit plus propice. Mais avant de nous séparer, je veux vous faire goûter à mon dernier philtre.

— Vous avez inventé un filtre? questionna

NOTRE-DAME DE LA BUTTE lOI

Chaufferette pour changer la conversation.

— Oui, un philtre nouveau, vous allez voir.

— Une tasse de café tombe rudement bien à cette heure-ci, murmura Marie Pasco, ça ravigote.

Le sâr était allé chercher des choses dans un coin de la grande pièce, et après avoir laborieusement dérangé une machine à faire des cigarettes, une grosse Bible et un pot de fleurs vide, il revint tenant en main une fiole verdâtre et la calotte d'un crâne d'enfant.

Puis ayant versé quelques gouttes de cette liqueur bizarre dans ce plus bizarre récipient, il tendit ce dernier à Chaufferette en ordonnant :

— Buvez !

— Jamais de la vie ! Halte là ! s'insurgea Paul Dornans que toutes ces folies, toutes ces extravagances commençaient à singulièrement agacer.

Mais il n'avait pas besoin de protester, car Chaufferette repoussait l'offre d'Eliphas Backann d'un:

— Non, . merci bien !

Et le sâr ayant présenté la coupe humaine à Marie Pasco recueillait un :

— Très peu de ce café-là pour moi !

Le sâr sourit dédaigneusement.

— Vous avez tort, lança-t-il. Cette liqueur vous aurait tous rajeunis de dix ans.

Et il vida d'un trait le contenu du crâne.

— Avec quoi est donc faite cette liqueur ? interrogea Dornans.

— C'est, expliqua Apollonius Duran, un

mélange magique d'absinthe, de bière et de lait.

— Pouah !

Paul Dornans en avait tout à fait assez de ces trois loufoques ; aussi proposa-t-il :

— Voilà qu'il est bientôt six heures du matin. Il me semble que pour des gens raisonnables, il va être l'heure de rentrer chez soi.

— Je suis de votre avis, répondit le sâr Eliphas Backann, et je le suis d'autant plus que j'ai actuellement regagné mon habitacle. D'ailleurs nous voici entrés dans les heures solaires et le soleil est incompatible avec mon œuvrance. Je vais maintenant récupérer Saturne en étendant ma chair périssable sur un lit de repos.

Ayant ainsi exprimé son entière pensée dans ce jargon dont il paraissait avoir le secret, le sâr Eliphas Backann bâilla bruyamment et détendit ses membres las.

Paul Dornans comprit la pantomime du symboliste et se hâta de prendre congé de lui et de ses compagnons, car en d'autres phrases aussi bizarrement formulées, il apprit qu'Aloys Breitssel et Apollonius Duran tenaient compagnie à leur Grand Maître dans sa chapelle.

Après les salamalecs et les « à bientôt » obligatoires, Paul Dornans j Chaufferette et Marie Pasco prirent congé de leurs compagnons, la Chauffe toute émue et se promettant à part elle de revoir le maitre-magiste pour tâcher de le ramener au culte de la Femme, et Marie Pasco plus gouailleuse que jamais. Ce fut d'ailleurs elle qui eut

le mot de la fin de la nuictée quand elle récidiva aux oreilles du jeune écrivain :

— Oh ! ils font bien de se coucher... Ils sont assez saouls !

Dehors, un petit jour gris très sale, très baudelairien tombait dans la sinueuse et étroite rue Servandoni.

— Montons jusqu'au boulevard Saint-Michel, proposa Dornans; nous prendrons^ Chaufferette et moi, l'omnibus qui nous ramènera à Montmartre.

— C'est cela, approuva Marie Pasco, nous nous quitterons là, après avoir bu quelque chose chez madame Chocolat.

— Madame Chocolat ? questionna Chaufferette, eu voilà un drôle de nom!

— C'est celui que l'on donne au Quartier à une vieille marchande de lait, chocolat et petit noir, qui s'installe tous les matins sous Une porte cochère à l'entrée de la rue Gay Lussac. Vous verrez.

Paul Dornans avait relevé le col de son pardessus et les deux femmes s'emmitouflaient dans leurs manteaux. Une petite bise aiguë montait, leur cinglant la figure désagréablement, et cependant que tous trois longeaient les grilles du jardin du Luxembourg, la mélancolie, l'espèce de malaise qui suit les nuits de vadrouille les pénétrait subtilement.

— Nom d'un chien, s'exclama Paul Dornans, 1 ne fait pas chaud ce matin. Pressons le pas.

— Nous ne demandons pas mieux, acquiesça Marie Pasco, parce que vrai, je suis gelée. Et toi. Chaufferette ?

— Oh ! moi, j'ai les pieds comme deux morceaux de glace.

— Alors, avançons !

Ils arrivèrent ainsi chez Mme Chocolat, et là, sous cette porte-cochère, à l'abri du vent et assis à une table boiteuse, devant trois bols de chocolat bouillant, ils retrouvèrent un peu de gaieté dans un entourage d'autres vadrouilleurs et de quelques lève-tôt en route pour l'atelier.

— C'est rudement bon, le chocolat, le matin, exprima Chaufferette en se bourrant d'un croissant. Ce que ça réchauffe !

— Et puis, ajouta Marie Pasco, quand on a pas mal bu toute la nuit, ça vous refait la bouche.

Et après une minute de silence, elle crut devoir ajouter cette réflexion ;

— Il me semble que j'ai le gosier et la langue tapissés de palissandre !...

Ayant terminé ce sommaire petit déjeuner, Paul Dornans avait allumé son éternelle cigarette et guettait les omnibus Montmartre- Saint- Jacques.

Soudain, un jeune homme se dressa devant le trio et prenant la voix irritée des prophètes de l'Ecriture, tonna :

— Enfin ! Je te retrouve !

— Daratte ! s'exclama Marie Pasco.

Et le plus naturellement du monde, elle l'invita :

— Prends donc un chocolat avec nous ! Je te présente mon amie Chaufferette et son amant Paul Dornans qui écrit dans les journaux et qui fait des pièces. Ce sont deux chouettes copains !

Daratte en fut tout d'abord déconcerté.

— Enfin, Marie, hasarda-t-il...

Marie Pasco comprit que — comme toujours! — elle avait gagné la partie. Aussi s'enhardissant davantage, si possible :

— Mais assieds-toi donc, voyons, mon petit Daratte ! On ne paie pas les chaises ici ; on n'est

pas à l'église... Un chocolat, mâme Chocolat !... Et deux croissants chauds. ..Faut que tu te refasses, mon petit... T'en as une bouillotte, ce matin... Vrai, c'est pas pour dire... T'es pas frais... Et faut toute l'amitié que j'ai pour toi pour ne pas t'envoyer te soigner... T'es vert, mon petit, mais vert !... Tu t'en fais pas une idée... T'as tort de te coucher tard,... ça ne te réussit pas !

Daratte machinalement se laissa aller sur le banc de Mme Chocolat et, abruti, se mit incontinent à faire trempette dans le bol qui lui fut servi.

Mais au bout d'un instant, reprenant conscience de la situation, il repoussa le chocolat et se levant :

— Enfin, Marie, qu'est-ce que tu as fait cette nuit ? questionna-t-il. Je veux, tu entends, je veux savoir...

— J'ai rigolé ! déclara cyniquement Marie Pasco. Et toi ?

— Moi ?... Mais j'ai couru après toi, malheureuse !... j'ai fait comme toujours, je t'ai cherchée partout.

— T'aurais bien mieux fait de rester couché... Ça aurait mieux valu pour ta santé... Non, mais regardez-moi cette mine de papier mâché !

Le petit Daratte eut un geste de rage impuissante :

— D'oii viens-tu ?

— Tu veux le savoir ? dit tranquillement Marie Pasco.

— Je l'exige.

— Eh bien, je viens de la Messe Noire.

— La Messe Noire ?

— Oui, mon vieux, de la Messe Noire, avec les camarades. Ça t'en bouche un coin, hein ?

— La Messe Noire ?... Je ne connais pas cette brasserie-là au Quartier.

— Ça prouve que tu ne connais pasgrand'chose. Mais si t'es bien gentil, je te montrerai ça un de ces jours... C'est tout à fait épatant... Ça se passe à la Chapelle, y'a des femmes à poil, on boit des filtres d'absinthe, de bière et de lait dans des crânes de mômes... Et si jamais on fait tourner la boussole, ça fait claquer tout le monde !

— Elle est folle !

— Non, mon petit, je ne suis pas folle. Et tu peux le demander à Dornans et à Chaufferette. Tout ce que je te raconte, c'est la vérité, foi de Marie Pasco!

Baratte était abruti.

A ce moment, on entendit une voix de femme qui braillait dans le lointain :

— Ne me touchez pas!... Ne me touchez pas !... Je vous le défends... Je suis la maîtresse du secrétaire du commissaire !

Paul Dornans avança la tête et aperçut à cent mètres sur le boulevard Saint-Michel, une femme qui se disputait avec deux agents. Son chapeau était de travers et ses gestes désordonnés.

— C'est la grande Ida, dit Marie Pasco. Chaque fois qu'elle est saoule, elle engueule les agents parce qu'elle a couché avec Le Ménestrier, vous

savez, le secrétaire du quart... C'est toujours la même chose !...

Et s'adressant au petit Daratte, elle ajouta :

— C'est toi qu'en ferais une bougie si je me saoulais comme Ida, hein ? Heureusement que ce n'est pas dans mon tempérament à moi, et que j'ai été bien élevée... comme une femme comme il faut!

Puis s'apercevant que Daratte fatigué, fourbu, roulait des yeux blancs, elle se leva, tendit sa main à Dornans et à Chaufferette.

— Faut que je rentre mon amant, ajouta-t-elle. Il est trop vanné. C'est pas malheureux de s'esquinter comme ça! A bientôt, Paul... Un baiser, ma petite Chaufferette... Et puis vous savez, quand vous voudrez me voir... Je suis toujours à la Cigarette... Entendu ?

Elle fit signe à un cocher maraudeur, qui stoppa, poussa Daratte dans la voiture et jeta l'adresse :

— A l'Hôtel Murger... Rue Champolhon... C'est à deux pas... T'auras quarante sous pour ta course !

Le fiacre disparu, Paul Dornans et Chaufferette gagnèrent le bureau d'omnibus proche, et ils prenaient des numéros, quand ils s'entendirent interpeller du haut de l'impériale d'un omnibus venant de Montmartre :

— Hé! Dornans!.. Hé! Chaufferette!.. J'arrive! Me v'ià!

Ils levèrent la tête et aperçurent Brognarbourg, mais un Brognarbourg épique, dans une ivresse phénoménale, un verre de son lorgnon cassé, la

NOTRE-DAME DE LA BUTTE lOQ

cravate en corde et le chapeau à haute forme informe.

Brognarbourg descendit péniblement de l'omnibus, et hoquetant, expliqua :

— Oui, me v'ià... car moi quand je promets une chose, je tiens toujours... J'ai dit que je viendrais... Je viens...

— Mais qu'est-ce que tu as donc fait cette nuit ?

— Cette nuit ?... Je suis resté chez mon ami Castagna, le bougna de la rue de la Banque... Il y avait dix ans qu'il ne m'avait pas vu... Alors, on est descendu à la cave et on a bu tout le temps... Mais me v'ià tout de même...

Il continua ainsi à divaguer jusqu'au moment où un omnibus remontant à Montmartre, venant à passer, Paul Dornans et Chaufferette le poussèrent àl'intérieur. Il se mit immédiatement à ronfler.

Arrivé à la rue de la Banque, il se réveilla, et comme l'omnibus pris dans un embarras de voitures de maraîchers stationnait un peu, reprenant ses esprits, il s'exclama :

— Mais c'est la rue de Castagna !.. Bonsoir, Chaufferette, bonsoir Dornans! Excusez-moi de vous quitter... Je vais voir s'il dort toujours dans sa cave...

Et Brognarbourg s'éboula avec une agilité de singe.

Le jeune écrivain et sa compagne se sourirent ; seulement, si son sourire, à lui, était causé par le départ de Brognarbourg, le sien, à elle, allait au souvenir de l'extraordinaire '^âr Eliphas Backann...

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