LIVRE ONZIÈME
seau et le fleuve, ainsi se creusaient ou s'aplanissaient les terres, ainsi se plantaient les arbres et se traçaient les chemins autour des Roches célèbres où la Mère du Christ s'était manifestée dans sa gloire à des regards mortels.
Encourageant les travailleurs, veillant à toutes choses, suscitant des idées, mettant quelquefois luimême la main à l'œuvre pour redresser une pierre posée à faux ou un arbre mal planté, rappelant par son ardeur infatigable, par son enthousiasme sacré, les grandes figures d'Ésdras ou deNéliémias, occupés, d'après l'ordre de Dieu, à construire les murs de Jérusalem, un homme à haute taille, au front vaste et ferme, semblait être partout à la fois. Sa puissante stature, sa longue robe noire, le signalaient de loin aux regards. On devine son nom. C'était le pasteur de la ville de Lourdes, c'était le curé Peyramale.
A toute heure il songeait au message que la trèssainte Vierge lui avait adressé par l'intermédiaire de la Voyante; à toute heure il songeait à ces guérisons prodigieuses qui avaient accompagné et suivi la divine Apparition, à ces miracles sans nombre dont il était le témoin quotidien. 11 vouait sa vie à exécuter les ordres de la puissante Heine de l'univers et à dresser à sa gloire un monument magnifique. Toute lenteur, tout retard, tout instant perdu, lui semblaient témoigner de l'ingratitude des hommes-, et son cœur, dévoré du zèle de la maison de Dieu, s'indignait souvent et éclatait en de sévères admonitions. Sa foi était absolue et pleine de grandeur. 11 avait horreur des misé-
rables étroitesses de la prudence humaine, et il les foudroyait avec le dédain sacré de quelqu'un qui a coutume de voir les choses suivant l'horizon de cette montagne sacrée du haut de laquelle le Fils de Dieu prêcha le néant de la terre et la réalité du ciel : « N'ayez point d'inquiétude... Cherchez d'abord mon royaume, et tout le reste vous sera donné par surcroît. * »
Un jour, en face même de la Fontaine miraculeuse, au milieu d'un groupe d'ecclésiastiques et de laïques l'architecte lui présente le projet, assez gracieux d'ailleurs, d'une charmante petite église à construire audessus de la Grotte. Le curé Peyramale y jette les yeux, et le rouge lui monte au visage. D'un geste brusque, il froisse et déchire le plan et en jette les morceaux dans le Gave.
— Que faites-vous? s'écrie l'architecte stupéfait.
— Vous le voyez, répond le prêtre : je rougis de ce que la mesquinerie humaine ose offrir à la Mère de mon Dieu, et j'en anéantis l'expression misérable. Ce qu'il faut ici, en mémoire des grands événements qui s'y sont accomplis, ce n'est pas l'église rétrécie d'un village : c'est un temple de marbre, aussi grand que pourra le contenir le sommet des Roches Massabielle, aussi magnifique que le pourra concevoir votre 'esprit. Allez, monsieur l'architecte, que votre génie ose tout, que rien ne l'arrête et qu'il nous donne un chef-d'œuvre. Et sachez bien que, fussiez-vous Michel-Ange, ce sera encore étrangement indigne de la Aierge apparue ici.
— Mais, monsieur le Curé, observa-t-on de toute? parts, il faudrait des miUions pour réaliser ce que vous dites!
i. Sermon sur la montagne. En saint Matthieu.