LIVRE NEUVIEME
A Bordeaux cependant, M. Romain Rizan, au désespoir, attendait avec angoisse la missive fatale qui devait lui annoncer la mort de sa mère.
Ce fut pour lui un coup terrible lorsqu'un matin la poste lui apporta une lettre dont l'adresse portait l'écriture bien connue de M. l'abbé Dupont.
— J'ai perdu ma pauvre mère, dit-il à un ami qui était venu le visiter.
Et il fondit en larmes sans avoir le courage de briser l'enveloppe.
— Ayez de la force dans le malheur, ayez de la foi, lui disait son ami.
Il rompit enfin le cachet. Les premiers mots qui frappèrent ses yeux furent ceux-ci : « Dc.o gratias ! Al- « lelîiia! Réjouissez-vous, mon cher ami. Votre mère « est guérie, complètement guérie. C'est la sainte Vierge « qui lui a rendu miraculeusement la santé. )> L'abbé Dupont lui racontait de quelle façon toute divine rMme Rizan avait trouvé au terme de son agonie la Vie au lieu de la Mort.
Quelle joie pour le fils! quelle joie pour son ami !
Cet ami était employé dans une imprimerie de Bordeaux où se publiait le Messager catholique,
— Donnez-moi cette lettre, dit-il à Romain Rizan : il faut que les œuvres de Dieu soient connues, et que Notre-Dame de Lourdes soit glorifiée.
Moitié de gré, moitié de force, il obtint la lettre. Le Messager catholique la publia quelques jours après.
Quant à l'heureux fils , il repartit presque aussitôt pour Nay. A l'arrivée de la diligence, une femme l'attendait. Elle courut à lui, alerte et vive, quand il descendit de voiture, et se précipita dans ses bras en pleurant d'attendrissement et de joie.
C'était sa mère,
Dix ans après, rauteur de ce livre, à la recherche de tons les détails de la vérité, alla refaire Uii-méme, ponr écrire cette histoire, lenqnéte qn'avait faite jadis la Commission épiscopale. 11 visita Mme llizan , dont il admira la pleine santé et la verte vieillesse. Parvenue aujourd'hui à sa soixante et onzième année, elle n'a aucune des infirmités que l'âge amène avec lui. De tant de maux et de souffrances il n'est resté aucune trace. Tous ceux qui l'avaient connue jadis, et dont nous entendions le témoignage, étaient encore dans la stupéfaction d'un événement si prodigieux*.
Nous désirâmes voir le docteur Subervielle. Le docteur Subervielle était mort depuis plusieurs années.
— Mais, dîmes-nous à un ecclésiastique de Nay qui nous servait de guide, la malade était, si je ne me trompe, visitée par un autre médecin du pays, M. le docteur Talamon?
— C'est un homme fort distingué, répondit notre compagnon. Il allait habituellement chez Mme Rizan, non plus comme médecin , mais comme voisin et
1. « Toutes les circonstances de ce fait, » dit le îlapporl des Médecins, « portent le sceau du surnaturel. Il est impossible d'échapper à cette conviction , lorsque, d'un côté, on considère la chronicité du mal, dont l'origine remonte à 1831; la force de la cause qui l'a engendré, le choléra; le siège de quelques-uns de ses symptômes dans un organe important d.r la vie, l'estomac; l'inutilité des traitements ordonnés et conduits par un médecin capable, M, Subervielle; l'abaissement progressif des forces, suite inévitable de la dyspepsie et des soustractions faites à l'innervation par des «louieurs pj-esque continuelles ; et que, (l'un autre côté, on met eu regard de toutes ces circonstances l'efticacité de l'eau naturelle, employée seulement une fois, et l'instantanéité du résultat obtenu. »
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comme ami. Or, à partir de la giiérison miraculeuse, il cessa d'y venir, et n'y reparut que huit ou dix mois après.
— Peut-être, reprîmes-nous, voulut -il éviter d'être interpellé, et d'avoir à s'expliquer sur ce fait extraordinaire , qui était sans doute peu d'accord avec ses principes de philosophie médicale?
— Je ne sais.
— N'importe, je veux le voir.
Nous frappâmes à sa porte.
M. le docteur Talamon est un grand et beau vieillard, à la tète intelligente et expressive. Un front remarquable, une couronne de cheveux blancs, un regard ferme qui annonce des idées arrêtées, une bouche mobile sur laquelle se joue fréquemment le sourire du scepticisme : tels sont les traits principaux que l'on remarque en l'abordant.
Nous lui exposâmes l'objet de notre visite.
— 11 y a longtemps que cela s'est passé, nous dit-il. A dix ou douze ans de distance, ma mémoire ne se souvient que d'une façon fort vague de ce dont vous me parlez, et dont je ne fus point d'ailleurs le témoin direct. .Je ne vis Mme Uizan que plusieurs mois après, et j'ignore dans quelles conditions, par quels agents, par quelle progression lente ou rapide sa guérison s'était accomplie.
— Mais comment, monsieur le Docteur, n'eûtesvous point la curiosité de vérifier par vous-même le fait extraordinaire que vous apprit immédiatement la rumeur publique, qui fut énorme dans le pays?
— - Ma foi! monsieur, me répondit-il , je suis un vieux u édecin ; je sais que les lois de la nature ne sont jaujais bouleversées, et, pour vous parler franchement, je ne crois cas à tous ces miracles.
â7fi( NOTRE-DAME DE LOLRDES.
— Ah! Docteur, vous péchez contre la foi! s'écria l'abbé qui m'avait servi d'introducteur.
— Et moi, monsieur le Docteur, je ne vous accuse pas d'avoir péché contre la foi, mais je vous accuse d'avoir péché contre la science particulière que vous professez : la Médecine.
— Gomment donc, et en quoi?
— La Médecine n'est pas une science spéculative, c'est une science expérimentale. L'expérience est sa loi. L'observation des faits, voilà son principe premier et fondamental. Si on vous eût dit que Mme Rizan avait été guérie de la sorte en se frottant avec une infusion de telle ou telle plante récemment trouvée dans la montagne, vous n'auriez certainement pas manqué d'aller constater la guérison, examiner la plante, et enregistrer une découverte qui vous aurait peutêtre paru aussi importante que celle du quinquina au siècle dernier. 11 en eût été de même si cette cure sou daine eût été produite par quelque nouvelle source sulfureuse ou alcaline. Mais ici, on parlait d'une eau jaillie miraculeusement , et vous n'avez pas voulu aller voir. Oubliant que vous étiez médecin, c'est-à-dire le très-humble serviteur des feits , vous avez refusé de regarder, comme les académies des sciences qui nièrent la vapeur sans daigner vérifier, et qui proscrivirent le quinquina au nom de je ne sais quels principes médicaux. En médecine, quand un fait se présente qui contredit un principe accepté, c'est la preuve que le principe est faux. L'expérience est le juge suprême. Et tenez, monsieur le Docteur, permettez-moi de vous faire observer que, si vous n'aviez pas eu une vague conscience de ce que je vous dis là, vous n'auriez pas hésité à aller vériiier, et vous vous seriez donné le plaisir de convaincre d'imposture un
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Miracle qui mettait tout le pays en émoi. Mais c'eût été \ous exposer à rendre les armes. Et vous avez été c^^mme ces hommes de parti qui ne veulent pas entendre les raisons de leur adversaire. Vous avez écouté vos préventions philosophiques, et vous avez manqué à la loi de la Médecine, qui est d'affronter l'étude des faits, quels qu'ils soient, pour en tirer des enseignements. Je vous dis ces choses, Docteur, avec d'autant plus de liberté que je sais votre haut mérite, et que je n'ignore point que votre très-grand esprit est capable d'entendre la vérité. Beaucoup de médecins refusent de certifier des faits de cette nature par respect humain , n'osant braver le mécontentement de la Faculté ni les railleries des confrères. Quant à vous, Docteur, si votre philosophie vous a trompé, la crainte des hommes n'a été absolument pour rien dans votre abstention.
— Non certes, me dit-il. Mais peut-être, en me plaçant ;,u point de vue que vous exprimez, eussé-je mieux ftiit d'examiner.
Bien longtemps avant les événements de Lourdes, à une époque où Bernadette n'était pas encore au monde, en 1843, dans le courant du mois d'avril, une honorable famille de Tartas, dans les Landes, était dans de sérieuses inquiétudes . Depuis un an environ , Mlle Adèle de Chauton avait épousé M. iMoreaii de Sazenay, et elle touchait au terme de sa grossesse.
La crise d'une première maternité est toujours redoutable. Les médecins, a])pelés en toute hâte dès les
symptômes prcciirseurs , déclarèrent que l'enfantement ssrait laborieux, et ils ne dissimulèrent pas la possibilité de quelque péril. ^
11 n'est personne qui ne sache ou qui ne comprenne les cruelles anxiétés do semblables situations. Les plus poignantes angoisses ne sont point pour la pauvre fenune qui gémit sur son lit de douleur et que la souffrance physique absorbe presque tout entière; elles sont pour l'époux dont le cœur en ce moment est en ])roie à d'indescriptibles tortures. On est à l'âge des vives impressions ; on vient d'entrer dans une vie nouvelle, la douce \ie à deux; on a goûté les premières joies d'une union que Dieu a semblé bénir ; on a passé quelques mois à s'entretenir des espérances de l'avenir; on s'est en quelque sorte assis ensemble dans la félicité comme on s'assied côte à côte dans une nacelle paisible. Le Meuve de la vie vous berce et vous emporte doucement entre des bords ileuris. Et voilà que tout à coup, en plein bonheur, l'ombre menaçante de la mort se présente, le ca-ur de l'épouy, qui s'épanouit à l'esp'Tance d'un enfant qui va naître, se trouve soudainement sous la terreur d'une épouse qui peut périr. Il entend des cris déchirants. Comment (inira la crise? Est-ce la joie qui vient, est-cj le malheur ! Qu'est-ce qui va sortir de cette chambre? Sera ce la Vie, sera-ce la Mort? Que faut-il aller chercher ^ Est-ce un berceau, est-ce un cercueil ? Est-ce, hélas! contraste horrible, est-ce l'un et l'autre, à la fois? Est-ce mène deux cercueils, l'un pour la mère, l'autre pour reniant?
La Science humaine se lait, et n'ose prononcer.
Ces angoisses sont affreuses. Elles doivent Tétre surtout pour qui ne puise pas en I ieu la force et la consolation.