LIVRE SEPTII-MÊ
Les plus intrépides, bravant les tribunaux et leurs amendes, franchissaient les barritres et venaient prier devant la Grotte, après avoir jeté leur nom aux Gardes qui veillaient à l'entrée du terrain communal. Parmi ces Gardes, plusieurs croyaient comme la foule et commençaient, en arrivant et avant de se mettre en faction , par s'agenouiller à l'entrée du lieu vénéré. Placés entre le morceau de pain que leur donnait leur modeste emploi de Sergent de ville ou de Cantonnier et la besogne répugnante qu'on leur imposait, ces pauvres gens, dans leur prière à la Mère des indigents et des faibles, rejetaient la responsabilité de la douloureuse consigne qu'ils exécutaient sur les Autorités qui les forçaient d'agir. Malgré cela, ils remplissaient strictement leur tache et verbalisaient régulièrement contre les délinquants.
Bien que, dans leur zèle impétueux , beaucoup de croyants s'exposassent volontiers au péril pour aller publiquement invoquer la Vierge au lieu de l'Apparition, la jurisprudence de M. Duprat, dont l'amende, en apparence de cinq francs, pouvait s'élever, ainsi que nous l'avons expliqué, à des sommes énormes, était faite pour effrayer la multitude. Pour un grand nombre, pour tout le menu peuple, une telle condamnation eût été une ruine complète.
Aussi la plupart essayaient-ils d'échapper à la rigoureuse surveillance du Pouvoir persécuteur.
Parfois les croyants, respectant les barrières oi. stationnaient les Gardes à la frontière du terrain communal, parvenaient à la Grotte par des cliemins détournés. Quelqu'un d'entre eux, laissé en arrière, faisait le guet et prévenait, par un signal convenu, de l'arrivée de la Police. Des malades furent ainsi péniblement transportés jusqu'à la Source miraculeuse.
L'Autorité officielle, informée de ces infractions, doubla les postes et intercepta tous les sentiers.
On en vit alors, malgré la violence des eaux, traverser le Gave à la nage pour venir prier devant la Grotte et boire à la sainte Fontaine. La nuit favorisait de telles infractions, qui se multipliaient de plus en plus, en dépit du bon vouloir et de l'activité des Agents.
L'influence du Clergé était diminuée, presque compromise, par les raisons que nous avons exposées. Malgré les efforts qu'ils faisaient pour se conibrmer aux injonctions de l'Évéque, les prêtres étaient impuissants à calmer les esprits agités et à foire comprendre que les actes, même arbitraires, du Pouvoir devaient être respectés. — « On ne doit respecter que ce qui est respectable, » était un mot révolutionnaire qui trouvait partout de l'éclio. L'ascendant personnel du Curé de Lourdes, si aimé et si vénéré, commençait à échouer devant l'irritation populaire.
L'ordre était menacé par les mesures mêmes que l'on avait prises sous prétexte de le maintenir. Les populations, froissées dans leurs croyances les plus chères, oscillaient entre la soumission et la violence. Si, d'un côté, on signait dans toutes les maisons des pétitions à l'Empereur pour demander, au nom de la liberté de conscience, le retrait de l'Arrêté préfectoral, de l'autre, à trois ou quatre reprises, les planches qui fermaient la Grotte furent brisées nuitamment e!; jetées dans le Gave. Jacomet s'efforça en vain de découvrir les croyants, peu respectueux pour l'Autorité, qui se livraient à ce délit jusqu'ici inconnu dans nos Codes : la prière nocturne, avec effraction et bris de clôtures.