‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 6 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

E la pluie, de la neige, du vent, tout cela s'abat, tourb illonne, hurle autour de la vieille Butte, donnant un caractère fantastique au Moulin de la Galette et des allures de petite ville de province aux maisons des ruelles montmartroises. Les marchandes de frites ont un peu plus rentré leurs fourneaux dans les porte-cochères; les petites montagnardes

s'emmitouflent davantage dans leurs pèlerines ou manteaux ; quant aux rapins, ils prennent sous leurs chapeaux de feutre mou à larges bords et leurs capes drapées à l'espagnol, des airs de brigands calabrais ou de conspirateurs de théâtre romantique.

Mais si les nez bleuissent sous les morsures du froid, les cœurs s'épanouissent toujours en joie sous l'influence des beaux vingt ans qui chantent dans toutes les têtes, grisent tous les cerveaux.

Après cette nuit de vadrouille au Quartier Latin, Paul Dornans et Chaufferette reprirent leur existence coutumière, toute faite encore d'abracadabrances, de dîners à droite et à gauche, de « premières » par-ci par-là, de soupers et de rentrées tardives dans le logis de Dornans, rue Cortot.

Le jeune écrivain était en verve cette année-là. Et tout en menant une vie de bohème à ravir d'aise l'esprit de Gérard de Nerval, premier poète de Montmartre, il se dépensait sans compter dans des contes qui attiraient peu à peu sur lui l'attention des lettrés.

Quant à Chaufferette, elle ne pouvait se défendre de songer toujours à part elle au sâr Eliphas Backann.

Le symboliste était devenu pour elle une sorte de Dieu de l'Art, et elle se remémorait jusqu'à ses moindres propos.

Et puis, une question torturante se posait constamment à son esprit : Comment une pensée aussi

haute que celle du sâr pouvait-elle se comporter avec l'amour. En d'autres termes, le Hiérophante avait-il eu des maîtresses, en avait-il encore ? Car bien entendu, la Chauffe ne pouvait croire que les dires du sâr relatifs à son horreur afTichée pour la femme fussent vrais. Un homme bâti comme ça devait nécessairement être aimé.

Un soir où Paul Dornans s'était couché par hasard de ûonne heure — une heure du matin — elle entreprit son amant sur la vie passionnelle des symbolistes.

— Dis donc, Paul ?

— Quoi, la Chauffe ?

— Tu crois que c'est vrai que les symbolistes n'aiment pas les femmes ?

— Ça se peut.

— Enfin, est-ce que c'est possible ?

— Tout est possible.

— Alors, qu'est-ce qu'ils font ?

— Ils ne font rien, c'est bien simple. Ils vivent tout le temps en contemplation .

— En contemplation de quoi ?

— De leur nombril, parbleu. Ils appellent ça leur tour d'ivoire.

— C'est épatant... Mais enfin, à force de rester comme ça, ça doit leur faire mal ?

— Probablement que non, parce qu'ils y sont habitués.

— C'est égal... ils doivent souffrir. Moi, à leur place, je ne pourrais pas.

— Parce que tu n'es pas symboliste.

C'était un vaste atelier d'artiste.

— Et c'est difficile à être symboliste ?

— Non, il suffit sirriplement de ne pas se comprendre.

— Tu blagues toujours ! N'empêche que le sâr Backann à une tête rudement intelligente.

— Je n'ai jamais prétendu le contraire.

— Il a des cheveux et une barbe !

— Oh oui, pour une barbe, c'est la barbe, un© bien belle barbe !

— Et des yeux !.. En voilà un qui doit en faire des passions au Quartier !

— Je ne dis pas le contraire. Seulement, je plains les malheureuses qui le trouvent à leur goût.

— Pourquoi ça ?

— Parce qu'elles peuvent toujours se mettre une belle ceinture.

— Une belle ceinture ?

— Oui, une belle ceinture. Le sâr Eliphas Backann ne marche pas. C'est connu, archi connu. On n'a jamais vu une femme chez lui et quant à penser le voir chez une femme, ce serait là de la haute, très haute fantaisie. D'ailleurs, tu sais comment ses ennemis l'ont surnommé ?

— Il a donc des ennemis ?

— Parbleu ! Qui n'en a pas ? Enfin, veux-tu savoir son surnom ?

— Je veux bien.

— Le Sâr Puceau.

— Puceau !.. Non ? Mais alors, tu crois que...

— Qu'il est vierge ? Dame, c'est dans le domaine du possible. D'ailleurs, il s'en vante.

— Le drôle d'homme !

— N'est-ce pas ? Ah, il y a des gens qui ne sont pas ordinaires !

— Et tu crois que c'est vrai... tu crois qu'il n'a jamais ?...

— Qu'il n'a jamais connu l'amour ? Ma foi, oui, j'accepte bien volontiers la supposition que le sâr Eliphas Backann est un rosier, le rival de l'annuelle rosière de Nanterre et autres lieux, et celui de la pu celle d'Orléans. Si ça lui fait plaisir, Dour ma part, moi, je n'y vois pas d'inconvénient.

Et Paul Dornans eut un haussement d'épaules très significatif.

Puis, changeant de conversation et enlaçant la jeune montmartroise qui achevait de se dévêtir :

— C'est pas tout ça, la ChaufTe... Laissons ces louftingues tranquilles et tâchons d'être tout à fait à la question qui nous occupe...

Chaufferette ne releva pas l'épithète de louftingue appliquée au Hiérophante et à ses amis ; mais elle ne put s'empêcher de songer que Paul Dornans était à ce moment-là non seulement irrévérencieux à l'égard des symboUstes, mais aussi d'une bien basse matérialité...

Paul Dornans précisant sa caresse, ajouta :

— Tu sais, la Chauffe, les symbolistes ne m'aiment guère, mais je leur rends bien... Je ne crois, moi, qu'à la réalité des choses...

La lampe fut soufflée et toute la nuit Chaufferette rêva au sâr Backann.

Et quand l'aube pointa, elle s'endormit seu-

lement avec la résolution prise de se faire aimer coûte que coûte par le Mage, cet artiste prodigieux qui jusqu'alors n'avait jamais connu l'amour.

Mais comment retrouver Eliphas Backann, comment le revoir sans éveiller l'attention de Paul

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Dornans ? Elle essaya bien de proposer une nouvelle descente au Quartier, sous le prétexte de rendre visite à Marie Pasco, mais à cela son amant répondit que la serveuse de bocks venait de s'enfuir — oh ! sans doute pour quelques jours, une semaine tout au plus, — avec un jeune rapin qui la courtisait et avait, lui aussi, menacé de se tuer par amour pour elle.

Les amoureux devaient gîter en quelque chambre d'hôtel où ils cachaient leur roman à deux, loin des fureurs du petit Baratte, le pauvre petit Baratte qui réclamait Marie Pasco à tous les échos des brasseries et de Bullier, pour ne pas en perdre l'habitude.

— Maintenant, ajouta Bornans, tu comprends que je ne tiens pas du tout à me trouver sur le chemin de ce petit imbécile qui me raserait toute une soirée avec ses mésaventures amoureuses. Et puis, le Quartier est tout en émoi. Il parait que les Hydropathes ont émigré.

— Pour où ?

— Pour Montmartre ! Oui, ma petite Chaufferette, pour Montmartre. Ils ont presque tous abandonné la Plaine pour la Montagne. J'ai rencontré justement Emile Goudeau hier soir à la Grande Pinte en compagnie d'un grand type roux qui peignait dans le temps des chemins de croix pour' les magasins religieux de Saint-Sulpice. Ce rouquin, qui est solidement bâti et qui a un coffre du diable, a loué une boutique vide boulevard Rochechouart, à côté du petit horloger. Il s'appelle

Rodolphe Salis et a fondé dans sa boutique un cabaret artistique où les copains se réunissent pour boire des bocks, réciter des vers et chanter. Nous sommes même allés avec Goudeau visiter l'établissement de ce Salis. Il a meublé ça à la bricà-brac, avec des chaises, des bancs, des tables vaguement Louis XIII, une cheminée genre breton et des toiles, des pichets, des rapières aux murs. Tu verras ça. Je t'y emmènerai un de ces soirs. Il y a là un tas d'amis: Willette, Henry Somm, Rivière, Auriol, Jouy, Mac-Nab, et d'autres, d'autres...

— Et les symbolistes ? questionna Chaufferette; est-ce qu'ils y viendront ?

— Peut-être, mais ce n'est pas sûr. Ils sont trop barbcurs.

— Ah ! s'exclama la jeune Montmartroise si désappointée qu'elle ne trouva pas d'autres mots pour exprimer sa désolation.

Mais Vénus, bonne déesse de l'amour, devait prendre en pitié la Chauffe, car à quelques jours de là, comme les deux amants étaient en effet descendus à ce Chat Noir pour y passer la soirée, voilà que, juste au moment où Fragerolle achevait de lancer la dernière strophe de son fameux :

Sentinelle t veillez 1

la porte du cabaret battit et le sâr Eliphas Backann entra, en compagnie d'un ami de Paul Dornans, un mage aussi, l'ami, mais doublé d'un poète étrange et d'un morphinomane enragé.

— Mon ami Wenceslas Landouski ! dit Paul

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Dornans à Chaufferette, cependant que les deux magistes prenaient place à la table.

Le cœur de la Chauffe battit violemment, et sans plus attendre, cependant que son amant entreprenait une discussion

d'esthétique avec Wenceslas Landouski, elle entama de son côté d'amoureuses hostilités avec le sâr Backann.

Lui était toujours l'hermétique Hiérophante qu'elle avait côtoyé au Quartier Latin durant cette nuit à jamais légendaire.

Et c'est du bout des lèvres, avec le regard dédaigneusement parti pour l'Ailleurs qu'il répondait à la jeune femme.

— Vous êtes rare à Montmartre, monsieur Eliphas Backann, avait tout d'abord déclaré Cliaufferette.

— C'est que ce pays, în'est point celui où hantent les purs esprits, avait répliqué le mage en caressant sa barbe de ce geste souple qui lui était familier.

— Il y a pourtant de l'esprit sur la Butte, se récria la Montmartroise. Ce que vous dites-là prouve que vous ne connaissez pas mes compatriotes, voilà tout.

— Pardon ! je les connais parfaitement et je sais de quel genre d'esprit ils sont capables. Ils se moquent de tout, ils rient de tout, et on les voit manquer de respect même à mon féal Joséphin Péladan, ce génie !

— Je ne connais pas Péladan, déclara Chaufferette à demi voix. Tout ce que je sais de lui, c'est que mon amant ne le gobe guère, et qu'il ne peut parler de lui sans se moquer.

— Oh, fit le sâr Backann en levant les épaules, monsieur Dornans est un bon garçon. Mais de là à être un intellectuel capable de soutenir une conversation sur le symbole !

Paul Dornans, tout à son dialogue avec Wenceslas Landouski n'entendait rien.

— C'est vrai, concéda Chaufferette, que Paul est une âme très terre à terre...

— C'est un ignoble réaliste, affirma à demi voix le sâr Eliphas Backann. Il n'a pas été touché par ^a parole de Vérité. Il ignore et ignorera toujours

les secrets du Grand Arcane. Oh! je plains ceux qui partagent ses idées !

— Alors, vous me plaignez ? demanda vivement la Chauffe.

— De tout cœur ! dit le sâr qui était bien loin de partager les sentiments de la Montmartroise.

Celle-ci eut un brusque afflux de sang au visage. Une joie inconcevable l'envahit toute.

— J'adore le symbole, déclara-t-elle spontanément. Et je ne demande qu'une chose : être initiée le plus tôt possible à toutes vos cérémonies, y compris la Messe Noire. Je sens au fond de moimême quelque chose qui me dit que j'ai des aptitudes spéciales pour réaliser des œuvres extraordinaires.

— Vrai ? interrogea le sâr Backann en baissant un peu plus la voix, vous vous prêteriez au service de la Messe Noire ?

— Je me prêterai à tous les services avec ivresse et volupté, fit la Chauffe. Je vous le dis, mon corps est à vous... disposez-en à votre gré.

— Eh bien, s'il en est ainsi, j'accepte, répliqua le sâr Backann. Seulement je dois vous prévenir que les mystères de la Rose >^ Croix du Temple et du Graal sont inviolables et qu'ils ne doivent être révélés à âme qui vive, fut-ce une mère ou un amant.

— Entendu.

— Si je me sers de vous, vous jurerez de ne jamais rien révéler, même à monsieur Dornans ?

— Vous pensez, répondit Chaufferette, que c'est bien lui le dernier qui le saura !

D'autant que o'est un bourgeois.

Et vous un grand artiste. Oui, sâr, je suis à

vous.

— Eh bien, trouvez-vous demain à dix heures du soir à l'hôtel Turino, rue de Laval. Vous

O^fe'1

demanderez Donald O'Garter. Dites bien Donald, n'est-ce pas, parce que son frère, Maurice, est un fumiste qui n'est aucunement affilié à notre Loge. C'est un vulgaire chansonnier qui passe sa vie à réciter des choses profanes.

— Soyez tranquille... je me rappellerai bien Donald, hôtel Turino, rue de Lavai.

— C'est cela même. Nous avons une tenue.

autrement dit une cérémonie initiatique, chez notre frère Rose ^ Croix. Et la Messe Noire doit y être célébrée. Justement je n'ai pas de femme sous la main pour dire ma Messe. Car c'est moi qui officie.

— Je le pense bien.

— Et ce n'est pas pour me vanter... mais vous me verrez à l'œuvre. Je suis ardent et je me donne de tout cœur et tout entier.

— C'est ce qu'il faut, répliqua Chaufferette. Moi aussi, quand je suis à mon affaire, je m'abandonne entièrement C'est vous dire que j'espère que nous n'aurons à nous repentir ni l'un ni l'autre.

— Alors, convenu. Mais rompons cette conversation. Et à demain.

Le Sâr Backann se leva.

— Vous partez ? Déjà ? interrogea Paul Dornans.

— Oui, il le faut.

— Restez donc encore un peu avec nous... On va prendre des bocks !

— Non, je ne puis.

— Vous avez tort. Voilà le petit AndhréMordhann qui va nous dire des vers.

— Andhré Mordhann, déclara le sâr Eliphas avec conviction. Je ne puis pas le souffrir, ce petitlà. Il boit de l'éther, se pique à la morphine, porte des bagues avec indiscrétion.

— Vous n'avez rien à lui reprocher sur ce chapitre-là, nions Backann.

— Oui, mais moi, je suis sâr ! Enfin, adieu ! Eliphas Backann serra toutes les mains qui se

tendirent vers lui, et après avoir chatouillé mys-

térieusement le creux de la main de Chaufferette, qui pensa s'évanouir de plaisir, il prit la porte.

— Tu sais pourquoi le sâr déteste Mordhann ? interrogea Pierre Amelot en se penchant à l'oreille de Dornans.

— Non, pourquoi ?

— Parait que Mordhann l'a dégoté au cours d'une séance d'occultisme chez Edouard Dubus. Le sâr est bien arrivé avec un costume excentrique, des manches pagodes, des dentelles, et une paire de bottes à la Louis XllI. Mais Andhré Mordhann a surgi en Alcibiade et il s'était fait dorer les ongles de pied. Tout le monde a applaudi. Les deux symbolistes ont gi'incé des dents. Et depuis ce temps-là, ils s'envoûtent l'un l'autre.

— Ah, ils peuvent bien s'envoûter jusqu'à la Saint Glin-Glin ! s'exclama Paul Dornans en vidant sa choppe ; pourvu qu'ils ne nous emmerdent pas ! Pas vrai, la Chauffe ?

Chaufferette, écœurée par la vulgarité de ce langage, eut peine à retenir un geste de révolte.

Mais déjà Paul Dornans ne faisait plus attention à elle. Tout à l'audition d'un poème byzantin du petit Mordhann, il ponctuait de « Oh ! » et de « Ah ! » en compagnie de toute l'assemblée ironique, les vers du jeune esthète.

Celui-ci déclamait emphatiquement :

Son Altesse mon Ame errait par la vallée !

— Vive la Commune ! s'exclama Jules Jouy. Il n'y a pas d'Altesses ici !

— Bravo ! Bravo !

— Bis!

— La peau ! Ta gueule, Mordhann !

— Silence !

— Qu'il s'asseye !

,Le brouhaha s'enflait jusqu'au tumulte. La cinquantaine de rapins, gens de lettres et bohèmes réunis là, au Chat-Noir, dans cet étroit boyau continué jpar une arrière-salle dénommée l'Institut, faisait un potin épouvantable. Il en était ainsi tous les soirs.

Enfin, le silence — silence relatif — se rétablit et ce fut le bon poète Goudeau qui prit la parole pour réciter ce chef-d'œuvre et son chef-d'œuvre : La revanche des bêtes et des fleurs, à quoi succédèrent des chansons naturalistes d'Aristide Bruant et des monologues de Charles Gros.

Dans les coins, des collaborations se nouaient, des invectives s'échangeaient à propos de tout et de rien , des théories de Zola ou des amants d'Amandine ou de Mendika.

Et brochant sur le tout, la voix puissante du maître de céans, de Rodolphe Salis, excitant la verve des uns et des autres, dardant sur toute cette jeunesse et toute cette folie son louche regard d'exploiteur.

Et dans cette gaieté pourtant si communicative, alors que Paul Dornans échangeait des idées avec le groupe de ses amis, Ghaufferette rêvait déjà aux félicités futures que lui réservait le lendemain.

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