‹ Notre-Dame de LourdesChapitre 84 sur 238 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

Massy , préfet des Hautes-Pyrénées, était ennemi de la Superstition. Il faisait profession de croire, en très-bon chrétien, aux miracles rapportés par les Évangiles et par les Actes des Apôtres ; mais, en dehors de ces prodiges en quelque sorte officiels, il n'admettait pas le Surnaturel. Les Miracles ayant été indispensables pour fonder l'Église e+, lui donner rautorité,illes acceptait cozîime une nécessité de cette époque de formation. Mais, d'après lui, Dieu devait s'arrêter là et se contenter de ce minimum de Surnaturel , si loyalement concédé. Pour ce personnage administratif, la part de Dieu était faite et réglementée par le Credo orthodoxe et les concordats de l'Église. C'était établi, codifié, rédigé en articles de foi et en articles de loi; les Fidèles respectaient ces mystères, les Gouvernements s'étaient arrangés de ces faits lointains qui les touchaient peu. Donc Dieu ne devait pas sortir de là et venir troubler le train constitutionnel des choses par des interventions inopportunes, par des actes personnels de sa puissance. Qu'il laissât faire les autorités constituées , — per me reges régnant, — et qu'il restât désormais dans les profondeurs invisibles de l'infini. M. le Préfet, ayant incliné sa haute intelligence devant la foi aux miracles évangéliques, était comme ces excellentes gens qui, dans leur budget, consacrent à la charité une somme fixe, au delà de laquelle ils se font une loi de ne rien accorder; et , quand le Surnaturel se présentait, il était tenté de lui dire : « Passez, mon ami, on vous a déjà donné. »

M. Massy était donc très-orthodoxe ; mais , dans le domaine théorique, il craignait les envahissements du Surnaturel. 11 était très-religieux ; mais, dans le domaine pratique, il redoutait les empiétements du Clergé. « Rien de trop » était sa devise. C'était fort

bien ; mais ceux qui répètent toujours : « rien de trop, » finissent généralement par faire la mesure trop étroite et par ne pas accorder assez. . Le summum jus, le droit strict, est bien près de la souveraine injustice, summa injuria. Les Latins, en leur bon sens, prétendaient que c'est absolument la même chose.

Homme de gouvernement, essentiellement officie] , il était pour le fait établi , par cela seul qu'il était établi. Ce qui était devait être. Un état de choses existant était un ^Ymo^vçsQ, justificatus in semetipsum. Ce qui était légal était légitime. Vainement on lui disait : Dura lex ; il répondait : Sed lex. Il allait plus loin. Comme beaucoup d'hommes vieillis dans l'Administration, il était porté à croire que tout ce qui sortait de l'ornière habituelle était un attentat contre le droit éternel. Il confondait l'arrangement avec l'ordre et prenait la réglementation pour la loi.

L'intelligence de M . Massy était d'ailleurs remarquable. Il administrait avec talent le département qui lui était confié. 11 avait une grande rapidité de coup d'œil et jugeait promptement une situation. Malheureusement on a souvent en ce monde les défauts de ses qualités, et cette précieuse faculté d'intuition spontanée et de décision l'induisait parfois en erreur. Se confiant peut-être un peu trop à la justesse de son premier aperçu, il lui advenait d'agir prématurément. 11 avait alors le grave défaut de ne pas savoir reconnaître qu'il s'était trompé ; et, malgré la précipitation de quelques-unes de ses décisions, on ne le vit jamais revenir de son parti pris, soit sur une idée, soit sur un fait. Dans ces circonstances, du reste assez rares, il avait coutume de s'entêter et de vouloir marcher contre les obstacles que lui offrait la nature même des choses. Ne pas savoir reculer est assuré-

Page 1