LIVRE HUITIÈME
vouloir se mettre en travers de la plus sainte des libertés et à prétendre arrêter la force des choses.
A la Grotte, Jacomet et les Gardes persistaient à veiller jour et nuit, et à traduire les croyants devant les tribunaux. Le juge Duprat condamnait toujours.
Entre un tel M inistre pour le soutenir et de tels agents pour exécuter ses volontés, le baron Massy dcneurait braveuient dans l'illogique absolu de sa situation et se complaisait dans la toute-puissance de son arbitraire. De plus en plus exaspéré en se voyant enlever, par Tenquéte épiscopale et par l'analyse de M. Filhol, les vains prétextes de Religion et d'ordre public dont il ivait, à l'origine, youIu \oi\ev son intolérance, il se livrait avec orgueil à la joie amèrc de faire de la tyrannie pure. Il restait sourd au cri unanime. A toutes les raisons, à l'évidence indéniable, il opposait sa volonté : u Ceci est mon bon plaisir. » 11 lui était doux d'être plus fort, lui tout seul, que les multitudes, plus fort que l'Évéque, plus fort que le bon sens, plus fort que les Miracles, plus fort que le Dieu de la Grotte. Etiamd omnes, ego non.
Ce fut dans ces circonstances que Mgr de Salinis, Archevêque d'Auch, et un autre personnage éminent de ce pays se rendirent ensemble auprèsde l'Empereur, qui se trouvait en ce uioment à Biarritz. Napoléon lll reçut en même temps de divers côtés des pétitions demandant instamment, et réclamant, en vertu des droit? les plus sacrés, le retrait des arbitraires et violentes mesures du baron Massy : « Sire, » disait une de ces pétitions, « nous ne prétendons décider en rien la ques- « tion des Apparitions de la Vierge, bien que, sur la « foi de miracles éclatants, qu'ils disent avoir vu? de
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« leurs yeux, presque tous, en ces pays, croient à la « réalité de ces inanitestations surnaturelles. Ce qui « est certain et hors de toute contestation, c'est que « cette Source, qui a jailli tout à coup, et que l'on nous « ferme malgré l'analyse scientifique qui en proclame « l'innocuité absolue, n'a fait de mal à personne ; ce « qui est certain, c'est que, tout au contraire, un <' grand nombre déclare y avoir recouvré la santé. Au «nom des droits de la conscience, indépendants de <( tout pouvoir humain, laissez les croyants aller y (( prier, si cela leur convient. Au nom de la plus simple « humanité, laissez les malades aller y guérir, si telle n est leur espérance. Au nom de la liberté des intelli- «^ gences, laissez les esprits qui demandent la lumière <t à l't'tude et à l'examen aller v découvrir l'erreur ou y ^< trouver la vérité. »
L'Empereur, avons-nous dit plus haut, était désintéressé dans la question, ou plutôt il avait intérêt à ne pas user sa force dans une stérile opposition à la marche des événements. Il avait intérêt à entendre le cri des âmes demandant la liberté de leur loi, le cri (les intelligences demandant lahberté d'étudier et de voir. Il avait intérêt à être équitable et à ne pas froisser, par un arbitraire gratuit et un déni de justice évident, ceux qui croyaient après avoir vu, et ceux qui, ne croyant pa^ oncore, revendiquaient le droit d'examiner publiquement les faits mystérieux qui préoccupaient la France entière.
On a vu quels romans impossibles l'honnête Ministre Rouland avait gravement acceptés comme des ^érités incontestables. Les renseignements que cette bénévole Excellence a\vA dû donner à l'Empereur
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n'étaient guère faits pour éclairer ce dernier. La polémique des journaux, bien qu'elle eût triomphalement mis en lumière le droit des uns et l'inique intolél'ance des autres, n'avait pu lui donner une idée absolument nette de la situation. A Biarritz seulement, elle lui apparut tout entière et il la connut dans tous les détails.
Napoléon 111 était un monarque peu expanslf; sa pensée se traduisait rarement par la parole. Elle se manifestait par des actes. En apprenant les violences absurdes par lesquelles le Ministre, le Préfet et leurs agents discréditaient à plaisir le Pouvoir, son œil terne s'illumina, dit-on, d'un éclat de froide colère; il haussa convulsivement les épaules, et le nuage d'un profond mécontentement passa sur son front. 11 sonna violemment.
— Portez ceci au télégraphe, dit-il.
C'était une dépèche laconique pour le Préfet de Tarbes, ordonnant, de la part de l'Empereur, de rapporter à l'instant l'Arrêté sur la Grotte de Lourdes et de laisser libres les populations.
On connaît les théories de la Science sur cette merveilleuse étincelle électrique que les lils de fer qui sillonnent le monde transportent d'un pôle à l'autre avec la rapidité de l'éclair. La télégraphie, disent les gavants, n'est autre chose que la foudre. Ce jour-là le baron Massy fut de l'avis des savants. Le télégramme impérial, tombant tout à coup sur lui, l'abasourdit
brusquement et l'étourdit net, comme eût pu le toire sur sa maison la chute soudaine du tonnerre. 11 ne pouvait en croire la réalité, l'ius il y pensait, et plus il lui semblait impossible de revenir sur ses pas, de se déjuger, de reculer publiquement. 11 lui fallait cependant avaler ce breuvage amer, ou donner sa démission et rejeter loin de lui la coupe préfectorale. Fatalw alternative! Le cœur des fonctionnaires a parfois (!e grandes angoisses.
Quand une catastrophe subite tombe sur nous» nous avons quelque peine à l'accepter comme définitive, et nous nous débattons encore, alors que tout est perdu. Le baron Massy n'échappa point à une telle illusion. 11 espérait vaguement que l'Empereur reviendrait sur sa décision. Dans cette pensée, il prit sur lui de tenir pendant quelques jours la dépêche secrète et de ne pas obéir. 11 écrivit à T Empereur et fit en outre intervenir auprès du Souverain le Ministre llouland, moins publiquement mais aussi complètement atteint que lui-même par l'ordre inattendu venu de Biarritz.
Napoléon 111 fut aussi insensible aux réclamations :lu Ministre qu'aux instances et aux supplications du Préfet. Le jugement qu'il avait porté était basé sur l'évidence , et il était irrévocable. Toutes ces démarches n'eurent pour résultat que de lui apprendre que !e Préfet avait osé méconnaître ses ordres et en différer l'exécution. Une seconde dépêche partit de Biarritz. Elle était conçue en des termes qui ne permettaient ni une observatioîi ni un retard.
le baron Massy n'avait qu'à 'choisir entre son orgueil et sa Préfecture. U fit ce choix douloureux et il fut assez humble pour demeurer Préfet.
Le Chef du département se résigna donc à obéir.