LIVRE NEUVIÈME
Lubine dgenouillée se lève et s'approche du lit :
— Que voulez-vous, ma mère? fit-elle en lui prenant la main.
— Ma chère enfant , — lui dit d'une voix un peu étrange la malade , qui sembla sortir comme d'un songe profond, — va chez notre amie, Mme Nessans, qui a dû rentrer de Lourdes ce soir. Demande-lui un verre d'eau de la Grotte. C'est cette eau qui doit me guérir. La sainte Vierge le veut.
— Ma bonne mère, répondit Lubine, il est trop tard à ce moment. Je ne puis vous laisser seule, et tout le monde est couché chez Mme Nessans. Mais demain matin, j'irai en chercher dès la première heure.
— Attendons alors.
Et la malade rentra dans son silence.
La nuit se passa et fut longue.
Les joyeuses cloches du dimanche annoncèrent enfin le lever du jour. V Angélus du matin portait à la Vierge Marie les prières de la terre, et célébrait l'éternelle mémoire de sa toute-puissante Maternité. Lubine courut chez Mme Nessans, et revint aussitôt portant une bouteille d'eau de la Grotte.
— Tenez, ma mère, buvez! et que la sainte Vierge vienne à votre secours!
Mme Rizan porta le verre à ses lèvres et en avala quelques gorgées.
— 0 ma fille! ma fille! s'écria-t-elle , c'est la Vie que je bois. 11 y a la Vie dans cette eau! Frotte-m'en le visage! frotte-m'en le bras! frotte-m'en tout le corps.
Toute tremblante et hors d'elle-mêma, Lubine trempa un linge dans l'eau miraculeuse et lava le visage de sa mère. 24
— Je me sens guérie! criait celle-ci d'une voi^- redevenue claire et forte, je me sens guérie!
Lubine , cependant , épongeait à l'aide du linge mouillé les membres paralysés et tuméfirs de la malade. Avec une ivresse de bonheur, mrlée de je ne sais quel frisson d'épouvante, elle voyait l'enflure énorme s'affaisser et disparaître soudainement sous le mouvement rapide de sa main, et la peau, violemment tendue et luisante, reprendre son aspect naturel. Subitement, pleinement, sans transition, la santé et la vie renaissaient sous ses doigts.
— Il me semble, disait la mère, qu'il sort de moi, par tout le corps, conitiie des boutons brûlants.
C'était sans doute le principe intérieur du mal qui s'enfuyait de ce corps jusque là si tourmenté par la douleur, et qui le quittait à jamais, sous l'action d'une volonté surhumaine.
Tout cela s'était accompli en un instant. En une minute ou deux, le corps agonisant de Mme lUzan, épongé par sa iille, avait retrouvé la plénitude de ses forces.
— Je suis guérie! tout à fait guérie! s'écriait la bienheureuse femme. Que la sainte Vierge est bonne! qu'elle est puissante!...
Puis, après cet élan vers le ciel, les appétits matériels de la terre se firent sentir violemment.
— Lubine, ma chère Lubine , j'ai faim , je veux manger.
— Voulez-vous du café? voulez-vous du vin ou du lait? balbutia la jeune fille, troublée par la soudaineté, en quelque sorte foudroyante, de ce miracle.
— Je veux de la viande et du pain, ma fille, dit la mère. Je n'en ai pas mangé depuis vingt-quatre ansv