‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 151 sur 238 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

à Caiiterets et qui se chargea gratuitement des menues dépenses de ce voyage, d'ailleurs très-peu coûteux à cette époque de l'année, où les tliermes sont encore presque déserts. Les privilégiés et les riches n'y viennent qu'un peu plus tard, et il n*y a guère à Cauterets, pendant le mois de juin, que quelques pauvres gens de la Montagne. Malade, cherchant le silence et le repos, essayant de se soustraire le plus possible à la curiosité publique, Bernadette y prit les eaux pendant deux ou trois semaines.

A mesure que juin s'inclinait vers son terme, on entrait cependant dans la grande période des eaux pyrénéennes.

Bernadette était retournée à Lourdes, chez ses parents."

De tous côtés arrivaient aux stations thermales des baigneurs, des touristes, des curieux, des voyageurs, des explorateurs, des savants, venus des mille chemins de l'Europe. Ces sévères montagnes, solitaires et sauvages durant tout le reste de l'année, se peuplaient peu à peu de tout un monde, appartenant généralement à la haute société des grandes villes. A partir de juillet, les Pyrénées sont un fiiubourg de Paris, de Londres, de Rome, de Berlin. Français et étrangers s'y rencontrent aux buvettes, s'y coudoient dans les salons, s y promènent par les sentiers, y chevauchent de tous ciUés, au bord des gaves ruisselants, sur les cimes abruptes ou sur le tapis fleuri des vallées pleines d'ombre. .Ministres fatigués d'agir, députés et sénateurs fatigués d'entendre ou de parler, banquiers, di-

plomates, commerçants, ecclésiastiques, magistrats, écrivains, gens du monde', viennent faire provision de santé, non-seulement à ces sources illustres, mais encore, et surtout peut-être , à cette atmosphère vive et pure des montagnes, qui donne au sang une activité plus puissante, et à l'esprit je ne sais quoi dé plus alerte et de plus délié.

Cette société si variée, ce monde cosmopolite, essentiellement ondoyant et divers, représentait toutes les croyances et toutes les incroyances, toutes les philosophies graves et frivoles, toutes les opinions et tous les systèmes. C'était un microcosme; c'était l'Europe en résumé et en raccourci : l'Euroiie que, parla suite naturelle des choses et à l'heure voulue, la Providence mettait en présence des événements sui naturels et des miracles qui s'accomplissaient à la porte des Pyrénées. Dieu suivait ses plans éternels. De même qu'autrefois, à Bethléem, il s'était montré aux bergers bien avant de se montrer aux Rois Mages; de même, à Lourdes, il avait d'abord appelé les humbles et les petits, les montagnards et les pauvres : et c'était seulement après ceux-là qu'il convoquait le monde riche et brillant, les souverains de la fortune, de l'intelligence et de l'art, au spectacle de son œuvre.

De Cauterets, de Baréges, de Luz, de Saint-Sauveur, des Eaux-Bonnes, de Bagnères-de -Bigorre , les étrangers accouraient à Lourdes. La ville était sillonnée par les équipages étincelants, traînés, comme c'est l'usage dans ces pays, par quatre vigoureux chevaux, harnachés et fanfreluches de couleurs voyantes et de grelots sonores.

La plupart des pèlerins et des voyageurs se gardaient bien de respecter les consignes et les barrières. Ils bravaient les procès-verbaux et se rendaient à la Grotte :

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les uns, par un sentiment de foi religieuse; les autres, par un vif sentiment de curiosité. Bernadette recevait d'innombrables visites. On voulait voir et on voyait les personnes guéries. Dans tous les salons des eaux thermales, les événements que nous avons racontés étaient Tobjet de toutes les conversations. Peu à peu se formait l'opinion publique, non plus l'opinion de ce petit coin de terre de quarante à soixante lieues qui s'étend à la base des Pyrénées, depuis Bayonne jusqu'à Toulouse ou à Foix, mais l'opinion de la France et de l'Europe, représentées en ce moment au milieu des montagnes par des visiteurs de toutes les classes, de toutes les idées et de tous les pays.

Les violences du baron Massy, aussi vexatoires pour la curiosité des uns que pour la piété des autres, étaient hautement blâmées par tous les partis : ceuxci les déclaraient illégales, ceux-là les trouvaient inopportunes ; tous s'accordaient pour les proclamer absolument impuissantes à vaincre le prodigieux mouvement dont la Grotte et la Source miraculeuse étaient le centre. La constatation de cette impuissance évidente rendaient sévères pour le Préfet ceux-là mêmes qui partageaient son horreur du Surnaturel, et qui, à l'origine, eussent volontiers applaudi à sa politique. Les hommes en général, surtout dans la caste des libres-penseurs, jugent les actes du pouvoir beaucoup plus par les résultats visibles que par des principes philosophiques. Réussir est le plus sûr moyen d'être approuvé. Echouer est un double malheur : car le blâme universel vient presque toujours s'ajouter à la publique humiliation de l'insuccès. M. le baron Massy était atteint par cette double infortune.

Il était des circonstances où le zèle de la Police et le courage civil de Jacomet lui-même étaient mis à de

rudes épreuves. D'illustres personnages violaient la clôture. Grave embarras. Un jour, on arrête brusquement un homme, un étranger aux traits accentués et puissants, qui arrivait vers le poteau avec la visible intention d'aller aux Roches Massabielle.

— On ne passe pas.

— Vous allez voir que l'on passe, répond vivement l'inconnu, en entrant sans se troubler sur le terrain communal et se dirigeant vers le lieu de l'Apparition.

— Votre nom? Je vous dresse procès-verbal.

— Je me nomme Louis Veuillot, répondit l'étranger.

Pendant qu'on verbalisait contre le célèbre écrivain, une dame avait franchi la limite à quelques pas en arrière, et était allée s'agenouiller contre la barrière de planches qui fermait la Grotte. A travers les fissures de cette palissade, elle regardait couler la Source miraculeuse et priait. Que demandait-elle à Dieu? Son âme se tournait-elle vers le présent ou vers l'avenir? Priait-elle pour elle-même, ou pour d'autres qui lui étaient chers et dont la destinée lui était conliée? Implorait-elle la bénédiction du Ciel pour une personne ou pour une famille ? 11 n'importe.

Cette femme en prières n'avait pas échappé aux yeux vigilants qui représentaient la politique préfectorale et la police.

L'Argus quitte M. Veuillot et court vers cette femme à genoux.

— Madame, dit-il, il n'esi pas permis de prier ici. Vous êtes prise en flagrant délit; vous aurez à en répondre devant M. le Juge de Paix, jugeant au correctionnel et en dernier ressort. Au nom de la Loi. je vous dresse procès-verbal. Votre nom ?

— Volontiers, dit la dame : je suis Madame l'Ami-

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