LIVRE DIXIÈME
Bordeaux, je fus frapp(^ tout d'abord par l'aspect sévère de cette physionomie froide et digne.
Il me demanda, avec cette politesse un peu brusque des hommes de disciplme, quel était l'objet de ma visite.
— Monsieur, lui dis-je, j'ai appris l'histoire de votre voyage à la Grotte de Lourdes ; et, dans l'intérêt d'études que je fais en ce moment, je suis venu pour entendre ce récit de votre bouclie.
Aux mots « la Grotte de Lourdes, » ce rude visage s'était épanoui, et l'émotion d'un puissant souvenir avait tout à coup attendri ces lignes austères.
— Asseyez-vous, me dit ce brave homme, et pardonnez-moi de vous recevoir dans cette pièce en désordre. Ma famille part aujourd'hui pour Arcachon, et vous nous voyez dans tout l'embarras du déménagement.
— Cela ne fait rien. Racontez-moi les événements dont on m'a parlé et que je ne connais que confusément.
-— Pour moi, dit-il d'une voix où je sentais des larmes, pour moi, je n'en oublierai de ma vie aucun détail.
« — Monsieur, reprit-il après un moment de silence, je n'ai que deux fils. Le plus jeune, dont j'ai seulement à vous entretenir, s'appelle Jules. 11 va venir tout à l'heure. Vous verrez comme il est doux, comme il est pur, comme il est bon. »
M. Lacassagne ne me dit pas ce qu'était son affection pour ce plus jeune (ils. Mais l'accent de sa voix, qui s'adoucissait en quelque sorte et devenait caressante pour parler de cet enfant , me révélait toute la profondeur de son amour paternel. Je compris que là,
dans ce sentiment si tendre et si fort , se concentrait l'âme virile qui s'ouvrait devant moi.
« -- Sa santé, continua-t-il., avait été excellente jusqu'à l'âge de dix ans,
A cette époque survint inopinément, et sans cau^^e physique apparente, une maladie dont je ne mesurai pas tout d'abord la gravité. Le 2o janvier 1865, au moment où nous venions de nous mettre à table pour prendre le repas du soir, Jules se plaignit d'un embarras au gosier qui l'empêchait d'avaler tout aliment sohde. Il dut se borner à prendre un peu de potage.
Cet état ayant persisté le lendemain, je fis appeler un des médecins les plus distingués de Toulouse, M. Noguès. J'habitais alors cette ville.
— C'est nerveux, me dit le Docteur, qui me donna l'espoir d'une prochaine guérison.
Peu de jours après, en effet, l'enfant put manger, et je le croyais tout à fait remis, lorsque la maladie reprit et se continua avec des intermittences plus ou moins régulières jusqu'à la fin du mois d'avril. A partir de ce moment, cet état devint stationnaire. Le pauvre enfant en fut réduit à se nourrir exclusivement de liquides, de lait, de jus de viande, de bouillon. Encore le bouillon devait-il être un peu clair : car telle était l'étroitesse de l'orifice qui restait encore dans la gorge, qu'il lui était absolument impossible d'avaler, môme du tapioca.
Le pauvre petit, réduit à cette misérable alimentation, maigrissait à vue d'œil et dépérissait lentement.
Les médecins, -— car ils étaient deux, et dès le commencement j'avais prié une notabilité iriédicale, M. Roques, de s'adjoindre à M. Noguès; — les médecins, étonnés de la singularité et de la persistance
de cette affectiop. , cherchaient vainement à en pénétrer nettement la nature, pour en déterminer le remède.
Un jour, c'était le 1 0 mai, — j'ai tant souffert, monsieur, et tant pensé à cette malheureuse maladie, que j'ai retenu toutes ces dates; — un jour, j'aperçois Jules dans le jardin, qui courait avec une précipitation inaccoutumée et comme par saccades. Monsieur, je craignais pour lui la moindre agitation.
— Jules, arréte-toi! lui criai-je en allant vers lui et le saisissant par la main.
11 m'échappa aussitôt :
— Papa, me dit-il, je ne peux pas. Il faut que je coure : c'est plus fort que moi.
Je le pris sur mes genoux : ses jambes s'agitaient convulsivement. Un peu plus tard, ce fut la tête qui devint grimaçante et se contorsionna.
Le vrai caractère de la maladie se déclarait enfin. Mon malheureux enfant était atteint d'une cliorée. Vous savez sans doute. Monsieur, par quelles crises horribles se traduit ordinairement ce mal extraordinaire.... »
— Non, lis-je en l'interrompant. J'ignore même ce que c'est qu'une chorée.
— C'est cette maladie dont on appelle habituellemicnt les accès la danse de Saint-Guy.
— Bien. Je vois maintenant ce que c'est. Continuez.
« — Ue siège principal du mal était à l'œsophage. Les accidents qui venaient d'éclater, et qui malheureusement se répétèrent désormais à toute heure du jour sans discontinuer, (ixèrent dès ce moment les incertitudes de la Médecine.
Cependant, bien qu'elle eût reconnu le mal, elle fut
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impuissante à le \aincre. Tout au plus, au bout de quinze mois de traitement, put-elle maîtriser les accidents extérieurs, tels que l'agitation des jambes et de la tête; ou plutôt, pour mieux dire et pour exprim.r toute ma pensée, ces accidents disparurent d'euxmêmes, sous les seuls efforts de la nature. Quant à ce rétrécissement extrême de la gorge , il était passé à l'état chronique et il résista à tout. Les remèdes de toute sorte, la campagne, les bains de Luchon, furent successivement et inutilement employés pendant près de deux ans. Ces divers traitements ne faisaient Qu'exaspérer le malade.
Notre dernier essai avait été une saison aux bains de mer. Ma femme avait conduit notre malade à Saint- Jean-de-Luz. 11 est inutile de vous dire que, dans l'état où il était, les soins physiques absorbaient tout. Avant toute chose, en effet, nous voulions qu'il vécût. Nous avions dès l'origine suspendu ses études, et tout travail lui était interdit : nous le traitions en végétal. Or, il a l'esprit actif, sérieux; et cette privation de tout exercice intellectuel le jetait dans un grand ennui. Le pauvre petit était d'ailleurs honteux de son mal; il voyait les autres enfants bien portants et il se sentait comme disgracié et maudit : aussi, s'isolait- il.... »
Le père, tout remué par ces souvenirs, s'arrêta um instant comme pour maîtriser un sanglot dans la voix.
« — Il s'isolait, reprit-il. Il était triste. Quand il trouvait quelque livre, il le lisait pour se distraire. A Saint-Jean-de-Luz, il aperçut un jour sur la table d'une dame qui demeurait dans le voisinage, une petite Notice sur l'Apparition de Lourdes. 11 la lut et en fut, paraît-il, profondément frappé. 11 dit le soir à sa mère