LIVRE QUATRIÈME
Le Surnaturel quittait l'invisible : il devenait matériel et palpable. Dans la personne des malades rendus à la santé , des paralytiques qui marchaient et qui se mouvaient , il disait à tous, comme Jésus-Christ à l'apôtre Thomas : « Voyez mes pieds, voyez mes mains. Voyez ces yeux éteints qui ont retrouvé la lumière. Regardez ces moribonds revenus à la vie, ces sourds qui entendent, ces boiteux qui courent avec l'agilité de la santé et de la force. » Le Surnaturel s'était pour ainsi dire incarné en tous ces incurables guéris soudainement, et, s'attestant publiquement lui-même, il provoquait les enquêtes, les examens, les poursuites. 11 devenait possible, qu'on nous permette cette expression, de le saisir corps à corps et de l'appréhender au collet.
C'était là , chacun le comprenait , le cœur même de la question. Il fallait avoir raison de ces inconcevables événements qui venaient se jeter de la sorte à la traverse des idées reçues. Aussi n'était-il personne qui ne cherchât à deviner les moyens habiles et énergiques qu'allait déployer cette fraction du monde officiel qui avait jusque là montré une si ferme résolution de poursuivre sans rémission et d'écraser le fanatisme.
Quels interrogatoires allait faire subir la Police? quelle instruction judiciaire allait commencer le Par- (^uet? à quelles mesures sévères allait avoir recoui's l'Administration? — L'Administration, le Parquet, la Police, ne firent rien, et, se tournant d'un autre côté, ne jugèrent point à propos de se hasarder dans l'examen public de ces faits si notoires, dont le bruit remplissait toute la contrée.
, Que signifiait, en présence de ces prodiges éclatants, une si singulière abstention? Elle signifiait que l'incredulité est prudente. ] 2
nS NOTRE-DAME DE LOURDES.
Même au milieu de leurs emportements et de leurs passions, les partis ont parfois un certain instinct ae conservation qui les avertit que le danger où ils vont se précipiter est capital et qui les fait reculer. Ils cessent tout à coup de marcher dans la logique de leur situation, et ils n'osent'attaquer leur adversaire en ce point décisif vers lequel ils couraient étourdiment en poussant à l'avance des cris de triomphe. Ils comprennent soudainement qu'ils seraient vaincus net, brusquement et sans rémission, et que leur mort est là. Que font-ils? Ils rebroussent chemin et vont faire la petite guerre sur des terrains moins périlleux.
Dans l'ordre militaire, tout cela est fort bien. Dans l'ordre des idées, une telle prudence paraît difficilement conciliable avec une entière bonne foi. Elle suppose un doute et une inquiétude sur la valeur de sa propre thèse, je dis plus, un vague pressentiment de l'entière certitude des choses que l'on combat. Ne pas oser affronter l'examen d'un fait dont l'existence serait le renversement de telle ou telle doctrine hautement proclamée, c'est en effet déclarer soi-même qu'on poute intérieurement de ce qu'on afiirme avec tant d'assurance; c'est montrer qu'on a peur de la vérité; c'est se mettre en fuite sans entreprendre da lutter ; c'<îst trembler devant la lumière.
Telles étaient les réflexions que faisaient les meilleurs esprits de ce pays, en voyant le mouvement de recul et l'abstention des pouvoirs hostiles devant les faits qui se produisaient.
L'incrédulité aurait dû être convertie : elle ne l'était point. Elle n'était que déconcertée et accablée par la lorce des choses , par l'évidence des événements, par la brusque invasion du Surnaturel. Ce serait bien mal
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connaître le cœur humain que de penser que les preuves les plus concluantes et les plus certaines soient suffisantes pour amener les hommes de parti pris à l'humble reconnaissance de leur erreur. La liberté humaine a la terrible faculté de résister à tout, même à Dieu. Le soleil a beau éclairer le monde et illuminer les espaces où se meuvent les globes de notre univers : pour résister à sa toute-puissance , pour l'éteindre en soi-même, il n'est pourtant besoin que de fermer les yeux. L'âme aussi, l'âme comme le corps, peut, de la même façon, se rendre insensible a l'éclat de la A^érité. Les ténèbres ne sont point le fait de l'infirmité de l'entendement : elles résultent d'un acte de la volonté qui s'obstine et qui se complaît à s'aveugler.
Toutefois l'homme, en ces matières, a besoin de se tromper lui-même et de se donner, vis-à-vis de sa propre conscience , une certaine apparence de sincérité. Il n'est pas assez déterminé pour nier ou combattre, résolument et en face, la vérité clairement connue, l'évidence. Que fait-il alors? Il s'applique à demeurer dans une certaine obscurité qui lui permette de lutter contre la vérité sans y bien voir, et qui lui serve en quelque sorte d'excuse. Oubliant que, dès qu'elle est volontaire, l'ignorance n'enlève rien à la responsabilité, il se réserve de répondre : « Mais, Seigneur, j'ignorais ! » Et c'est pour cela qu'il nie de parti pris, et qu'il se borne à hausser les épaules, sans vouloir prendre la peine d'aller au fond des choses. Il a une secrète peur d'être confondu par l'événement, et il en évite le spectacle. Le mépris qu'il, affecte au dehors n'est que l'hypocrisie de la crainte qu'il éprouve au dedans.
C'est ainsi que, devant les guérisons surnaturelles qui s'accomplissaient de toutes parts, l'incrédulité se refusa à tout examen et n'osa pas se hasarder à des enquêtes. Malgré les invitations qui lui furent faites, malgré les railleries des croyants, elle fit la sourde oreille à tout ce qui tendait à ouvrir un débat public sur ces miraculeuses guérisons. Elle affecta de ne pas s'occuper de ces éclatants et divins pliénomènes qui tombaient sous les sens, qui étaient notoires, qui s'imposaient à l'attention universelle, qui étaient faciles à étudier, pour continuer de produire des théories sur les hallucinations, terrain vague et couvert de brumes, où l'on pouvait parler et déclamer à son aise, sans être, comme pour le reste, terrassé par la brutalité d'un fait visible, palpable, manifeste et impossible à renverser.
Donc, le Surnaturel offrait le débat , le débat suprême et capital. Le Libre Examen le refusa et battit en retraite. C'était sa défaite et sa condamnation.
La philosophie incroyante, iriitée cependant par ces événements qu'elle semblait mépriser, et contre lesquels elle n'osait pas tenter l'épreuve décisive d'une enquête publique, cherchait d'autres moyens de se débarrasser de ces faits écrasants. Elle eut recours à une manœuvre d'une habileté profonde, et dont le machiavélisme indique toutes les ressources d'esprit que la haine du Surnaturel faisait déployer au gr-oupe des Libres Penseurs. Au lieu d'examiner les vrais miracles, ils en inventèrent de faux, dont ils se réservaient plus tard de dévoiler l'imposture. Leurs