LIVRE DIXIÈME
fance, à qui je confie habituellement mes peines et mes joies. Je dictai pour lui à mon secrétaire une lettre dans laquelle je lui parlais de la situation douloureuse où je me trouvais placé et des angoisses que j'éprouvais pour l'avenir.
L'ami dont je parle est protestant et sa femme est également protestante : cette double circonstance est à noter. Par des raisons fort graves, je ne puis le nommer ici en toutes lettres; nous l'appellerons M. de***.
Il me répondit quelques jours après. Sa lettre m'arriva le 15 septembre, et elle me surprit étrangement. Je la transcris ici sans y changer un mot :
« Mon cher ami, » me disait-il, «tes quelques lignes « m'ont fait plaisir; mais, ainsi que je t'ai déjà dit, il « me tarde d'en voir de ton écriture. Ces jours derniers, « en revenant de Cauterets, je suis passé à Lourdes « (près de Tarbes) ; j'y ai visité la célèbre Grotte, et « j'ai appris des choses si merveilleuses en fait de « guérisons produites par ses eaux, principalement « pour les maladies d'yeux, que je t'engage très-sé- (( rieusement à en essayer. Si j'étais catholique, <( croyant, comme toi, et si j'étais malade, je n'hési- « terais pas à courir cette chance. S'il est vrai que « des malades ont été subitement guéris, tu peux es- <t pérer d'en grossir le nombre ; et si cela n'est pas « vrai, qu'est-ce que tu risques à en essayer? J'ajoute « que j'ai un peu un intérêt personnel à cette ex- « périence. Si elle réussissait, quel fait important « pour moi à enregistrer ! Je serais en présence d'un <( fait miraculeux, ou tout au moins d'un événement « dont le témoin principal serait hors de toute sus- « picion,
(( Il paraît, » ajoutait en post-scriptum mon ami, « qu'il n'est pas nécessaire d'aller à Lourdes même w pour prendre cette eau, et qu'on peut s'en faire en- « voyer. Tu n'as qu*à en demander au curé de Louru des, il t'en expédiera. Il faut préalablement accom- « plir certaines formalités, que je ne saurais guère (( t'indiquer; mais le curé de Lourdes te renseignera. « Prie-le aussi de t'envoyer une petite brochure du (( vicaire général de Tarbes, qui relate les faits mira- « culeux les mieux constatés. »
Cette lettre de mon ami était faite pour m'étonner. C'est un esprit net, positif, mathématique, très-élevé par sa nature, mais en même temps très-peu porté aux illusions de l'enthousiasme ; avec cela, protestant.... Un conseil comme celui qu'il me donnait très-sérieusement et avec une vive insistance, un tel conseil venant de lui me jeta dans la stupéfaction .
Je résolus pourtant de ne pas le suivre.
(( Il me semble, » lui répondis-je, « que je vais au- « jourd'hui un peu moins mal. Si ce moins mal « devient un mieux, et si ce mieux se continue, je (( n'aurai pas besoin de recourir pour cette fois au ;( remède extraordinaire que tu me conseilles, et pour (( lequel d'ailleurs je n'ai point peut-être la foi néces- (( saire. »
Il faut qu'ici je confesse, non sans rougir, les secrets motifs de ma résistance.
Quoi que je pusse dire, la foi ne me manquait point; et , sans savoir ce que c'était que l'eau de Lourdes autrement que par les impertinences de quelques journaux mal pensants, j'avais la certitude morale que là, comme en bien d'autres endroits, la puissance