‹ Notre-Dame de la Fin des Terres de SoulacChapitre 30 sur 39 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Soulac dans les temps modernes.

Le monastère florissant au moyen âge. — Les prieurs. — Le serment d'hommage, — La commende, — Décadence insensible, — Déprédations sacrilèges. — Le grand cardinal de Sourdis. — Horreurs commises par les huguenots. — Un curé martyr. — Les Bénédictins de Saint-Maur. — Un dernier inventaire de l’église.

Nous n'avons point parlé du monastère de Soulac en ce florissant état de la ville au moyen âge. Il était là pourtant, gardien vigilant et serviteur infatigable de la basilique. Abrité derrière le mur septentrional, il formait un quadrilatère dont on a retrouvé dernièrement ie tracé sommaire. Il fut remblayé en même temps que la basilique elle-même dont il suivit toutes les péripéties. La crainte des guerres le fit créneler sur la fin du moyen âge et transformer en château-fort.

C'était un prieuré régulier de l'Ordre de Saint: l Benoît. Il pouvait entretenir et entretint jusqu'à douze moines. Ils faisaient le service de la basilique, mais en même temps ils menaient la vie claustrale et contemplative. Le moine bénédictin n'est pas voué par état à la prédication et aux ministères extérieurs; il les accepte comme un complément de sa vie, ou plutôt comme uneh nécessité des temps; il ne les recherche pas. Il Se contente de vivre et de mourir sous l’œil de Dieu, dans la pratique des conseils évangéliques, et avec le soutien de la vie commune. Sa tàche propre estde faire au chœur l'office liturgique, de“ rendre à Dieu ce sacrifice de louanges qui honore“ la divine Majesté, de lui immoler cette hostie des { lèvres qui confessent son nom adorable. Et par là il remplit un grand devoir social. Il prie pOur ceux qui ne prient pas; il adore pour ceux qui blasphèment. Il rétablit l'équilibre du monde moral, et le monde ne s’en doute pas.

Les annales d’un monastère, a-t-on dit, s'écri-” vent au ciel et non sur la terre. Qu'on ne s'étonne pas si le prieuré de Soulac n’a laissé aucune trace éclatante, aucun nom tant soit peu retentissant.… L'œuvre des moines est essentiellement collec-« tive. Is ont construit la basilique, ils y ont attiré les foules, ils ont maintenu la foi dans toute la contrée. Voilà leur œuvre. N’exigez aucun nom. Leur puissance vient précisément de ce que les”

individualités se sont effacées dans l’œuvre - commune (),

Et toutefois nous avons une liste des prieurs de Soulac. Ce titre paraît d’abord réservé aux abbés de Sainte-Croix. Le premier religieux qui se trouve désigné sous le titre pur et simple de prieur de Soulac est Guillaume de Gombaud, en 1131. En 1196, nous trouvons comme prieur Robert de Fleury; en 1214, Aiïiquelm de Cambes; en 1254, Guillaume de Montignac ; en 1307, G. des Périlh ; en 1361, Arnaud de la Planche; en 1373, - Arnaud d'Avensan ; en 1387, Pierre de Montausier ; en 1415, Pierre Bourgoing; en 1421, Bernard de la Planche, qualifié également vicaire général de l'archevêque de Bordeaux ().

Ces prieurs étaient également seigneurs du pays au nom de l’abbé de Sainte-Croix. Au spirituel, ils avaient été déclarés exempts de la juridiction de lOrdinaire par une Bulle de Benoît VIII sous la date de 1022. Au temporel, ils

(1) Est-il besoin de dire qu'aux xume et xiv° siècles, les moines de Soulac ne fabriquaient pas de Dentifrice ; pas plus, d’ailleurs, qu'ils n’en fabriquent aujourd’hui ! Le fameux Pierre Boursaud auquel ce produit pharmaceutique a donné une célébrité posthume n'existe pas sur la liste des prieurs de Soulac. Au moyen âge, les moines n'avaient pas besoin de faire de commerce pour se procurer des moyens d'existence. (2) Cette liste est prise du livre de M. Mezuret: Sainte Véronique, ch. x.

avaient, de par concession des ducs d'Aquitaine et des rois d'Angleterre, outre les différents droits M seigneuriaux, droits de haute, moyenne et basse justice ; ils traitaient presque d’égal à égal avec" les seigneurs de Lesparre. Les habitants de Soulac leur prêtaient hommage-lige comme aux représentants de l’abbé de Sainte-Croix. Nous avons en mains plusieurs pièces datées de la fin

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du moyen âge et relatant cette cérémonie. « A. genoux devant l'autel, les mains posées sur les saints Évangiles de Dieu et la sainte Croix, tête nue, sans couteau ni ceinture, ni aucune espèce d'armes, ils promettent qu’ils seront bons, loyaux et obéissants à monseigneur l’abbé, au prieur et

à leurs officiers; qu’ils conserveront leurs biens et leurs droits, empêcheront tout dommage et n'obéiront pas à un autre seigneur. » Telle était la formule de cet hommage : prêté devant l’autel de la sainte Vierge avec une pompe toute relisieuse, il n'avait rien qui offensàt la dignité des tenanciers de Soulac.

Au commencement du xv° siècle survint un événement qui exerça la plus néfaste influence sur les destinées de lordre monastique. La commende fit son apparition; les abbayes et les prieurés furent pourvus de titulaires qui n’avaient rien de religieux et qui se contentaient d’en toucher les revenus sans remplir aucune des obligations de la vie claustrale. Ces titulaires étaient soit des ecclésiastiques, soit même des séculiers. L'abbaye de Sainte-Croix tomba en commende en l’an 1435. Henri de Cavier, évêque de Bazas, en fut nommé abbé, et le roi d’Angleterre confirma l’élection en évinçant un abbé qui avait été régulièrement élu par les religieux. Depuis lors ce beau monastère alla toujours en décadence.

. Le prieuré de Soulac subit le contre-coup de

cet état de choses. Lui aussi fut mis en commende. Le religieux qui exerçait la charge de prieur n'avait plus avec lui que deux moines, lesquels, . dit une pièce du temps, « avec d’autres prestres séculiers célébraient l'office divin et disaient les

DLL:

Heures canoniales tant de nuïict que de Jour en ladicte église de Notre-Dame et faisaient leur résidence en la maison dudit prieur ».

Cette adjonction de prêtres séculiers s'explique par le grand nombre d’offices et services dont était chargé le coutumier de l’église de Soulac. Les matines devaient être célébrées solennellement à toutes les grandes fêtes de l’année, ainsi qu'aux principales fêtes de Notre-Dame; il y avait procession par le bourg des grands rues toutes les fêtes susdites et tous les premiers dimanches du mois; on disait chaque jour delPannée vêpresde Notre-Dame, pour ce que l’église el la paroisse est fonds de Notre-Dame. Une particularité curieuse est que ces matines se disaient, non suivant le. rite monastique, mais suivant le romain, à neuf psaumes el neuf laissons.

À ce coutumier était annexée une pièce où lon rappelait ses obligations au curé de Soulac. « Il doit faire religieusement les processions des Rogations et de saint Marc; il ne doit jamais s’absenter sans cause et sans pourvoir à son remplacement par un prêtre ou religieux, etc. » Cette pièce est terminée par cette clause curieuse : « Item était arresté que le curé ne se meslerait des affaires temporelles de la paroisse ni de

De.

(4) Voir ces deux pièces dans le livre de M. Mezuret: Sainte Véronique, p. 232 et suiv.

l’églize, ains seulement des spirituelles. » Ceci est - assez moderne : passe pour les affaires temporelles de la paroisse, mais celles de l’église { Hélas ! cet état de choses, qui n’était déjà plus le temps où florissait la vie religieuse au prieuré - de Soulac, allait faire place à de tristes jours de désolation sacrilège. Au commencement du xvie siècle fut nommé prieur un certain Pierre de Bar (1). C'était un de ces hommes licencieux, comme il ne s’en trouvait que trop à cette époque, qui eussent volontiers installé un chenil dans les églises dont ils étaient les titulaires. II mit hors du prieuré les prêtres et religieux desservants, et réduisit le personnel de léglise à un simple “prêtre ou vicaire. L'église fut livrée à un tel abandon qu’on pouvait dire d’elle comme de l’église de La Sauve qu'il fallait avoir reçu les sacrements pour y entrer, et qu'une partie des voûtes s’effondra. Quand au monastère, il devint inhabitable. Le scandale des pèlerins était grand, la désolation profonde. Le syndic des habitants de Soulac adressa en 1532 une plainte motivée au Parlement de Bordeaux et réclama justice contre une pareille forfaiture à des obligations sacrées. Le Parlement donna ordre au sénéchal de

(1) Bien entendu ce Pierre de Bar n'avait rien de religieux ; c'était un hobereau quelconque, à qui l’on avait livré les revenus du prieuré de Soulac.

Guyenne de porter remède à un abus si criant.

En cette même année 1532, Pierre de Bar céda le

prieuré à un certain Ginot.

Le sanctuaire de Soulac n'était pas pour cela

au terme de ses épreuves. On commençait à voir

les barques des huguenots de la Saintonge sillonner la Gironde. À tout instant, elles pouaient débarquer des bandes qui ne manquaient

pas de saccager les églises. Soulac était plus

exposé que tout autre pays. On crénela l’église,

on transforma le monastère en forteresse, On

cacha les vases sacrés. Le xvr siècle s’acheva

pourtant sans qu'on eût à signaler aucune dépré-

dation notable.

Le xvrre s'ouvrit par l’épiscopat réparateur du

nd

cardinal de Sourdis. Ce grand prélat, le Charles“

3orromée du diocèse de Bordeaux, ne laissa rien échapper à sa vigilance infatigable. Il fut le bienfaiteur insigne de Notre-Dame de la Fin des Terres. En 1609, sur le rapport de son archidiacre

Pierre de Lurbe, il ordonne que la coupe de Ia

custode soit dorée, qu'il sera fait un tabernacle,

que, tant à raison de l'absence el non résidence des curés que pour le rétablissement de léglise,

les fruits et revenus de la cure seront saisis et

consacrés à ce rétablissement; que les habitants

fournirontles deux tiers des frais qu'il ones de faire pour l'église en question.

Quelque temps après, il vient visiter en per-

sonne le vénéré sanctuaire. Sa piété s’alarme du mauvais état des vases sacrés et reliquaires. Il y avise par une ordonnance du 20 mars 1612. Il statue que de tous les reliquaires qui ont été gâtés et rompus pour avoir été cachés par l’injure des guerres, il sera fait deux beaux reliquaires décents et honnêtes ; que des cinq calices rompus il en sera fait deux convenables ; que l’image d’argent de Notre-Dame sera dorée en dehors ; qu’il sera fait un ostensoir et une croix d'argent. Le curé de Soulac et un sieur de Lapillane sont chargés de veiller à l'exécution de cette ordonnance (),

Les intentions du grand cardinal furent contrariées par les incursions des huguenots de la Saintonge. L'’orage, qui menaçait depuis longtemps, creva. Nous sommes au moment où le protestantisme essaie de relever la tête. Il a son quartier général à La Rochelle. Jehan de Fabas, seioneur de Castets-en-Dorthe, fait une descente en Médoc le 5 février 1622. Heureusement que son approche fut signalée ; on se hâta de cacher en terre les saintes reliques de la basilique. Il était temps. Fabas mouilla devant Soulac avec une infanterie considérable, de l’artillerie et de I cavalerie. Le bourg fut emporté d'emblée.

“L'église, qu'on avait mise en état de défense, le

(1) Ces deux pièces se trouvent dans M. Mezuret : Sainte Véronique, p. 236-237.

monastère où l’on avait percé des meurtrières encore visibles aujourd’hui, tinrent pendant

’ vingt-quatre heures. La reddi-" ù , tion amena des scènes horribles

l \ et sacrilèges, où l’on reconnait, es Ur UUI ll | A ë. Le larve avec la brutalité du soudard, sis } :

limpiété du huguenot. Une Ÿ relationcontemporaine, ,{ adressée au cardinal de x \ÿ Sourdis, a conservé le.

s, récit de ces violences; 27 en voiciun extrait rela- S tif à Soulac ( : | N «Ledixièmefebvrier,

"red maître François | Besse, prêtre et curés

pl À dudit Soulac, qui fut.

\ pris parles ennemis en"

(1) Relation inédite.

d'excès commis en.

1622 dans le Bas-.

Médoc par les huguenots, « pub'iée par A. Dupré. —.

Extrait de la Revue Catholique de Bordeaux du 10.

mai 1891, p. 5-6. “4

la susdite église et en à échappé quatre jours après et vint en la ville de Lesparre, interpellé à nous déclarer ce qui s'était passé contre l'honneur de Dieu et de son église, en présence de M° Jehan Charpentier, curé de Lesparre et témoin synodal en ce détroit, M° Jehan Veyssière, curé de Queyrac, et M° Anthoine Boyer, curé de Vendhays, nous aurait dit que le sixième dudit moys, les rebelles auraient fait une mascarade, étant revêtus des ornements sacerdotaux, mis l’image du saint crucifix et celle de la Vierge sur un lit par risée et icelles portées en quelques carrefours dudit bourg, coupèrent après les bras et les jambes audit crucifix, après lui avoir donné nombre infini de coups de piques et d’épées, finalement firent rouler le tronc du haut de la montagne en bas; fouillèrent dans les sépulcres pensant y trouver des trésors; attestant qu'on avait exercé sur lui toutes sortes d’inhumanités, afin de lui faire enseigner les reliques et vases sacrés; aucuns lui voulaient arracher les ongles, autres lui étreindre le front avec une corde; autres... : lun le pinçait, l’autre lui arrachaiït les cheveux, et en telle facon le tourmentèrent que quatre jours après qu'il fut retiré audit Lesparre, il rendit l'âme à Dieu et fut inhumé au couvent des PP. Cordeliers. »

Saluons ce martyr obscur, ce vaillant curé qui, pour ne pas livrer les vases sacrés et les

saintes reliques, mourut victime des mauvais traitements qui lui furent infligés. Albigeoiïis du moyen âge, huguenots des xvi® et xvrr® siècles, révolutionnaires de notre temps’: létiquette seule a changé, ce sont les mêmes saturnales impies, c’est la même rage contre Dieu et son Christ.

Cependant les huguenots ne restèrent pas longtemps en Médoc. Ils furent d’abord combattus avec avantage par les milices du pays.

On donna l’alarme à Bordeaux. Pierre d’Ornano, -

gouverneur de la ville et abbé commendataire de Sainte-Croix, plus connu sous le nom de Monsieur de Sainte-Croix, vint se mettre à la tête de la petite armée catholique, et s’en alla, le 24 mars, suivant l’expression du rapport cité plus haut, donner un réveille-matin à M. de Fabas au bourg de Soulac. La petite ville fut reprise sans coup férir, et purgée des bandits qui linfestaient. Quelques jours après, Fabas sollicita une trêve et il l’obtint.

Quand le calme fut à peu près revenu, on retira les reliques de leur &achette, comme il conste d’un acte passé le 8 octobre de la même année et signé par Campistron, curé de Soulac ; mais on n’osa pas les replacer dans léglise : elles furent confiées aux soins de deux. honorables habitants du pays.

Nul doute que le grand cœur de Sourdis ne se

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soit apitoyé sur ces désastres qui heureusement ne se renouvelèrent plus.

En 1629, cet éminent prélat fit venir les Bénédictins dits de Saint-Maur dans l’abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux. Ces religieux, on le Sait, firent refleurir dans toute la France les traditions de science et de piété qui signalèrent

l'Ordre de Saint-Benoît durant de longs siècles.

La commende malheureusement paralysa leurs

efforts, et rendit inutiles leurs vertus. Ils

n'étaient, si l’on peut s'exprimer ainsi, que les

.… tenanciers de leurs abbayes, au lieu d’en être les

possesseurs. Ils étaient posés sur le sol, et un sol mouvant, plutôt qu’enracinés.

Soulac continua à avoir des curés à la nomination de Monsieur de Sainte-Croix; et Monsieur de Sainte-Croix pouvait être, comme fut Pierre d’'Ornano, un maréchal de France. Plusieurs religieux mauristes sont qualifiés procureurs du prieuré de Soulac : en étaient-ils proprement

. curés ? Nous ne savons ; quoi qu'il en soit, nous

ne croyons pas que la vie monastique ait été rétablie dans le vieux prieuré.

La décadence morale précède la décadence matérielle : il en est toujours ainsi, c’est une loi de l’histoire.

La fin du xvrr siècle nous à légué sur la basilique de Soulac un document assez curieux :

c'est un inventaire daté de 1676, et signé Coudert,

curé de Soulac. Il a été pour la première fois publié par le docteur Kérédan (®. On y remarque :

Deux calices, ceux-là ‘sans doute que le cardinal de Sourdis avait fait refondre ;

« Plus une Notre-Dame, o% il y à du lait de la Sainte Vierge, pesant un marc et demi, d'argent doré ;

» Plus un grand reliquaire, sur lequel on à

monté un soleil d'argent doré, pesant environ «

quatre marcs;

» Plus un reliquaire, pesant deux marcs, où il y a des reliques de saint Barthélemy, de saint Pierre et des Innocents;

» Plus un autre reliquaire d'argent, pesant

environ deux mares, où sont les reliques de saint.

Projet, du foin de la crèche où Jésus reposa, de la Madeleine, et de la palme que Jésus porta en triomphe ;

» Plus, dans le même grand coffre, avons trouvé un caillou duquel saint Étienne fut lapidé. »

Telles étaient à cette époque les reliques formant le trésor de Notre-Dame de la Fin des

Terres. Autrefois ce trésor avait été bien plus” opulent. Beaucoup de pièces s'étaient trouvées.

perdues ou gâtées par l’injure des temps et des ouerres. Aujourd’hui :l n’en reste que le sou-

(1) Soulac et sa plage, p. 88.

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venir : que ne donnerions-nous pas pour retrouver cette statuette en argent doré, « où il y avait du lait de la Sainte Vierge » |

Nous allons maintenant assister au dernier drame de cette histoire si mouvementée, l’ensevelissement de Soulac et de sa vieille basilique sous les sables.

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