LIVRE CINQUIÈME
accourait à bride abattue , et , mettant toutes choses au régime de l'état de siège, réfutait la Superstition par le tout-puissant argument du sabre. De même qu'il venait de transformer une question religieuse en question administrative, M. Massy était prêt à transformer la question administrative en question militaire.
Le Maire et le Commissaire de Police étaient charriés, chacun selon ce qui les concernait, d'exécuter li'S volontés du Préfet : le premier avait ordre de faire arrêter Bernadette ; le second, de se rendre aux Roches Massabielle et de dépouiller la Grotte de tout ce que la piété ou la reconnaissance des fidèles y avait déposé.
Suivons-les tous les deux, et commençons par le Maire, ainsi que le veut la hiérarchie.
Bien que M. Lacadé, Maire de Lourdes, évitât de se prononcer sur les événements extraordinaires qui se passaient, il en était fortement impressionné, et ce ne fut point sans une certaine terreur qu'il vit l'Administration entrer dans cette voie de violences. Il était fort perplexe. 11 ignorait quelle attitude allaient prendre les populations. 11 est vrai que M. le Préfet annonçait l'envoi possible d'un escadron de cavalerie pour maintenir la tranquillité dans la ville de Lourdes à la suite de l'arrestation ; mais cela même ne laissait pas que de l'inquiéter fortement. Le côté surnaturel et les Miracles l'alarmaient aussi. 11 ne savait que faire entre l'autorité du Préfet, la force du peuple et les puissances d'en haut. Il aurait voulu ménager la terre
et le ciel. Il s'adressa, pour soutenir son courage, au Procureur impérial, M. Dutour; et, tous deux ensemble, ils se rendirent chez M. le Curé de Lourdes pour lui communiquer l'ordre d'arrestation émané de la Préfecture. Ils expliquèrent à l'abbé Peyramale comment, d'après le texte de la loi du 30 juin 1838, le Préfet agissait dans la plénitude de son droit légal.
Le Prêtre ne put contenir l'explosion de son indignation devant la cruelle iniquité d'une telle mesure, fùt-elle à la rigueur possible d'après quelqu'une des innombrables lois enfantées, un jour ou l'autre, par les Lycurgues d'occasion que le 11 ux ou le retlux de nos douze à quinze révolutions politiques ont Jetés sur la grève du Palais-Bourbon.
— Cette enfant est innocente ! s"écria-t-il ; et la preuve, monsieur le Procureur impérial , c'est que, comme magistrat, vous n'avez pu , malgré vos interrogatoires de toute sorte, trouver un prétexte à la moindre poursuite. Vous savez qu'il n'y a pas un tribunal en France qui ne reconnût cette innocence, éclatante comme le soleil ; qu'il n'y a pas un Procureur général qui, en de telles circonstances, ne déclarât monstrueuse et ne fît cesser, non -seulement une arrestation, mais une simple action judiciaire.
— Aussi la Magistrature n'agit-elle pas , répondait M. Dutour. M. le Préfet, sur le rapport des médecins, fait enfermer Bernadette comme atteinte de démence; et cela, dans son intérêt, pour la guérir. C'est une simple mesure administrative, qui ne touche en rien à la Religion, puisque ni l'Évêque ni le Clergé ne se sont prononcés sur tous ces faits, qui se passent en dehors d'eux.
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— Une telle mesure, reprit le Prêtre en s'animant de plus en plus, serait la plus odieuse des perséculions; d'autant plus odieuse, qu'elle prend un masque hypocrite, qu'elle affecte de vouloir protéger, qu'elle se cache sous le manteau de la légalité, et qu'elle a pour objet de frapper un pauvre être sans défense. Si l'Évêque, si le Clergé, si moi-même nous attendons qu'une lumière de plus en plus grande se fasse sur ces événements pour nous prononcer sur leur caractère surnaturel, nous en savons assez pour juger de la sincérité de Bernadette et de l'intégrité de ses facultés intellectuelles. Et dès qu'ils ne constatent aucune lésion cérébrale , en quoi vos deux Médecins seraient-ils plus compétents pour juger de la folie ou du bon sens que l'un quelconque des mille visiteurs qui ont interrogé cette enfant , et ont admiré la pleine lucidité et le caractère normal de son intelligence ? Vos médecins eux-mêmes n'osent affirmer et ne concluent que par une hypothèse. M. le Préfet ne peut, à aucun titre, faire arrêter Bernadette.
— C'est légal.
— C'est illégitime. Prêtre, Curé-Doyen de la ville de Lourdes , je me dois à tous, et en particulier aux plus faibles. Si je voyais un homme armé attaquer un enfant , je défendrais l'enfant au péril de ma vie : car je sais le devoir de protection qui incombe au bon Pasteur. Sachez que je ne saurais agir autrement alors même que cet homme serait un Préfet. et que son arme serait le mauvais article d'une mauvaise loi. Allez donc dire à M. Massy que ses Gendarmes me trouveront sur le seuil de la porte de cette pauvre famille , et qu'ils auront à me renverser, à me passer sur le corps , à me fouler aux
pieds, avant de toucher à un clieyeu de la tète de cette petite fille.
— Cependant
— 11 n'y a pas de cependant. Examinez, faites des enquêtes : vous êtes libres , et tout le monde vous y convie. Mais si , au lieu de cela, vous voulez persécuter, si vous voulez frapper les innocents , sachez bien qu'avant d'atteindre le dernier et le plus petit parmi mon troupeau, c'est par moi qu'il faudrp, commencer.
Le Prêtre s'était levé. Sa haute taille, sa tête aux traits puissants, la plénitude de force qui éclatait en lui , son geste résolu , son \isage ardent d'émotion, commentaient ses paroles et leur donnaient toute leur physionomie.
Le Procureur et le Maire se turent un instant. Puis ils parlèrent des mesures relatives à la Grotte.
— Quant à la Grotte, reprit le Prêtre , si M. le Préfet veut, au nom des lois de la Nation et au nom de sa piété particulière, la dépouiller des objets que d'innombrables visiteurs y ont déposés en l'iionneur de la sainte Vierge, qu'il le fasse. Les croyants seront attristés et même indignés. Mais qu'il se rassure : les habitants de ce pays savent respecter l'Autorité, même quand elle s'égare. On dit qu'à Tarbes un escadron est en selle, attendant pour accourir à Lourdes un signal du Préfet. Que l'escadron mette pied à terre. Quelque ardentes que soient les têtes, quelque ulcérés que soient les cœurs , on écoute ma voix, et je réponds, sans la force armée , de la tranquillité de mon peuple. Avec la force armée, je n'en réponds plus.