LIVRE SEPTIÈME
Souvent on allait, pour éviter le délit, se prosterner contre les poteaux mêmes, à la limite extérieure du terrain communal. Cétait une protestation muette contre les mesures de l'Autorité civile, et comme un muet appel au Dieu Tout-Puissant.
Le jour où la Cour de Pau iniirma la condamnation prononcée par le tribunal de Lourdes contre une des trois femmes poursuivies pour d'innocents propos au sujet de la Grotte, et confirma l'acquittement des deux autres, la foule fut énorme aux abords des poteaux. Elle criait victoire. Elle ne put se contenir et franchit la barrière en masses compactes, sans rien répondre aux interpellations et aux cris effarés des agents. La Police, déconcertée par l'échec éprouvé à Pau, et se troublant devant ces milliers d'iiommes , recula et laissa passer le torrent. Le lendemain, les ordres et les remontrances du Préfet vinrent réconforter la Po- Uce et prescrire une surveillance de plus en plus sévère. On augmenta les forces; on fit entendre aux agents le mot de n destitution» . La rigueur redoubla.
Des bruits sinistres, absolument faux, mais habilement répandus et facilement acceptes par les multitudes, parlaient de prison pour les délinquants. La pénalité réelle ne suf lisant pas, on essayait de faire naître dans l'âme des croyants une sorte de terreur par des menaces imaginaires.
D'uie façon ou d'une autre, on parvint à empêcher pendant quelques jours le renouvellement des infractions ouvertes.
Parfois , des malheureux venus de loin , des infortunés en proie à la paralysie, à la cécité, à quelqu'une de ces tristes inlirmités que la médecine abandonne
et que Dieu seul a le secret de guérir, arrivaient clez le Maire, et le suppliaient à mains jointes de leur per~ mettre d'aller chercher une suprême chance de salut à la Source miraculeuse. Le Maire, obstiné dans la consigne préfectorale , et montrant , dans l'exécution des mesures prises, cette énergie de détail par laquelle les natures faibles se trompent elles-mêmes, le Maire refusait, au nom de l'Autorité supérieure, la permission demandée. Cruauté sans excuse, on verbalisait contre les malades.
Le plus grand nombre allait alors sur la rive droite du Gave, en face de la Grotte. 11 y avait là, à certains jours, un peuple innombrable, sur lequel on n'avait aucune prise : car le terrain que foulaient ces multitudes appartenait à des particuliers, qui croyaient attirer sur eux la bénédiction du Ciel en autorisant les pèlerins à venir s'agenouiller dans ces prairies et à y prier, les yeux tournés vers le lieu des Apparitions et la Fontaine des Miracles.
Durant ce concours prodigieux, la jeune Bernadette, épuisée par son asthme, fatiguée sans doute aussi par tant de visiteurs qui voulaient la voir et l'entendre, tomba malade.
Dans son vif désir de calmer les esprits et d'éloigner toute cause d'agitation, Monseigneur profita de cette circonstance pour faire conseiller aux parents d'envoyer Bernadette aux eaux de Cauterets, qui sont toutes voisines de Lourdes. C'était un moyen de soustraire la Voyante à ces dialogues, à ces interrogations, à ces récits de l'Apparition dont tout le monde était avide, et qui entretenaient l'émotion populaire. Les Soubirous, inquiets de l'état de Bernadette et trouvant, de leur côté, que ces perpétuelles visites la bri-i saieiit, la confièrent à une tante qui allait elle-même'