‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 217 sur 238 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

aujourd'hui par cela seul qu'il n'a pas avalé hier. Co serait alors une maladie de son esprit, qui ne pourrait être guérie que par un moyen moral.

Le docteur m'enleva cette dernière illusion.

— Vous vous trompez, me dit-il. La maladie est dans les organes, qui ne sont que trop réellement et trop profondément attaqués. Je ne me suis pas borné à le regarder, car les yeux peuvent induire en erreur; mais je l'ai sondé avec un instrument, je l'ai minutieusement palpé avec mes doigts. L'œsophage est couvert de rugosités et le canal est parvenu à un tel rétrécissement , qu'il est matériellement impossible à l'enfant de prendre un aliment quelconque, sauf les liquides, qui se réduisent tout naturellement à la mesure du canal et qui passent par cette espèce de trou d'aiguille qui existe encore. Quelques millimètres de plus dans le gonflement des tissus, et le malade serait étouffé. Le début de la maladie, les alternatives de bien et de mal qui l'ont caractérisée, ses interruptions momentanées, corroborent d'ailleurs mes observations matérielles. Votre fils ayant été guéri une fois, serait resté guéri si le mal eût été dans l'esprit. Malheureusement ce mal est dans les organes.

Ces observations, qu'on m'avait déjà faites à Toulouse, mais dont je m'étais plu à détourner mon esprit, étaient trop concluantes pour ne pas me convaincre. Je rentrai chez moi la mort dans l'âme. . Que faire encore? Nous nous étions adressés aux 'plus grands médecins de Toulouse et de Bordeaux, et tout avait été impuissant. L'évidence fatale était devant mes yeux : notre pauvre fils était condamné, et cela sans appel.

Monsieur, de si cruelles convictions entrent difficilement dans le cœur d'un père. J'essayais encore de

nie tromper ; ma femme et moi tiôus nous consultions ; je pensais à l'hydrotliérapie.

Ce fut dans cette situation désespérée et désespérante que Jules dit à sa mère, avec un accent de confiance et de certitude absolue qui la frappa, les paroles suivantes :

— Vois-tu, maman? M. Gintrac ni aucun médecin ne peut rien à ma maladie. C'est la sainte Vierge qui me guérira. Envoie-moi à la Grotte de Lourdes, et tu verras que je serai guéri. J'en suis sûr.

Ma femme me rapporta ce propos.

— 11 n'y a pas à hésiter! m'écriai-je, il faut le conduire à Lourdes. Et au plus tôt.

Ce n'est point, monsieur, que j'eusse la fui. Je ne croyais pas aux Miracles, et je ne considérais pas comme possibles ces interventions extraordinaires de la Divinité. Mais j'étais père, et aucune chance, quelque minime qu'elle fût, ne me semblait méprisable. J'espérais d'ailleurs que, en dehors de ces événements surnaturels qu'il me coûtait d'admettre, cela pourrait produire sur l'enfant un effet moral salutaire. Quant à une guérison complète, vous comprenez, monsieur, que je n'en abordais pas même la pensée.

Nous étions en hiver, au commencement de février. La saisonétait mauvaise, etj'en redoutais pour Jules les moindres intempéries. Je voulus attendre un beau jour.

Depuis que, huit mois auparavant, à Saint-Jean-de- Luz, il avait lu la petite Notice, le sentiment qu'il venait de nous exprimer ne l'avait pas quitté. L'ayant manifesté une première fois là-bas, sans qu'on voulût y faire attention, il n'en avait plus reparlé ; mais cette idée était restée en lui et y avait travaillé pendant qu'il subissait — avec quelle patience, monsieur, il fallait le voir! — les traitements des médecins.

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