‹ Notre Dame de Lourdes (volume 2)Chapitre 13 sur 19 · A CES CAUSES · texte numérisé non relu

A CES CAUSES

" Le saint nom de Dieu invoqué, " Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

** Art. 1er. Une Commission est instituée dans le diocèse de Tarbes, à " l'effet de rechercher ;

" lo. Si des guérisons ont été opérées par l'usage de l'eau de la Grotte " de Lourdes, soit en boisson, soit en lotions, et si ces guérisons peuvent " s'expliquer naturellement, ou si elles doivent être attribuées à une cause " surnaturelle ;

*' 2o. Si les Visions que prétend avoir eues, dans la Grotte, l'enfant " Bernadette Soubirous sont réelles, et, dans ce cas, si elles peuvent s'ex- " pliquer naturellement, ou si elles revêtent un caractère surnaturel et " divin ;

*' 3o. Si l'objet apparu a fait des demandes, manifesté des intentions à '^ cette enfant. Si celle-ci a été chargée de les communiquer, à qui ? et " quelles seraient les demandes ou intentions manifestées ?

" 4o. Si la Fontaine qui coule aujourd'hui dans la Grotte existait avant " la Vision que Bernadette Soubirous prétend avoir eue.

" Art. 2. La Commission ne nous présentera que des faits étabhs sur " des preuves solides ; elle nous adressera sur ces faits des rapports cir- •' constanciés contenant son avis.

" Art. 3. MM. les doyens du diocèse seront les principaux correspon- " dants de la Commission ; ils sont priés de lui signaler :

" lo. Les faits qui se seront produits dans leurs doyennés respectifs ;

" 2o. Les personnes qui pourraient rendre témoignage sur l'existence " de ces faits ;

" 3o. Celles qui, par leur science, pourraient éclairer la Commission ;

" 4o. Les médecins qui auraient soigné les malades avant leur guéri- " son.

" Art. 4. Après renseignements pris, la Commission pourra faire pro- " céder à des enquêtes. Les témoignages seront reçus sous la foi du ser- *' ment. Lorsque les enquêtes se feront sur les lieux, deuxmembres, au " moins, de la Commission, s'y transporteront.

" Art. 5. Nous recommandons avec instance à la Commission d'appe- " 1er souvent dans son sein des hommes versés dans les sciences de la " médecine, de la physique, de la chimie, de la géologie, etc., afin de les " entendre discuter les difficultés qui pourraient être de leur ressort à " certains points de vue, et de connaître leur avis. La Commission ne

*' doit rien iiugligcr pour s'entourer de lumières et arriver à la \6v\t6y *' quelle qu'elle soit.

" Art. G. La Commission se compose des neuf membres du Chapitre " de notre cathédrale, des Sup(î rieurs de nos grand et petit S^fminaires " du Sup(jrieur des Missionnaires du diocèse, du C\ir6 de Lourdes et des " Professeurs de dogme, de morale et de physique de notre S(iminaire. " Le Professeur de chimie de notre petit séminaire sera souvent entendu.

" Art. 7. M. Nogaro, chanoine-arcliiprctre, est nommd président de la ** Commission. MM. les chanoines Tabarids et Sould sont nommd vice-pr(i- *' sidents. La Commission nommera un secrétaire et deux vice-secr(3taires " pris dans son sein.

" Art. 8. La Commission commencera ses travaux imm()diatement, et " se réunira aussi souvent qu'elle L jugera nécessaire.

" Donné à Tarbes, dans notre Palais épiscopal, sous notre seing, notre " sceau et le contre-seing de notre secrétaire, le 28 juillet 1858.

" t BERTRAND-Sre, Eveque de Tarées.

" Par mandement, Fourcade, Chanoine-Secrétaire.

Monseigneur venait à peine de rendre cette Ordonnance qu'une lettrede M. Rouland, ministre des Cultes, arriva à l'Evèché. Son Excellenceconjurait Sa Grandeur d'intervenir et d'arrêter le mouvement.

" Monseigneur, disait M. Rouland, les nouveaux renseignements que je '^ reçois sur l'affaire de Lourdes me paraissent de nature à attrister pro- " fondement tous les hommes sincèrement religieux. Ces bénédictions " de chapelet par des enfants, ces manifestations dans lesquelles on " remarque, aux premiers rangs, des femmes aux moeurs équivoques, ces " couronnements de visionnaires, ces cérémonies grotesques, véritable " parodie des cérémonies religieuses, ne manqueraient pas de donner libre " carrière aux attaques des journaux protestants et de quelques autres " feuilles, si l'Autorité centrale n'intervenait pour modérer l'ardeur de leur " polémique. Ces scènes scandaleuses n'en déconsidèrent pas moins la '* Religion, aux yeux des populations, et je crois de mon devoir, Monsei- " gneur, d'appeler de nouveau, sur ces faits, votre plus sérieuse atten- " tion

" Ces manifestations regrettables me semblent aussi de nature à faire " sortir le Clergé de la réserve dans laquelle il s'est maintenu jusqu'à pré- " sent. Je ne puis, du reste, sur ce point, que faire un pressant appel à " toute la prudence et à toute la fermeté de Votre Grandeur, en lui " demandant si Elle ne jugera 'pas d propos de repousser publiquement de " semblables profanations.

" Agréez, etc.

" Le Ministre de V Instruction publique et des Cultes.

** Rouland."

Cotte missive parvint à Mgr. Laurence précisément au moment où il venait de rendre l'Ordonnance que le lecteur connaît, et de constituer une "Commission d'cnquôte sur les (?v(inemcnts extraordinaires ([ue la main toute-puissante de Dieu avait suscitais.

Bien qu'il dût être singulièrement etonnd et indigné devant les contes fantastiques que le bon Ministre donnait gravement comme la vérité même l'Eveque sut répondre avec mesure à la lettre de son Excellence. Sans se prononcer encore sur le fond même des choses, dont il ne voulait, en sa prudence, prématurer en rien la solution, il rétablit l'exactitude des faits si honteusement travestis. II exposa avec une grande netteté de franchise la ligne de conduite qu'il avait S'iivie et fait suivre au Clergé, jusqu'à ce que le flot montant des événements l'eût enfin oblige d'intervenir «t de nommer une Commission d'enquête. Au ministre qui, sans rien connaître et sans rien étudier, lui disait : '^ Condamnez," il répondait : '^ J'examine."

" Monsieur le Ministre, écrivait le Prélat, grand a été mon étonne- " ment en lisant votre dépêche. Je suis, moi aussi, renseigné sur ce qui " se passe à Lourdes, et, comme Evoque, hautement intéressé à réprouver " tout ce qui est de nature à attrister la Religion et les fidèles. Or, je " peux vous affirmer que les scènes dont vous m'entretenez n'ont pas " existé telles qu'elles vous ont été signalées, et que, s'il y a eu quelques " faits regrettables, ils ont été passagers et qu'il n'en reste plus de " traces.

" Les faits auxquels Votre Excellence fait allusion, se seraient passés " depuis la fermeture de la Grotte et la première semaine de juillet. — Deux ^^ ou trois enfants de Lourdes se mirent à faire les visionnaires et à débiter " des extravagances dans les rues. La Grotte étant alors fermée, comme ^' je l'ai dit, ils trouvaient moyen, de s'y introduire et offrir leurs services " aux visiteurs arrêtés à la barrière, pour faire toucher les chapelets dans " l'intérieur de la Grotte et recevoir leurs offrandes pour se les approprier. '' L'un d'eux, qui se faisait le plus remarquer par ses excentricités, par- ^' fois peu séantes, était attaché à l'église de Lourdes, comme enfant de '' choeur. M. le Curé l'a vivement réprimandé, chassé du catéchisme et '' exclu du service de l'Eglise. Ce désordre n'a été que passager, le " public n'a vu là que des espiègleries d'enfant, que quelques menaces ont fait bientôt cesser. Tels sont les faits que des personnes trop " zélées ont travesti dans leurs rapports en scènes permanentes.

" Je serais bien aise, monsieur le Ministre, que vous prissiez des ren- " seignements sur ce qui se passe à Lourdes auprès des personnes hono- " râbles qui se sont arrêtées dans cette ville, pour voir les lieux par elles- " mêmes, entendre les habitants et l'enfant qui aurait eu la Vision, telles " que NNgrs. les Evêques de MontpelUer et de Soissons, Mgr. l'Arche- " vêque d'Auch, M. Vène, inspecteur des eaux thermales, Mme l'amirale " Bruat, M. L. Veuillot, etc., etc.

" Le Clcrg(?, monsieur le ^liiiistrc, ne s'est pas maintenu jusqu'à prd- * sent dans une réserve complète, à l'occasion des faits de la Grotte. Le " Clergi!? de la ville a 6té admirable de prudence, n'allant jamais «\ la ** Grotte, pour ne pas accréditer le pr'lerinagc, favorisant au contraire les " mesures prises par TAutoritc. Toutefois, il vous a 6t6 signalé comme " favorisant la Superstition. Je n'accuse point le premier magistrat du " Départcmcut, dont les intentions ont toujours été droites ; mais il a eu " dans cette affaire une confiance exclusive en ses subordonnés. . .

'' Par ma lettre en réponse à M. le Préfet, à la date du 11 avril der- " nier, lettre qui a été mise sous vos yeux, j'offrais mon loyal concours à " ce magistrat, pour mener cette aSiiire à ])onne fin. ^lais je n'ai pu, *' comme on le désirait, flétrir, du haut de la chaire chrétienne, sans exa- " men, sans enquête, sans raison avouée, les personnes qui allaient prier à " la Grotte, ni leur en défendre l'accès, alors surtout qu'aucun désordre " n'était signalé, bien qu'à certains jours les visiteurs se comptassent par " milliers. Outre que l'Eglise motive toujours les défenses qu'elle porte, " et que je n'étais pas suffisamment renseigné, j'avais aussi la certitude " que, dans ce moment d'exaltation des esprits, ma parole n'aurait pas été " écoutée.

" M. le Préfet, étant en conseil de révision à Lourdes, le 4 mai, fit '^ enlever par le Commissaire de Police de Lourdes, les objets et emblèmes " religieux qui étaient dans la Grotte, et dans une allocution qu'il adressa " aux Maires du canton, il dit qu'il avait pris cette mesure d'accord avec " l'Eveque diocésain, assertion qui a été répétée, quelques jours plus tard " par le journal de la Préfecture. Je fus informé de cette mesure par les " journaux et par M. le Curé de Lourdes. Je me hâtai d'écrire à ce der- " nier, pour faire respecter les ordres de M. le Préfet ; je ne me suis " plaint ni alors, ni depuis, de ce que je paraissais être de moitié dans " une mesure que j'ignorais. Bien que de nombreuses lettres m'aient été " adressées pour m'' engager à réclamer, je me suis abstenu, je n'ai pas '• voulu ajouter aux embarras de la situation.

" Les objets religieux enlevés de la Grotte, nous pouvions espérer que " les visites diminueraient peu à peu, et que ce pèlerinage, si inopinément " improvisé, prendrait fin. Il n'en a pas été ainsi. Le public prétendit, à '' tort ou à raison, que l'eau qui coule dans la Grotte opérait des cures " merveilleuses : on s'y rendait en foule des départements voisins.

^' Le 8 juin, M. le maire de Lourdes prit un arrêté pour défendre l'ac-

' ' ces de la Grotte. Les considérants sont pris dans l'intérêt de la Religion

" et de la santé publique. Bien que la Religion eût été mise en avant et

" que l'Evêque n'ait pas été consulté, ce dernier n'a formulé aucune récla-

" mation : il a gardé le silence pour les raisons ci-dessus exposées.

'' Vous voyez, monsieur le Ministre, par ces quelques détails, que la " réserve du Clergé n'a pas été complète dans cette -circonstance. Elle

" n*a 6t6, selon moi, que prudente. Quand je l'ai pu, j'ai prêté mon " concours aux mesures prises par l'Autorité civilfj et û\ elles n'ont '• pas toujours réussi, ce n'est pas à l'Eveque qu'il faut s'en prendre.

" Aujourd'hui, cédant aux réclamations qui me sont adressées de toutes " parts, j'ai cru que le moment était venu de m'occuper utilement de cette '' affaire. J'ai nommé une Commission, à l'effet de rechercher et de ras- " sembler les éléments nécessaires pour prendre décision, en ce qui me " concerne, sur une question qui remue le pays et qui, d'après les rensei- " gnements qui m'arrivent, semble intéresser la France entière. J'ai la " confiance que les Fidèles la recevront avec soumission, parce qu'ils savent " que je n'aurai rien négligé pour arriver à la vérité. Cette Commission " fonctionne depuis quelques jours ; je me détermine à rendre mon Ordon- *' nance publi:jue par la voie de l'impression, dans l'espoir qu'elle contri- " buera à calmer les esprits, en attendant que la décision soit connue. ^^ J'aurai l'honneur d'en adresser, sous peu de jours, un exemplaire à '^ Votre Excellence.

" Je suis, etc. B. S., évêque de Taries.''

Telle fut la lettre de Mgr. Laurence à M. Rouland. Elle était claire, elle était concluante ; il n'y avait rien à y répondre. Le Ministre des Cultes ne répliqua point.

Au moment oii Mgr. Laurence venait, au nom de la Religion, d'ordonner l'examen de ces faits étranges, que l'autorité civile avait condamnés, persécutés et voulu étouffer d priori, sans daigner même les étudier et les discuter ; le jour même où partait pour le ministère des Cultes la lettre du Prélat, M. Filhol, l'illustre professeur de chimie de la Faculté de Toulouse, rendait sur l'eau de la Grotte de Lourdes le verdict définitif de la Science. Le consciencieux et très-complet travail du grand chimiste réduisait à néant l'analyse officielle de M. Latour de Trie, ce savant de la Préfecture dont M. le baron Massy avait fait tant de bruit.

" Je soussigné, disait M. Filhol, je soussigné. Professeur de Chimie à " la Faculté des Sciences de Toulouse, certifie avoir analysé une eau pro- " venant d'une Source qui a jailli aux environs de Lourdes

" Il résulte de cette Analyse que l'eau de la Grotte de Lourdes a une " composition telle qu'on peut la considérer comme une eau potable, ano- *' logue à la plupart de celles que l'on rencontre sur les montagnes dont " le sol est riche en calcaire . .

" Les effets extraordinaires qu'on assure avoir obtenus d la suite de "^ remploie de cette Eau, ne peuvent pas, au moins dans l'état actuel de la '' science, être expliqués par la nature des sels dont V Analyse y décèle " t existence,

" Oette Eau ne renferme aucune substance active capable de lui donner des

^* propriéti'8 tlU'iapeutiqucs marquâcs. Elle peut être bue sans inconv(i- '' nient.

*' Toulouse, ce 7 août 1858. Signa : FiLnoL." Ainsi s'ccoubiit devant rcxamcn du c6Ièl)re chiinistc tout r<^chafaudaiîc pseudo-scientifKpic, sur lequel les Libres-Penseurs, les doctes et le Prdfet avaient péniblement construit leur théorie des gudrisons extraordinaires. De par la vraie Science, l'eau de la Grotte n'dtait point minérale, de par la vraie Science, elle n'avait aucune vertu curative. Et cependant elle guérissait. Il ne restait à ceux qui avaient audacieusement mis en avant des explications imaginaires que la confusion de leur tentative, et l'impossibilitd de retirer désormais l'aveu public qu'ils avaient fait des gu(3risons accomplies. Le mensonge ou l'erreur s'(jtaient pris dans leurs propres filets.

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