LIVRE ClISQUIEME
(( tructions plus précises : c'est avant tout une ques- <i tion de tact, de prudence et de fermeté ; et, à cet ce égard, mes recommandations seraient inutiles.
« 11 sera indispensable que vous vous concertiez « avec le Cierge ; mais je ne saurais trop vous engager « à traiter directement cette ai'faire délicate avec Mgi' « l'Evéque de Tarbes, et je vous autorise à dire, en mon « nom, au Prélat, que je suis d'avis de nepas laisser un ({ libre cours à un état de choses qui ne manquerait pas de « servir de prétexte à de nouvelles attaques contre le Cleifjé « et la lieiitjion. »
Sur cette lettre, M, Massy s'adressa à l'Évéque pour le prier de laire interdire formellement à liernadette tout voyage à la Grotte. 11 mit tout naturellement en avant l'intérêt de la Religion compromis par ces hallucinations ou ces supercberies, et Teffet déplorable que de semblables ciioses produisaient sur tous les esprits sérieux, qui cherchaient, en toute bonne foi, à concilier le Catholicisme avec la saine philosophie et avec les idées modernes. Quant à l'hypothèse que les Apparitions fussent réelles^ M. Massy, pas plus que M. Rouknd, ne daignait s'y arrêter. Le Préfet et le Ministre avaient un égal dédain pour de telles superstitions.
Le Préfet était habile^ mais l'Évéque était sagacc, et il était malaisé de lui cacher le fond sous la forme. Mgr Laurence d mêla nettement deux choses :
La première, c'est que le Pouvoir (et par ce mot tiGus comprenons seulement le Préfet de circonstance
et le Ministre accidentel ) eût été fort aise de mettre le Clergé en avant, tout en lui dictant ses décisions. Or Mgr Laurence avait à un trop haut degré les sentiments de ses devoirs d'évéque pour devenir un instrument.
La seconde, c'est que le Ministre peut-être et le Préfet certainement étaient tentés de recourir à la violence, c'est-à-dire d'opposer la force cà l'esprit. Or Mgr Laurence était trop prudent pour ne point faire tous ses efforts afin d'éviter un pareil malheur.
11 fallait donc, d'un côté, se refuser énergiquement à la pression du Pouvoir temporel, et, d'autre part, ne le point irriter ; — repousser ses exigences inadmissibles, et en même temps maintenir la bonne harmonie.
Entre ces diverses difficultés, Mgr Laurence sut se tenir dans une sage mesure.
De même qu'il résistait à l'enthousiasme poimlaire qui le pressait de déclarer officiellement le Miracle, de même il résista au Ministre et au Préfet lui demandant de condamner sans examen. Impassible au milieu des agitations de la multitude et du parti pris des hommes du Pouvoir, il était résolu à ne se prononcer qu'en pleine connaissance de cause , à se garder de toute décision prématurée et à réserver l'avenir. Toutefois, en présence des dispositions manifestement hostiles de l'Administration, il comprenait qu'il devait faire tout le possible, tout le permis, pour emitêcher l'Autorité civile de s'abandonner à de déplorables violences. 11 fallait lui enlever tout prétexte. Puisque le Pouvoir temporel penchait vers les mesures inconsidérées, le Pouvoir spirituel devait avoir de la modération pour deux. Puisque le Préfet n'avait pas assez de prudence , l'Évêque devait en
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avoir trop ; c'était, suivant Sa Grandeur, le seul moyen d'en avoir assez.
Mgr Laurence, ainsi que nous l'avons dit , était encore dans le doute au sujet du jugement à porter sur les événements de Lourdes. N'étant point sur les lieux, ne voyant point directement les merveilles qui s'accomplissaient, ne les connaissant même que d'après les rapports d'ecclésiastiques qui n'en étaient point les témoins immédiats, il n'avait pas encore formé sa conviction. 11 attendait.
Dans ces circonstances , détendre formellement à Bernadette d'aller à la Grotte, quand elle s'y sentait appelée par une voix d'en haut, c'eût été attenter à la liberté la plus sacrée de l'àme, et les hommes de l'Éghse savent la respecter, même chez une enfant : mais user de la voix du conseil et engager Bernadette à ne point se rendre aux Uoclies Massabielle en dehors de cette irrésistible impulsion , c'est ce que l'Évêque crut prudent d'ordonner au Curé de Lourdes, afin d'empêcher, autant qu'il était en lui, le Pouvoir civil d'entrer dans cette voie dangereuse des persécutions vers laquelle, avec sa très-grande -ùreté de coup d'œil, il le voyait incliner.
Ce qui arrêtait en effet le Préfet, c'était moins une question de principe qu'une considération de per- .-onne. Avec un prélat si universellement vénéré que Mgr I aurence, et après avoir vécu jusque là avec Sa Grandeur dans la plus parfaite liarmonie, il y avait à y regarder à deux fois avant de tenter un coup d'État religieux. Le baron MassY avait trop le sentiment
politique des choses administratives pour ne pns hésiter à rompre cotte cordiale entente et à faire une invasion violente dans un domaine qui relevait de l'Évêque, et de l'Évêque seul.
La fête de Pâques était arrivée. Malgré les pieuses appréhensions de M. le Ministre des 'Cultes, les merveilles accomplies à Lourdes n'avaient point « affaibli le sentiment religieux des populations. » Des conversions sans nombre avaient eu lieu: les confessionnaux étaient assiégés de monde. Desusuriers ou des voleurs avaient restitué; beaucoup de scandales avaientcessé. Les Fidèles se pressaient autour de la Table sainte.
Le mercredi de Pâques, 7 avril, surlendemain du jour où le Préfet s'était rendu chez Sa Grandeur, la Mère de Dieu avait fait de nouveau entendre un appel intérieur à la fille du meunier; et l'enfant, bientôt suivie d'une foule immense, s'était rendue à Ja grotte, où, commeprécédemment, le Ciels'était ouvert devant elle, etluiavaitlaissé voir la Vierge Marie dans sa gloire \
Ce jour-là, aux yeux émerveillés de la multitude, s'accomplit un fait fort étrange.
Le cierge que Bernadette avait apporté ou qu'on lui avait donné était très-grand, et elle l'avait appuyé par terre, en le soutenant par le bout entre les doigts de SCS mainsàdcmi-jointes. La Vierge lui apparut. Et voilà que par un mouvement instinctif d'ador.>tiOn, la Voyante, tombant en extase devant la Beauté immacuiée, éleva un peu les mains et les laissa reposer doucement, et sans y songer, sur le bout du cierge
1 Ladatc du 5 avril, doimcc p ir le Mandement de Mgr Laurence, a été rectiliée par 1 un do ses bnccesseurs, Mgr Jourdan. ^ioas coniormons le présent livre à cette rectitication.