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CHAPITRE IX L’Ensevelissement sous les sables

Mystérieuse puissance de l’Océan. — La lutte contre les sables. — L’affaissement du sol et l'érosion du rivage. — Remblais nouveaux. — Soulac amoindri, — La basilique envahie, — Délibération relative à son abandon. — Le nouveau Soulac. — Le linceul mouvant, — La solitude et la mer.

L’'Océan est une puissance bien terrible et bien mystérieuse. Pourquoi à certaines époques pousset-il ses flots à la conquête de ses rivages, alors qu’en d’autres temps il semble les retirer? La science est impuissante à expliquer ce phénomène qui tient à des lois générales trop complexes. « Il semble, dit Montaigne, qu’il y aye des mouvements, naturels les uns, les autres fiebyvreux, en ces grands corps comme aux nôtres. » Les mouvements naturels, c’est le flux et le reflux quotidien, le soulèvement normal des marées. Ce que Montaigne appelle un mouvement fiévreux, est l'impulsion sourde en vertu

de laquelle l'Océan entame certains rivages qu'il avait longtemps laissés intacts.

Nous avons constaté au xirr siècle un mouve- ment des dunes et un amoncellement des sables dans le voisinage de la basilique, qui amenèrent les eaux sur le dallage primitif et nécessitèrent des remblais considérables. À ce moment, Soulac avait pris une réelle importance. On exécuta des travaux de défense, on établit des chaussées pavées du côté de l’Océan. Sans doute aussi que des plantations, ne serait-ce que celles quiaccom- . pagnent toute agglomération humaine, fixèrent les sables aux alentours de la petite ville, et neutralisèrent l’action du vent sur ces masses mobiles. Le fait est que pendant deux ou trois à siècles on ne voit pas qu’on ait eu à lutter contre un danger nouveau d’ensablement.

Mais au xvr°siècle le danger reparaît. Les Essais de Montaigne nous fournissent à ce sujet un curieux témoignage. Le célèbre auteur avait un frère nommé Thomas, qui, par son mariage avec Jaquette d’Arsac en 1560, était devenu seigneur de Lilhan, contrée située sur le territoire actuel de Soulac. Or, voici ce qu'il écrit : « En Médoc, le long de la mer, mon frère, sieur d’Arsac, voit une sienne terre ensevelie sous les sables que la mer vomit devant elle; le faiste d’aucuns bâtiments paraît encore : ses rentes et domaines se sont | eschangés en pacages bien maigres. Les habi-

tans disent que depuis quelque temps la mer se poulse si fort vers eulx qu’ils ont perdu quatre lieues de terre. Les sables sont ses fourriers, et nous voyons de grandes montioles d’arène mouvante qui marchent d’une demi-lieue devant elle et gagnent pays. »

Le témoignage est formel: depuis quelque temps, la mer avancçait 4), rongeant les côtes, et poussant devant elle la ligne mouvante des dunes qui ensevelissaient tout dans leur marche irrésistible.

Nous admettons bien volontiers qu'il y ait eu quelque exagération dans les dires des paysans qui se lamentaient d’avoir perdu quatre lieues de terre. Mais le déplacement de la côte de l’ouest vers l’est est un fait qu’on ne saurait nier, et que les observations géologiques établissent avec un luxe de preuves très frappantes.

Il est évident, dit Élisée Reclus, dans sa Géographie universelle, « que l’homme habitait … la contrée où la masse des dunes déroule actuel- - lement des flots de sables. En effet, des traces irrécusables de l’industrie humaine se montrent cà et là sur les étroites laisses de mer qui limitent

UM) Nous tirons cette citation de Montaigne (Essais, t. I, livre xxx) de la brochure de M. Goudineau : Navigabilité de la Gironde. — Ces quatre lieues de terre mangées par la mer - sont sans doute l’espace occupé par l'Océan entre Cordouan - et le rivage actuel.

la base occidentale des dunes. Près de la pointe de la Négade, au sud des plages de Soulac, ce sont les restes d’un four autour duquel sont épars d'innombrables débris de poterie témoignant d’une assez grande habileté pratique; ailleurs ce sont des troncs de pins, des bois à demi carbonisés, des cendres, des amas de goudron, et d’autres vestiges dont l’ensemble rappelle tout à fait l'aspect des campements actuels de résiniers. En d’autres endroits, on voit des fossés, des pas d'hommes empreints sur les couches d'argile que le sable des dunes emporté par le vent laisse à découvert. |

» Il est donc certain que la mer a rongé la côte « des landes. Mais outre l'érosion, il y a eu affaissement du littoral ; car tous ces restes du travail de l’homme, qui devraient se trouver au dessus du niveau des hautes mers, se rencontrent en“ maints endroits au ras des eaux de reflux...

» Quelle a été la cause de cet affaissement incontestable du so1? Le poids énorme des dunes“ qui ont comprimé les couches sous-jacentes peut avoir contribué pour une certaine part, à Ia dépression des terres; mais ce phénomène ne doit-il pas aussi s’expliquer par un mouvement normal de descente auquel toute la contrée serait soumise ? () » ‘3

Et le savant auteur justifie son dire, en établis

(1) Elisée Reclus. La France, p. 110-143,

sant, d’après des témoignages certains, que le banc rocheux de Cordouan s’est enfoncé et s'enfonce lentement dans la mer. Sur la fin du xvi® siècle, quand le phare actuel (moins son étage supérieur) fut construit sous la direction du … célèbre architecte Louis de Foix, toute une

population d'ouvriers campait sur les rochers d’alentour, et formait comme un petit village; aujourd’hui la tête de ces rochers paraît seulement à marée basse. D’après les calculs de M. Delfortrie, le mouvement-graduel de dépres- Sion serait de trois millimètres par an, |

Il y à donc eu depuis dix siècles, sur nos côtes médocaines, tout à la fois abaissement du sol et érosion de l'Océan. En calculant l’affaissement d’après les données de M. Delfortrie, le sol sur lequel repose la basilique aurait été déprimé depuis sa construction de deux mètres et demi environ. C’est ce qui explique son niveau actuellement si bas, et submergé dans une nappe d’eau. Elle s’enfonçait insensiblement, en même temps que les tourbillons du sable se préparaient à lenvelopper.

Terrible envahissement que celui des sables!

Il faut avoir vécu sur les bords de la mer pour se rendre compte de ce qu'il à d’irrésistible. Les monticules sablonneux avancent ou reculent, selon que le vent souffle de terre ou de mer. Mais comme le vent d'ouest est beaucoup plus fréquent

et plus fort, les dunes gagnent sans cesse du terrain dans la direction de l’est. Pendant une tempête, il se produit un tourbillonnement dont on n'a pas l’idée : les cimes sablonneuses s’écroulent et comblent les vallons; là où il y a un obstacle, le sable s’amoncelle rapidement; de nouvelles pentes se forment, c’est une véritable migration des dunes.

Rencontrent-elles un village, une forêt, un champ cultivé, le sable s'y dépose, y pénètre de toutes parts comme une poussière impalpable; et au bout de quelques années tout se trouve enseveli sous ce linceul blanc. Un grand nombre

de villages, mentionnés dans les archives du «

moyen âge sur le littoral aquitain, ont été ainsi

obstrués et recouverts; ils ont disparu sous les.

tourbillons du sable, comme Herculanum sous la lave, ou plutôt comme Pompéi sous une pluie de cendres. |

Le même sort était réservé à Soulac et à sa vieille basilique.

Au commencement du xvrr siècle, lapopulation avait notablement diminué : les terriers de cette époque marquent la suppression de plusieurs rues. La petite cité était moins bien armée pour se défendre. Peu à peu elle voyait lesable s’entasser le long de ses murs et pénétrer irrésistiblement dans son enceinte. On fut obligé de

rehausser le sol intérieur de la basilique : les.

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livres de la fin du xvr* siècle font foi de la nécessité où l’on se trouva d'y transporter de la terre. Mais ce n'étaient là que d’impuissants palliatifs : l’élément impalpable continuait à s’amonceler comme une marée montante.

La grande dune, qui devait ensevelir l’église, se formait lentement tout alentour sur les toits d'habitations voisines déjà recouvertes. Le tourbillonnement du vent laissait encore un certain vide autour de son enceinte : phénomène que l’on peut remarquer chaque fois que le sable envahit

une construction quelconque, ne serait-ce qu’une cabine sur la plage. Mais de temps en temps il se produisait des glissements formidables qui projetaient sur les murailles du monument les pentes sablonneuses : le niveau envahisseur montait peu à peu et en arrivait à obstruer les fenêtres. Comment faire reculer cette masse, inattaquable dans son effrayante mobilité? Impuissants à défendre leurs propres demeures, les habitants émigraient les uns après les autres, et s’en allaient bâtir un nouveau village, un nouveau Soulac, à deux kilomètres dans la plaine derrière la ligne des dunes. Ils constatèerent douloureusement l'impossibilité où ils se trouvaient de protéger leur vieille église, et résolurent de transporter la maison de Dieu au centre des nouvelles habitations.

Le 16 février 1744, par devant Me Cruon, notaire

royal de Guienne, se réunirent, à l’issue de Ia messe paroissiale, les principaux habitants de Soulac au nombre de trente-six, assistés de M. Joseph Blanc, docteur en théologie, curé de la paroisse. Ils témoignent que l'entrée de l'église est bouchée par les sables, et que le service divin y est rendu impossible. Ils marquent l'intention qu'ils avaient eue de la démolir, et d’en transporter les matériaux ailleurs, ceux-ci devant servir soit à bâtir une nouvelle église, soit, par la vente de l'excédent, à payer les frais dela construction, Mais la Chambre de commerce de Bordeaux s’est opposée (ajoutent-ils) à cette démolition, en s'appuyant sur ce fait que la cage du clocher est une balise indispensable à la navigation. M. le ministre, ayant reconnu le bien fondé de cette réclamation, à fait offrir aux habitants la somme

de10,000!ivres, pour lesindemniser des matériaux | de l’ancienne église, dont par suite la propriété devait passer au roi et au domaine public. Les habitants, ayant müûürement réfléchi, et désirant se prèler au bien public, acceptent cette transaction, pourvu qu'outre les 10,000 livres on leur laisse la liberté de retirer les matériaux non nécessaires à la conservation de la cage du.

clocher (1,

(1) Get acteest dans le livre de M. Mezuret, Sainte Véronique, | p. 243-244.

La décision était sage. Les matériaux de la vieille église, d’après Baurein, étaient estimés 30,582 livres ); mais la difficulté de les retirer touchait à l'impossibilité. Les habitants de Soulac reçurent du trésor leurs 10,000 livres, auxquelles le roi ajouta un don gracieux de 500 livres, et ils élevèrent incontinent, dans des proportions modestes mais suffisantes, une nouvelle église au centre du jeune Soulac *, L’autel de la basilique y fut transporté : il attire l’attention du visiteur par sa boiserie sculptée, et ses colonnes corinthiennes d’un très bel effet ; il est garni de plusieurs statuettes, parmi lesquelles on remarque un saint Benoît, et une sainte en qui M£' Cirot de la Ville croit reconnaitre sainte Véronique (,.

Notons ici en passant que, depuis le commencement du xvie siècle, un centre religieux tendait à se créer dans le pays de Grave, sur la Gironde, près dela rade du Verdon, comme pour remplacer

(4) Baurein. Variétés bordelaises, t. 1, p. 37.

(2) Ainsi s’appela le nouveau village, bâti à l’intérieur des ter res.

(3) « À l'extrémité du retable, l’homme au costume juif, sans aucun des attributs oui distinguent les Apôtres, n’est-1l pas Zachée ? Du côté de l’épître, la femme tenant un caillou à la main n’est-elle pas Véronique, portant à Soulac le caillou teint du sang du martyr saint Étienne, et compté parmi les reliques qu'on y gardait depuis la plus haute antiquité? » (Origines chrétiennes de Bordeaux, p. 58.)

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leségliseséteintes de CordouanetdeSaint-Nicolas. L’an 1723, une chapelle dédiée à Notre-Dame de Bon Secours et à saint Louis fut ouverte en ces parages, à la sollicitation des marins qui relàchaient dans la rade voisine ; le sieur Germain Mahony, comme dit Baurein, en fut, par nomination du roi, le premier titulaire ©. C’est l’origine de la paroisse du Verdon, aujourd’hui pourvue d’une fort jolie église, et qui comprend dans sa juridiction toute la Pointe de Grave et jusqu’à Cordouan.

Quant à la vieille basilique, elle reçut encore | quelques pèlerins, on y célébra encore quelquefois le saint sacrifice, mais elle disparaissait peu à peu, comme l’imprudent qui se trouve enlisé dans les sables de certains rivages. On ne voit pas que les habitants aient essayé d’en retirer des matériaux, comme ils s'étaient réservé de pouvoir le faire, Le sable la protégea contre le pic démolisseur.

« En 1756, dit l’abbé Mezuret, douze ans après la cession de l’église, il ne fallait pas moins de deux attelages de bœufs employés toute l’année aux frais du baron d’Arès pour sauver le moulin qui dominait l’église et servait de signe aux navigateurs aussi bien que le clocher (.: Les

(1) Baurein,.t. I, art. 1v.

(1) Ce moulin à vent était placé sur une butte, maintenant aplanie, située en avant du nouveau monastère.

Tone

vastes nefs étaient comblées déjà. La dernière habitation du curé voisine du moulin allait disparaître, lorsqu'une délibération de la fabrique du nouveau Soulac autorisa, le 27 mars 1757, M. Durand Fontès, alors curé, à réparer son presbytère avec tous les matériaux qu'on pourrait extraire de l’ancien. C’est la dernière nouvelle que nous apportent les titres. »

Et ce fut le silence de la solitude : le Soulac du moyen âge s'était éteint peu à peu. La demeure seioneuriale du baron d’Arès fut ensevelie sous la grande dune qui s'élève à l’entrée du pays du côté du Jeune Soulac . Un suaire d’un jaune blanchissant et doré s’étendit sur l'emplacement de la petite cité d'autrefois : seule la cage du clocher fit saillie au dessus de ces vagues mouvantes de sable, non moins terribles que celles de la mer.

La basilique de Notre-Dame et de sainte Véronique resta endormie sous ce linceul; elle était conservée intacte pour des jours meilleurs. Quelle mélancolie en ce silence, où montait seule la voix de l'Océan avec ses mugissements et ses murmures; dans cette solitude, rendue plus orandiose encore par le voisinage de la mer!

(1) On nous a dit que ce château, s’il faut appeler ainsi la demeure en question, subsistait encore au commencement du siècle.

« Dieu voulut épargner aux échos de Notre-Dame les blasphèmes et les délires de l’orgie révolutionnaire. Dormez en paix, murailles sacrées! Pèlerins des grands souvenirs et de l’art chrétien, ouvrez vos cœurs à l'espérance! Lazare notre ami n’est pas mort; il n’est qu’endormi. Le Maitre de la vie a dit : Je viendrai el je le tirerai de son sommeil (), »

(1) Sainte Véronique, p. 245.

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