‹ Notre-Dame de la ButteChapitre 8 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L était huit heures du matin quand Paul Dornans se réveilla.

Il s'étira, se frotta les yeux, puis se leva sur son séant et c'est seulement alors qu'il s'aperçut avec un peu d'étonnement qu'il était seul dans son lit. — Tiens ! Tiens ! fit-il, c'est assez bizarre, la Chauffe qui n'est pas rentrée !

Il rassembla ses souvenirs.

La veille. Chaufferette l'avait quitté pour aller voir au quartier Latin Marie Pasco.

Elle était gaie, gentille comme d'habitude, et rien dans son attitude n'avait pu lui faire prévoir qu'elle nourrissait en secret le projet d'une escapade coupable.

Puis il s'était ennuyé, avait lâché

son travail et était descendu au boulevard d'où il était remonté à minuit après avoir gagné dix louis à son cercle. Il s'était couché sans inquiétude, sûr d'avance d'entendre sa maîtresse rentrer vers deux heures du matin.

Mais rien n'avait troublé son sommeil paisible.

Il ne put s'empêcher de sourire en se rappelant sa chance constante au baccarat.

— C'est peut-être elle qui m'a porté bonheur... conclut-il avec philosophie. N'importe, je la trouve sévère ! Je sais bien que Marie Pasco n'est pas une compagne de tout repos... mais la Chauffe est une fiUe sérieuse... Où diable et avec qui a-t-elle bien pu passer la nuit ?

Il fut interrompu dans ses réflexions par l'entrée d'Eulalie qui apportait le courrier.

La brave femme parut estomaquée de trouver Paul couché seul dans son lit.

— Madame n'est pas rentrée ? demanda-t-elle ingénument.

— Non, madame est chez une de ses amies.

— Mais madame rentrera pour déjeuner ?

— Ce n'est pas certain, Eulahe, vous me préparerez donc à déjeuner pour moi seul.

Paul Dornans n'était pas jaloux, mais il était sensible à la moindre blessure d'amour-propre.

Chaufferette ne fût-elle pas coupable, qu'il ne pouvait admettre une pareille façon d'agir.

Le doute lui était odieux et lui enlevait toute confiance pour l'avenir.

Il se leva, s'assit devant sa table, mais il lui fut impossible de travailler.

Toujours, comme une obsession, la même question se posait dans son esprit :

— Avec qui diable peut-elle bien avoir passé la nuit ?

Il n'avait jamais rien remarqué d'insolite dans son attitude des derniers jours.

Elle n'avait jamais affiché aucune préférence pour les familiers de la maison.

Au quartier Latin, elle ne connaissait personne si ce n'est les trois grotesques, en compagnie desquels ils avaient passé une soirée dont il avait gardé le souvenir.

Et certes, ce n'était pas d'eux que devait venir le danger !

Durant leurs six mois de collage. Chaufferette avait mené une existence exemplaire, l'accompagnant partout, ne s'absentant jamais.

Alors, quoi ? Comment s'expliquer cette fugue subite ?

L'idée d'un accident n'effleura pas même son esprit.

Au contraire, l'influence de cette folle de Marie Pasco autorisait les pires suppositions.

Brusquement, l'impatience le gagna.

— Ah ! Et puis, zut, après tout, c'est bien fait pour moi ! Je m'étais promis de vivre seul et tranquille dans mon coin. Sans m'en rendre compte, je me suis laissé empaumer pai' cette petite bécasse, qui s'est imposée chez moi... Si elle ne m'eût

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jamais donné une raison de rompre, j'en avais pour des années... Elle rtie fournit là une riche occasion de reprendre ma liberté. Profitons-en !

Paul Dornans était l'homme des décisions promptes. Il sonna Eulalie.

j— J'ai^à sortir. Que^mon iéjeuner 3oit prêt dans une heure.

Et tout satisfait d^- sa brusque détermination, il commença à faire sa toilette, en fredonnant un air à la mode.

— C'est entendu, pensait-il, je vais sortir, de

façon à ce qu'à son retour Chaufferette ne me trouve pas ici... Et ce soir, ce sera mon tour de jouer la fille de l'air. Voyons ? Où pourrais-je aller? Il ne faut pas qu'elle me retrouve, dans le cas où la fantaisie lui prendrait de me relancer.

Il réfléchit un moment, puis il eut un sourire. Le souvenir de Lucienne Gilard, la petite cabotine dont Boucanais lui avait, la veille de Noël, notifié le retour à Paris venait de subitement surgir dans son esprit.

Il la revit avec ses yeux pervers et câlins, son bout de nez retroussé et ses lèvres rouges encadrant une magnifique rangée de dents blanches.

Il revécut en un instant les heures exquises qu'il avait passées jadis avec la jolie fille à Bruxelles d'abord, où une de ses anciennes maîtresses la lui avait présentée, à Paris ensuite, pendant l'un de ses nombreux séjours dans la capitale. Car Lucienne était d'humeur essentiellement nomade. Elle avait horreur de la vie sédentaire et adorait les voyages. Aussi n'acceptait-elle jamais d'engagement de longue durée dans un théâtre fixe.

Elle était la spécialiste des tournées. On le savait et elle était toujours proposée en tête de liste dans les agences dramatiques formant des troupes pour les pays lointains.

— J'ai fait deux fois le tour du monde, proclamait-elle avec orgueil, et je ne m'en porte pas plus mal, au contraire !

Elle se vantait de connaître comme Paris toutes les capitales de l'Ancien et du Nouveau Continent,

et rien n'était amusant comme de l'entendre conter ses souvenirs de voyages. Au demeurant une fille calme, incapable d'un coup de cœur, et d'une amoralité charmante.

On ne lui connaissait aucune liaison et quand on s'étonnait de l'indifférence qu'elle montrait :

— Pourquoi, répondait-elle, voulez-vous que je complique ma vie ? Je me suis fait une existence très agréable... Je gagne beaucoup d'argent, beaucoup plus que si je travaillais régulièrement dans une boite où il me faudrait apprendre dix rôles par an et être l'esclave d'un directeur... Je vis libre et sans souci... Si je rencontre un type qui me plaît, je me laisse aimer et je tâche qu'il ne s'embête pas ! Puis, bonsoir, je repars ! Et je suis sûre qu'ainsi on me regrette toujours ! J'ai des amoureux qui restent fidèles à mon souvenir dans toutes les parties du monde et qui sont toujours heureux de me revoir ! J'aurais eu un mari ou des amants... mais nous nous serions mangé le nez tous les six mois !

Paul Dornans avait été un des rares privilégiés accueillis pai- Lucienne et ses relations passagères avec cette jolie fille uniquement sensuelle, dont il comprenait si bien le caractère, avaient marqué une date dans son existence.

La trahison probable de Chaufferette avait réveillé en lui le désir très vif de revoir la comédienne.

S'il la retrouvait, sa vengeance était toute prête et il allait jusqu'à se réjouir d'un incident qui brisait la chaîne que l'habitude avait rivée à son

pied et qui lui donnait une occasion de revenir à ses anciennes amours.

A onze heures, Eulalie annonça que le déjeuner était servi.

Paul Dornans se mit à table et mangea avec appétit.

— Ça me fait plaisir, dit la vieille femme, de voir monsieur faire honneur comme ça à mes plats !

— C'est parce que je suis content, mère Eulalie, répondit gaiement le jeune homme, et la joie donne faim !

— Monsieur a eu de bonnes nouvelles ce matin ?

— Oui... Une que je n'attendais pi.s... et qui est excellente ! Allons, servez- moi vite le café, car je < suis pressé !

Eulalie avait à peine eu le temps d'obéir qu'une clef tournait dans la serrure et brusquement Chaufferette apparut.

— Bonjour ! fit-elle. Gomment ! Tu déjeunes déjà ?

— Oui, je suis obligé de sortir. J'ai affaire. Marie Pasco va bien ?

Il avait répondu d'un ton si calme que Chaufferette resta interdite et pâle.

Pour se donner une contenance, elle s'assit, puis :

— Elle va très bien et elle m'a chargée de toutes ses amitiés pour toi.

— Tu la remercieras quand tu la verras. Il y eut un petit silence.

— Tu ne me demandes pas comment il se fait que je ne sois pas rentrée ?

— Pourquoi veux-tu que je te le demande ? fit Paul Dornans en sucrant tranquillement son café.

— Pour savoir. Il est tout naturel que tu veuilles apprendre où j'ai passé la nuit et par qui j'ai été retenue.

— Je ne suis pas curieux de ma nature, répondit Paul et j'ai horreur du ridicule. Si, comme j'aime à le croire, tu as obéi à un cas de force majeure, tu dois être la première à vouloir me l'expliquer. S'il s'est passé cette nuit des événements que tu as intérêt à me laisser ignorer, je te forcerais à mentir, en t'interrogeant. A quoi bon te mettre dans cette alternative ?

— Et tu n'as pas été inquiet ?

— Oh ! pat- du tout ! J'ai dormi jusqu'à ce matin du sommeil du juste.

— Eh bien! fit Chaufferette, vexée, je ne m'attendais guère à une pareille réception.

— De quoi te plains-tu ? Je ne te fais aucun reproche.Tu t'attendais à des compliments ?

— Je t'en prie, ne te moque pas de moi.

— Je n'y pense pas.

— Tu fais preuve d'une indifférence à mon égard...

— Allons, ne sois pas injuste.

— Et si je n'étais pas rentrée tout à l'heure, tu allais sortir sans m'attendre ?

— Naturellement.

— Je suppose que c'aurait dans été l'intention d'aller au-devant de moi ou dans tous les cas de te renseigner sur ce que j'étais devenue ?

— Oh ! pas du tout.

— C'est trop fort ! Et où vas-tu ?

— Je viens de te dire que j'avais affaire.

Paul Dornans acheva de boire son café, puis il se leva et demanda son chapeau.

— Ah ! non, s'écria Chaufferette, tu ne partiras pas sans m'avoir entendue.

— Je t'ai dit que je n'y tenais pas.

— Moi, je l'exige !

Elle le força à se rasseoir et d'un ton saccadé, elle commença à lui faire le récit détaillé de son aventure.

Elle avait dîné à la brasserie avec Marie Pasco,

puis toutes deux étaient montées jusqu'à Bullier. Là, Marie avait rencontré un grand nombre d'amis qui leur avaient fait fête. Puis, il avait fallu souper.

Marie, très en train comme d'habitude, avait été étourdissante de gaieté et les heures s'étaient écoulées sans qu'on y prit gai'de.

Après la fermeture des établissements et malgré

son opposition,la joyeuse compagnie avait terminé la nuit chez l'inévitable Beauvy!

Au petit jour, elle avait insisté pour prendre une voiture et regagner la Butte, mais Marie s'était moquée d'elle :

— T'en aller maintenant ! Tu es folle ! Voilà qu'il fait jour ! Tu vas venir te reposer chez moi. Et tu partiras quand tu auras dormi.

— A dix heures, quand je me suis levée, conclut Chaufferette, Marie émettait encore la prétention de me garder à déjeuner... J'ai été assez bête pour craindre que tu ne sois inquiet et j'ai préféré revenir de suite. J'en ai été bien récompensée !

— C'est tout ? demanda Paul Dornans.

— Bien sûr que c'est tout.

— Eh bien ! je m'en vais.

— Où est-ce que je te retrouve ce soir ?

— Je t'avoue que je ne sais pas moi-même ou je serai... très sincèrement.

— Je vois bien, dit Chau^erette, renonçant tout à coup à vaincre l'impassibilité de son amant, que tu es fâché contre moi.

— Pas le moins du monde.

— Eh bien ! embrasse-moi !

— Bien volontiers.

Paul Dornans pencha la tête.

Chaufferette entoura de ses deux bras et avec une sorte de frénésie le cou de son amant et elle le baisa longuement sur les lèvres.

— Tu es contente, dit Paul en se dégageant, eh bien, au revoir !

Tu ne rentreras pas trop tard ?

J'espère que non.

Dans tous les cas, pour dîner ?

Oh çà, je ne sais pas !

Et il sortit, heureux d'avoir joué avec tant de calme et de sérénité sa petite comédie.

Chaufferette, debout ' devant la fenêtre, le regarda s'éloigner-

Quand il eut disparu, au coin de la place du Tertre, elle appela Eulalie :

— Monsieur ne vous a rien dit ce matin ?

— Non !... Ah ! si ! Il m'a dit être bien content d'une nouvelle qu'il avait reçue. En effet, il avait l'air tout joyeux. ïl chantait, en s'habillant...

— C'est bien, je vous remercie.

Chaufferette entra dans sa chambre, se décoiffa

et lança à la volée son chapeau sur le Ht, puis elle se laissa tomber sur un fauteuil, en murmurant entre ses dents :

— Allons ! je crois que je viens de faire la belle gaffe !

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