‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 207 sur 238 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

« Pendant toute ma vie j'ai joui d'une vue excellente. Je distinguais les objets à une immense distance; et, d'autre part, je lisais couramment un livre, quelque rapproché qu'il fût de mes yeux. Des nuits passées à l'étude ne m'avaient jamais fait éprouver la moindre fatigue. J'étais émerveillé, j'étais heureux de la souplesse et de la force de cette vue, si puissante et si nette. Aussi éprouvai-je une grande surprise et un cruel désenchantement lorsque, dans le courant de juin et de juillet 1862, je sentis ma vue s'affaiblir peu à peu, s'appesantir aux travaux du soir et finir graduellement par me refuser tout service, au point que je dus cesser complètement de lire et d'écrire. Si j'essayais de prendre un livre, voilà qu'au bout de trois ou quatre lignes, quelquefois dès le premier regard, j'éprouvais dans la partie supérieure des yeux une telle fatigue, qu'il m'était absolument impossible de continuer. Je consultai plusieurs médecins et notamment deux illustres spéciahstes, M. Desmares et M. Giraud-ïeulon.

Les remèdes qui me furent ordonnés ne me firent à peu près rien. Après un repos assez suivi et un ré-l

gime ferrugineux, il y eut d'abord une certaine amélioration, et un jour je pus lire et écrire pendant un temps assez notable, dans l'après-midi; mais, le lendemain, je me sentis retomber dans le même état. C'est alors que j'essayai des remèdes locaux, de douches d'eau froides sur la prunelle, de ventouses à la nuque, d'un système d'hydrothérapie générale, de lotions alcooliques aux régions voisines de l'œil. Quelquefois, bien rarement, j'éprouvais un soulagement momentané à cette fatigue excessive que je ressentais constamment ; mais cela ne durait que quelques instants, et, en somme, mon mal prenait insensiblement cette physionomie chronique qui caractérise les infirmités incurables.

J'avais, sur le conseil des médecins, condamné mes yeux à un repos absolu. Non content de ne sortir qu'en me précautionnant de lunettes bleues, j'avais quitté Paris pour la campagne, et je m'étais retiré chez ma mère, au Coux, sur les bords de la Dordogne. J'avais pris pour secrétaire un enfant qui me lisait les livres que j'avais besoin de consulter, et qui écrivait sous ma dictée.

Septembre était arrivé . Cet état durait depuis environ trois mois, et je commençais à m'inquiéter trèssérieusement. J'avais d'immenses tristesses, dont je ne parlais à personne. Mes parents et mes amis avaient aussi les mêmes craintes, mais ils ne me les manifestaient point : nous étions, moi comme eux, eux comme moi, à peu près convaincus que ma vue était perdue; mais chacun de nous essayait de donner un espoir qu'il n'avait pas lui-même, et nous nous cachions nos mutuelles alarmes.

J'ai un ami très-iutime, un ami de la première en-

Page 1