CHAPITRE VI
is donc, Paul ?
— Quoi, la Chauffe ?
— Qu'est-ce que tu m'as dit l'autre
soir ? Que Marie Pasco avait déserté le Quartier Latin ?
— Parfaitement. C'est Barsac qui m'a raconté ça. Il était descendu au Quartier avec une bande d'amis pour purger un peu les environs du boulevard Saint-Michel des maquereaux qui abondent dans ces parages, — tu sais, si Parsac recherche avec avidité toutes les occasions de mettre en relief ses biceps. C'est un sculpteur qui
fait beaucoup plus de poids que de sculpture. Eh bien, après avoir assommé une demi-douzaine de marlous, il est entré à la Cigarette pour prendre un bock, et là, il a appris de la bouche même de la grande Ida la nouvelle équipée de Marie Pasco.
— Eh, bien, elle y est revenue au Quartier.
— Comment sais-tu ça ?
— Il est probable que, si hier soir, au Chat Noir, tu avais un peu plus fait attention à ce que le sâr Ehphas Backann disait, au lieu de discuter avec tes gueulards d'amis, tu saurais comme moi que Daratte a remis la main sur Marie dans un hôtel du boulevard du Montparnasse. Et Marie Pasco a repris sa vie et son tablier à la Cigarette.
— Tant mieux pour elle, la Chauffe. Mais pourquoi me racontes-tu ça ? Tu n'as cependant pas envie de revadrouiller au Quartier ? D'abord, en ce moment-ci je n'ai pas beaucoup de temps. J'ai promis de tirer un acte d'une de.mes nouvelles pour un groupe de jeunes comédiens qui montent le Théâtre Libéral, c'est te dire que je n'ai pas l'intention de m'éparpiller. Bien au contraire. Jusqu'à nouvel ordre, on ne quitte plus la rue Cortot. Je travaille d'arrache-pieds.
— J'aurais pourtant bien aimé voir Marie.
— Eh bien, soit, va la voir! Tiens, ce soir, va passer, si tu veux, la soirée avec elle. Moi, je salirai du papier pendant ce temps-là. C'est facile. Tu reviendras par le dernier omnibus.
— Si ça ne t'ennuie pas ?
— Pas le moins du monde. Tu sais bien que moi, je suis pour la liberté, la grande liberté.
— Alors, j'accepte. Je filerai après dîner. T'es gentil, Paul. Faut que je t'embrasse.
— Ne te gêne pas pour moi. Allons-y !
Et Chaufferette sauta au cou de son amant, et l'embrassa avec une effusion fort tendre.
C'était en fin d'après-midi, dans leur logis de la rue Cortot. En robe de chambre et en pantoufles, Paul Dornans vautré au creux d'un canapé fumait de minces et hâtives cigarettes de tabac blond. Chaufferette, assise dans une bergère, en face de lui, se faisait les ongles avec toute l'attention que les Parisiennes frivoles et les Montmartroises compagnes d'artistes en particulier, attachent à cet exercice.
EUe ruminait depuis le matin sur la façon dont elle se prendrait pour conquérir le soir même sa liberté sans éveiller les soupçons de son amant. Et le souvenir brusquement surgi du fond de sa mémoire de Marie Pasco venait de lui donner le moyen de filer après le dîner rejoindre le sâr Elipha^ Backann à l'hôtel Turino, rue de Laval.
Oh! pour sûr qu'elle se rappelait bien l'adresse, et le nom aussi que le Hiérophante lui avait- dit de ne pas oublier. Et c'est sans hésitation qu'elle demanderait au concierge de lui indiquer la chambre de M. Donald.
Le dîner fut vivement expédié. Paul Dornans avait la tête prise par l'affabulation de sa pièce et Chaufferette par l'échafaudage de ses projets.
En un tour de main, la jeune femme, qui avait fait secrètement une toilette soignée, fut
prête. Et le chapeau sur la tête, elle vint à Paul Dornans.
— Bonsoir, Paul.
— Bonsoir, la Chauffe. Amuse-toi bien. Et n'oublie pas de prendre le dernier omnibus. Je vais travailler en attendant.
— Sois tranquille.
Elle s'enrubanna le cou d'un long boa de plumes et, cependant que le jeune écrivain se mettait au travail sur la table même de la salle à manger, selon son système favori.
Chaufferette descendit les pentes de la butte Montmartre par cette fraîche mais douce soirée ^^-^~^ d'avril qui semblait un salut du printemps proche. Des matous, du haut des gouttières, et des chattes au bord des trottoirs râlaient
d'amour.
Il semblait à Chaufferette que toute la Butte embaumait de joie ; en vérité oui, car par toutes les rues, elle ne voyait que des visages rieurs, des groupes enlacés, des midinettes, deux sous de fleurs au corsage, avançant la tête au creux des épaules de jeunes gens très fiers de leurs gracieux et fragiles fardeaux.
Des cours montaient des romances amoureuses, les romances simples et douces que Paul Delmet venait de mettre en vogue sur des poèmes chantants d'Albert Tinchant et de Vaucaire
Il va fleurir le joli mai, Quoi ! toutes celles que j'^amai Déjà parties!
Encore un baiser, veux-tu Lieu Un baiser qui n'engage à rien.
Sans qu'on se touche.
Tu le rendras à ton amant, En te figurant un moment Qu'il a ma bouche !
Et toutes les rues répétaient :
Encore un baiser...
Ces simples mots la montaient tout à fait, la petite Chaufferette ; et alors elle pressait davantage le pas ; elle aurait voulu avoir des ailes pour dévaler plus rapidement la rue Germain- Pilon et traverser la place Pigalle où les terrasses du Rat Mort et de la Nouvelle Athènes et le jardin de V Abbaye de Thélème commençaient à se peu-
pler d'artistes et de poètes venus discourir entre eux, autour du jet d'eau jaseur.
Toute en moiteur, et le cœur battant bien fort
dans la poitrine, elle arriva à l'hôtel Turino, dans la rue de Laval, cette rue qui allait bientôt, et non sans protestation, changer son nom pour
celui de Victor-Masse, à l'époque où le Chat Noir déménagerait du boulevard Rochechouart en grandes pompes et à grand orchestre pour se venir installer dans un luxueux hôtel.
— Pardon, demanda-t-elle au bureau de l'hôtel, monsieur Donald ?
— C'est au troisième, lui répondit une grosse femme barbue. Mais il n'y est pas.
— Cependant on m'avait dit...
— Attendez ! Il n'y est pas, mais si vous êtes la petite dame que l'on attend...
— Précisément, je suis la petite dame.
— Alors, mon enfant, voici la clef, montez. C'est le numéro 21. Vous pourrez vous coucher tout de suite. Il y a des draps blancs.
Chaufferette n'était pas encore revenue des explications que lui fournissait l'hôteUère que cette dernière lui avait passé au doigt une clef garnie d'un anneau de cuivre et dans la main même un chandelier allumé.
— Par exemple, se dit la petite Montmartroise, elle n'y va pas par quatre chemins, la vieille. Tout droit au but ! Ça doit être une ancienne cantinière ! Enfin !
Elle ascensionna les trois étages d'un escalier discret autant que décent, se trouva devant la porte portant le n^ 21, introduisit la clef dans la serrure, fit jouer le pêne et se trouva dans la chambre vide.
La banale chambre d'hôtel d'un banal hôtel. Un ht d'acajou, une armoire à glace, ane table-
toilette dans un coin. A terre, une descente délit figurant le tigre obligatoire et aux fenêtres, des doubles rideaux en percaline. Rien aux murs, sinon dans la ruelle du lit, un gigantesque triangle inséré dans une non moins gigantesque circonférence.
Toute déconcertée, son grand courage et sa grande joie évanouis en un instant, Chaufferette posa la bougie sur la table de nuit et se laissa aller dans le fauteuil devant l'armoire à glace qui lui renvoya aussitôt son impge avec fidélité, — ainsi d'ailleurs que le font toutes les armoires à glace.
Oui, une sorte de malaise l'étreignait maintenant. Elle avait compté trouver le sâr Eliphas Backann au rendez-vous, et voici qu'elle arrivait la première. Ah ça ! qu'est-ce que cela voulait dire? Elle ne s'était pourtant pas trompée d'heure. Et comme pour lui donner raison, dix heures se mirent à sonner précipitamment à la pendule qui, par miracle, fonctionnait.
Pourvu que le sâr ne lui eût pas monté unbateau ? Oh! non, cela ne se pouvait pas. Un si grand artiste ! Les blagues de rapins, c'était bon pour les gens dans le genre de Paul Dornans et Cie, mais un Eliphas Backann ne se donnait pas la peine de s'offrir des divertissements aussi bas, aussi grossiers.
Alors, comment se faisait-il qu'il ne fût pas là. fidèle et exact au rendez-vous ?
Et puis pourquoi ce rendez-vous, dans cette
chambre étrangère, plutôt que chez hii, dans la chapelle ?
Alors, elle se rappela que le sâr avaitparlé d'une initiation à quoi la Messe Noire devait servir de prétexte...
Une idée se fit soudainement très claire dans sa tête... Une initiation ! Mais sans nul doute, c'était la sienne, à elle, Chaufferette, à laquelle Eliphas Backann avait fait allusion... C'est cela... Le sâr allait l'initier en disant la Messe Noire avec elle... Et cette concierge-gérante qui venait de lui indiquer qu'elle avait mis des draps blancs et que la « petite» dame pouvait se coucher tout de suite, cette concierge devait être une symboliste qui en savait long sur la magie, les mages et leurs mystères !
Il n'y avait pas d'erreur. Il fallait que Chaufferette se couchât immédiatement.
Et aussitôt, la jeune Montmartroise retira son chapeau, son manteau, quitta sa jupe et ses jupons.
Elle prit cinq minutes pour enlever son pantalon et cinq autres minutes encore, ses bas retirés, pour admirer le reflet troublant de son corps joliment potelé dans la transparence de la glace.
Cela fait, en deux bonds, elle fut sur le lit et se coula lestement dans les draps;
Il en est quelquefois de la vie comme de certains vaudevilles : les personnages ont à peine eu le temps de prendre leurs places respectives que d'autres personnages surgisseni pour continuer à nouer davantage l'imbroglio.
Tel fut le cas de cette soirée qui devait laisser
un impérissable souvenir dans la mémoire de Chaufferette.
Elle venait de s'étendre sous les couvertures, lorsqu'un homme entra dans la chambre, un homme
sombre, dissimulé dans un de ces manteaux couleur muraille qui ont fait la joie de feu Ponson du Terrail.
Tout de suite, la Chauffe le reconnut.
— Eliphas ! sursauta-t-elle.
C'était en effet le mage.
— Vous ! répliqua-t-il, stupéfait.
— Je vous attends.
— Vous m'attendez ?
— Naturellement !
— Et Donald n'est pas arrivé?
— Je n'ai vu personne, mais n'avdns-nous pas rendez-vous ici pour dire ensemble la Messe Noire?
— Je ne dis pas le contraire. Mais pourquoi vous êtes-vous couchée ?
— Dame, je croyais... et puis, c'est la concierge qui me l'a dit.
— La concierge ?
— Oui... enfin la gérante, la patronne de l'hôtel, la vieille femme qui est en bas. Elle m'a même ajouté qu'elle avait mis exprès des draps blancs.
— Cette femme est une folle, jeune Chaufferette.
— Alors, il ne fallait pas me coucher ?
— Certainement que non.
Vous ne dites donc pas la Messe Noire dans
un lit, vous ?
Jamais! se récria le sâr avec indignation.
Le lit, c'est l'instrument de l'œuvre de chair.
— Eh bien ?
Eh bien, le lit est abominable. Si l'on écoutait les conseils de la Magie, on démolirait tous les" Uts... il n'y en aurait plus.
— Sapristi, fit Chaufferette, dans quoi dormirait-on alors ? Dans quoi ferait-on les enfants ?
— On dormirait à terre, enveloppé dans un cilice, et quant aux enfants, on n'en ferait plus.
— Pour les gosses, çà, vous avez raison. Je ne tiens pas du tout à la marmaille, moi. Mais pour le pieu, c'est une autre paire de manches. J'aime les bons matelas, les oreillers de plume et les édredons bien garnis. Enfin...
Et comme elle voyait le sâr Eliphas Backann aller et venir par la chambre, en exécutant le mouvement cher aux fauves de ménagerie , elle s'inquiéta :
— Faut-il me lever ?
Le sâr s'arrêta.
— Non, dit-il ; vous pouvez rester où vous êtes.... Excusez ma nervosité, ce soir, mais je suis tout surexcité.
— Ah, il n'y a pas que vous, allez, qui l'êtes surexcité ! confessa la Chauffe en coulant une œillade amoureuse au Hiérophante.
— Est-ce que vous aussi ?
— Tu parles !
— Donnez-moi votre main ! commanda brusquement le sâr en venant au bord du lit.
Chaufferette ne se le fit pas dire deux fois.
— Ma main ! clama-t-elle avec transport, la voici... Et tout ce que vous voudrez avec !
En même temps, elle offrit une menotte très rose et très potelée à celui qu'elle considérait comme son adorateur, pensant qu'il allait la couvrir de baisers.
11 n'en fut rien.
— Vous avez une ligne de vie assez bonne, prononça dignement le mage. La ligne de tête capricieuse, la ligne de cœur désordonnée, et le mont de Vénus énorme.
— Oh oui, énorme ! appuya Chaufferette.
— Faut bien faire attention à ça, consulta le sâr en se penchant. Vous avez de plus le double anneau de Vénus, qui indique une femme terriblement passionnelle... Oh, cet anneau de Vénus !
Et Eliphas Backann ouvrit des yeux démesurés.
Du coup Chaufferette n'y tint plus... Elle s'abattit sur la poitrine du mage, l'enlaça d« ses bras et le couvrit de baisers ardents.
Sous la secousse, la furie de cette tendresse désordonnée, le sâr sentit que quelque chose se détraquait en lui, l'homme sage, l'homme chaste entre les chastes. Un éblouissement lui passa devant les yeux. L'enfer lui ouvrit toutes grandes ses portes. Abruti, sans proférer un mot, littéralement affolé par l'assaut de ces baisers-morsures, il chancela et croula sur le lit...
Au matin, quand Chaufferette se réveilla, elle chercha en vain à ses côtés le mage aimé. Il avait fui, laissant pour seul témoignage de son indignation ces seuls mots tracés sur une vieille enveloppe :
« Arrière, incarnation de Satan ! Vous m'avez souillé ! J'en mourrai ! »
La Chauffe en fut tout estomaquée. Quoi ! c'était là la façon dont le sâr Eliphas Backann payait l'énorme dépense amoureuse dont elle
avait fait preuve, c'est ainsi qu'il la remerciait de ses câlineries ?
Ah! le cochon, le goret, l'imbécile !
La mort dans l'âme et un pli amer à la bouche, elle se rhabilla à la fois irritée et triste , et , quand elle fut prête , elle sortit de cette chambre où elle était entrée si joyeuse et dont elle s'éloignait si désabusée...
La tête basse, elle reprit le chemin de la rue ('ortot.