LIVRE NEUVIEME
Le cœur de la petite fille se tourne vers le père et la mère, qui manquaient à cette joie.
— Papa! maman I cria-t-elle.
Marie lui fit signe de se taire.
— Attends, attends, dit-elle. Je veux voir auparavant si je puis lire. Donne-moi un livre.
L'enfant en prit un sur la table de la chambre.
— Tiens, dit-elle.
Marie ouvre le livre et y lit aussitôt, couramment, sans effort, comme tout le monde. La guérison était complète, radicale, absolue, et la sainte Vierge n'avait pas fait les choses à demi.
Le père et la mère étaient accourus.
"- Papa, maman, j'y vois, je lis, je suis guérie I
Comment pourrions-nous peindre cette scène in-, descriptible? Chacun la comprend, chacun peut la voir en descendant dans son propre cœur.
La porte de la maison n'était pas encore ouverte. Les fenêtres étaient fermées, et leurs vitres transparentes ne laissaient passer que les premières clartés du matin. Qui donc aurait pu entrer et se mêler à la joie de cette famille retrouvant tout à coup le bonheur?
Et cependant, ces chrétiens exaucés comprirent qu'ils n'étaient point seuls, et qu'un être puissant et invisible était en ce moment au milieu d'eux.
Le père et la mère, la petite Marthe, tombèrent à genoux. Marie, encore couchée, joignit les mains; et de ces quatre poitrines, oppressées d'émotion et de reconnaissance, sortit, comme une action de grâces, le nom de la mère de Dieu :
— 0 sainte Vierge, ô Notre-Dame de Lourdes I... Quelles furent leurs autres paroles, nous l'igna-
rons. Quant à leurs sentiments, qui ne les devine,. cw.
assistant par la pensée à ce bienheureux événement, à cet éclair de la puissance de Dieu, traversant tout à coup la destinée d'une famille éplorée. et changeant ses douleurs en félicité?
Est -il besoin d'ajouter que, peu de temps après, Mlle Marie Moreau allait avec ses parents remercier Notre-Dame de Lourdes, à la Grotte de l'Apparition? Elle déposa ses vêtements sur l'Autel et reprit, tout heureuse et fière de les porter, les couleurs de la Reine des vierges.
M. Moreau, dont auparavant la foi avait été si grande, était dans la stupeur. — Je croyais, disait-il, que ces grâces ne s'accordaient qu'à des saints. Gomment se fait-iî que de telles faveurs descendent aussi sur de misérables pécheurs comme nous?
Ces faits ont eu pour témoin toute la population de Tartas, qui prenait part à l'affliction de cette famille, l'une des plus estimées du pays. Ghacun dans la ville a vu et peut attester que la maladie, jusque là si désespérée, se trouva guérie soudainement dès le commencement de la neuvaine. La Supérieure du Sacré-Cœur de Bordeaux, les cent cinquante élèves qui étaient les compagnes de Mlle Marie M.oreau, les médecins de l'étabhssement, ont constaté et la gravité de son état avant les événements que nous avons racontés, et ensuite sa complète guérison. Elle rentra en effet à Bordeaux, où elle passa encore deux ans pour terminer ses études.
Le médecin oculiste, M'. Bermont, ne pouvait revenir de sa surprise en présence de cet événement, si en dehors de la portée de son art. Nous avons vu sa déclaration attestant l'état de la malade et reconnaissant l'impuissance de la médecine à obtenir une telle guérison, (( qui a persisté. » dit-il, « et qui persiste en-
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« core. Quant à l'instantanéité de cette guérison, (( telle qu'elle s'est produite, c'est, » ajoute-t-il, « un « fait hors ligne, qui sort tout à fait des procédés au « pouvoir de la science médicale. — En foi de quoi j'ai a signé : Bermont. »
Cette déclaration, datée du 8 février 1859, est déposée h l'Évéclié de Tarbes, avec un grand nombre de lettres et de témoignages des habitants de Tartas, parmi lesquels figure celui du maire de la ville , M. Desbord.
Mlle Marie porta les couleurs de la Vierge jusqu'au jour de son mariage, qui eut lieu quelque temps après la fin de ses études et sa sortie du Sacré-Cœur. Ce jour-là même, elle se rendit à Lourdes et quitta la robe de la jeune fille pour revêtir celle de l'épouse.
Elle voulait foire don de ce vêtement bleu et blanc à une autre enfant, aimée aussi par la sainte Vierge, à Bernadette. Ayant la même mère, n'étaient-elles pas un peu sœurs?
C'est le seul cadeau que Bernadette ait jamais accepté. Elle a porté pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'elle ait été tout à fait usée, cette robe dont les ouleurs rappelaient la bienfaisante toute-puissance de la divine Apparition de la Crotte.
Voilà déjà onze ans que ces événements se sont accomplis. Le bienfait accordé par la très-sainte Vierge n'a point été retiré : la vue de Mlle Moreau a continué d'être parfaite ; jamais une rechute, jamais une indisposition, même légère. A moins d'un suicide, je veux dire d'un acte d'ingratitude ou d'un abus de grâces, ce que Dieu ressuscite ne meurt plus. Resurgem jam non moritur.
Mlle Marie Moreau se nomme aujourd'hui Mme d'izarn de Villefort; elle est mère de trois superbes
enfants qui ont les plus beaux yeux du monde. Bien que ce soient des garçons, il n'en est pas un seul qui, parmi ses prénoms de baptême, ne porte en tête le nom de Marie.
On comptait par centaines les cures miraculeuses. 11 était impossible de tout -vérifier. La Commission épiscopale en soumit trente à son enquête approfondie. Elle se montra d'une extrême sévérité dans cet examen, et elle n'admit le Surnaturel que lorsqu'il était absolument impossible de faire autrement. Elle repoussa notamment toutes les guérisons qui n'avaient pas eu un caractère à peu près complet d'instantanéité et qui avaient eu lieu progressivement; toutes celles qui avaient été obtenues, alors que l'on faisait encore usage d'un traitement médical, quelque impuissant qu'il eût été jusque là. « Quoique l'inefficacité des « remèdes prescrits par la Science eût été suffi sam- « ment reconnue, » disait dans son Rapport le secrétaire de la Commission , « on ne pouvait pas, en ce u cas, rigoureusement et d'une manière exclusive, (( attribuer la guérison à la vertu surnaturelle de l'eau « de la Grotte, simultanémen; employée. »
On avait, en outre, signalé à la Commission, comme ayant un caractère miraculeux, de nombreuses feveurs de l'ordre spirituel, des grâces singulières, des .conversions inespérées. 11 était difficile de constater juridiquement ces événements, qui avaient pour théâtre le fond caché de l'âme humaine et qui échappaient à tout contrôle étranger. Bien que de tels faits, de tels