LIVRE DIXIÈME. 4H
de Dieu pouvait se manifester par des guérisons. Je dis plus : j'avais même comme un pressentiment assuré que, si j'essayais de cette eau, — jaillie, disaiton, à la suite d'une Apparition de la sainte Vierge, — je serais guéri. Mais je redoutais, je l'avoue, la responsabilité d'une grâce si grande. « Si la médecine ordinaire te guérit, » me disais-je à moi-même, w tu seras quitte de tout après avoir payé le Docteur. Tu seras dans les mêmes conditions que tout le monde. Mais, si Dieu te guérit par un Miracle, par un effet spécial de sa puissance, par une intervention directe et personnelle, ce sera pour toi une tout autre affaire, et tu seras obligé d'amender sérieusement ta vie et de devenir un saint. Ces yeux dont tu es si peu le maître, dos que Dieu te les aura en quelque sorte donnés de sa propre main une seconde fois, pourras-tu les laisser, comme tu le fais, s'égarer sur ce qui les séduit, errer sur ce qui peut te troubler? Après un miracle opéré en ta faveur. Dieu exigera son salaire ; et ce salaire sera plus pénible à payer que celui du médecin. Il te faudra désormais surmonter tel penchant mauvais, acquérir telle vertu, que sais-je encore? Ah! cela n'est pas possible! »
Et mon misérable cœur, redoutant sa faiblesse, se refusait à la grâce de Dieu.
Voilà pourquoi , voilà comment je me roidissais contre le conseil de recourir à cette intervention miraculeuse, contre le conseil que la Providence, toujours ^profonde dans ses voies, m'envoyait par deux protestants, par deux hérétiques en dehors de l'Église. Mais je m'agitais et résistais vainement : une parole intérieure me disait que la main des hommes serait impuissante à me guérir, et que le Maître que j'avais si
souvent offensé voulait lui-même me rendre la vue, et, par là, me faisant don d'une vie nouvelle, expérimenter si je la saurais mieux employer.
Mon état demeurait stationnaire ou même s'aggravait lentement.
Dans les premiers jours d'octobre, je fus obligé de faire un voyage à Paris.
Par une coïncidence toute fortuite, M. de*** s'y trouvait en ce moment avec sa femme. Ma première visite fut pour eux. Mon ami était descendu chez sa sœur, Mme P., qui habite Paris avec son mari.
— Et vos yeux? me demanda Mme de*** dès que j'entrai dans le salon.
— Mes yeux sont toujours dans la même situation, et je commence à croire qu'ils sont à jamais perdus.
— Mais pourquoi n'essayes-tu pas du remède que nous t'avons conseillé? me dit mon ami. Je ne sais quoi me donne l'espérance que tu guériras.
— Bah! lui répondis-je, je t'avouerai que, sans nier précisément et sans être hostile, je n'ai pas grand'foi en toutes ces eaux et en ces prétendues Apparitions. Tout cela est possible et je n'y répugne point; mais, ne l'ayant point examiné, je ne l'affirme ni ne le conteste : c'est en dehors de moi. En somme, je n'ai pas envie de recourir au moyen que tu me conseilles.
— Tu n'as pas d'objections valables, me répliquat-il. D'après tes principes religieux, tu dois croire et tu crois à la possibilité de ces choses-là. Eh bien! pourquoi alors ne tenterais-tu point l'expérience? Qu'est-ce qu'il t'en coûte? Je te l'ai dit, la chose ne peut te faire de mal, puisque c'est de l'eau naturelle, de l'eau qui est chimiquement composée comme l'eau