CHAPITRE IL
La chapelle de Notre-Dame de Saint-Sang s'élève à l'endroit où le clergé de Boulogne alla recevoir la Relique du Saint-Sang de Notre-Seigneur, et d'autres reliques, que Godefroi de Bouillon envoya de Jérusalem à l'église de Notre-Dame.
Le Martyrologe des fondations de l'église cathédrale de Boulogne, comprenant les usages et coutumes de cette église, rédigé par les hommes les plus compétents sur ces matières et approuvé par monseigneur Claude Le Tonnelier de Breteuil, en 1694, constate l'existence de cette tradition dans les termes suivants (1) : « Le dimanche de l'octave « [de la Fête-Dieu], après la grande Messe, « qui se commence à huit heures et demie,
(1) P. 6. — Cet ouvrage qui est devenu d'une extrême rareté, a été réimprimé dans le t. VI des Mémoires de la Société Académique de Boulogne par les soins de M. Ad. Lipsin.
« on porte en procession la relique du Saintc Sang à la Ohappellette près la Madeleine, € en mémoire des reliques très prétieuses « que Godefroy de Bouillon envoya de t Syrie et de Palestine à l'église Notre- * Dame de Boulogne, l'an 1099. » Nous examinerons plus loin la valeur de cette date. Malbrancq dit de même, dans le IIP volume de son ouvrage De Morinis, imprimé en 1654 : t Un jour que la bienheureuse c comtesse Ide de Lorraine, mère de Godea froi de Bouillon» était en prières dans une « petite chapelle de la sainte Vierge, située € près de la mer, à quelque distance des c murs de l'antique Bolonia, elle reçut une € tattore de son fils Godefroi, qui lui annont çait l'envoi de plusieurs s&iiîtes reliques, € enfermées dans une cassette scellée de son c sceau. Merveilleusement réjouie de la c réception de ces précieux trésors, la sainte « comtesse convoque à l'instant tout le € clergé boulonnais, qui s'empresse d'accout rir, revêtu de ses vêtements de chœur, et € qui, chantant des hymnes et des cantiques,
t au milieu du concours universel de toute c la ville, transporte à la basilique de la t Vierge, le très-saint présent du pieux t Godefroi. En souvenir de ce fait, les c Boulonnais vont en procession à cette « chapelle, le dimanche dans l'octave du « Saint- Sacrement (1). » Le docte jésuite, qui écrivait avant la publication du Martyrologe, cite comme autorité des documents dont il ne spécifie point la nature mais qui existaient de son temp3, à Boulogne : Ex monumentis Bononiensium.
(1) Oum preces [Ida] funderet in B. Maria) sacrariolo, ad pelagus sito prope parietinas antiqu» Bononiœ, capsam recipit cnm ipsius Godefridi Régis litteris niatri su», quam noverat lipsanorcm sanctorum amantissimam , fidem facientibus :
capsœ sigillo suo obsignatœ... inesse... sanguinem [Christi] miraculosum... His mirifice excita, e vestigio clerum omnem Bononicum adesse jussit linteatum, et multo cantu ac suffitu, tota affusa civitate, in partheniam Basilicam filii munus sanctisaimum deportari. Uinc quotannis, die dominica intra octavam venerabilis sacramenti, supplicationem ejus rei memorem ad illud sacellum instituunt Bononienses, t. III, p. 45.
Le prêtre Philippe Luto, mort curé de Saint- Inglevert, en 1746, l'historien le plus judicieux, et on peut le dire en général, le critique le plus éclairé qui ait écrit l'histoire de Boulogne, raconte le fait, à peu près dans les mêmes termes : « Les mémoires de t l'église de Notre-Dame de Boulogne, dit- « il, portent que la sainte Dame (Ide de c Lorraine), après l'avoir réparée (en 1104), « l'enrichit de quantité de reliques que ses t enfants Godefroy et Baudouin luy en- « voyèrent de la Palestine. Les reliques que « Godefroy envoya d'abord, pour satisfaire c la dévotion de sa mère, afin qu'elles « fussent dans l'église de Boulogne comme t un gage et une prérogative de l'amour « singulier qu'il avait pour cette église, qu'il c voulait enrichir par ce moyen, furent « reçues hors des murs de la ville, en pompe « et en cérémonie , par une procession « solennelle , qui alla au-devant jusqu'à c l'endroit où l'on a bâti une petite chapelle, « sur le chemin de Montreuil, en laquelle le « Chapitre de Notre-Dame continue d'aller
t tons les ans en procession, le dimanche € dans l'octave de la Fête-Dieu, qui est le « second après la Pentecôte (1). *
Il est inutile de faire d'autres citations :
on voit que la tradition était formelle au xvii e et au xviii 6 siècle. Voyons maintenant quel fondement elle a dans les siècles antérieurs.
Un document publié par Aubert Le Mire, dans ses Opéra diptomatica (2), nous reporte au milieu du xm e siècle. En 1247, le frère de saint Louis, Robert I er , comte d'Artois, ayant fait ouvrir un reliquaire qui appartenait à l'église collégiale de Lens, et dont il voulait vérifier et reconnaître authentiquement le contenu, en présence de l'évêque d'Arras et d'un Légat du Saint-Siège , expédia sur ce sujet une charte qui renferme la déclaration suivante : € Autrefois (il n'y c avait pas cent cinquante ans), le très-
(1) Mémoires pour servir à V Histoire de la ville de Boulogne sur la mer et de son comté ; Mb de la bibl. de Boulogne, n°169A, p. 392.
(2) Edition Foppens, Louvain, 1728, p. 204.
t chrétien roi de Jérusalem, Godefroi de t Bouillon, par une prérogative d'amour « singhlier T dota et enrichit ses églises de c Notre-Dame de Lena et de Boulogne, de « précieuses ei miraculeuses reliques (1), t qu'il s'était procurées dans les pays c d'o&tre~mer. »
En outre, un très-vieux Légendaire du Chapitre de Boulogne, cité par l'archidiacre Le Roy dans son Histoire de Notre-Dame (2) , témoigne de même que l'église de Boulogne était en 1134 * fournie et ornée d'tm « grand nombre de teintes reliq^eg, ent rayées de la Syrie et de la Palestine, par c Godefroi de Bouillon, comte boulonnai$,
(1) Olim christianisaimua Jerosolymorum rex Oodeiridu* de Billion, dtti Brabaûti», dominus de Lens in Arteaio, et cojnes de Bolonia supra mare, suas Beat» Mari» LcnUtffesi» et BolonienaiB eocletdaa, quadam prcfcrogativa speeialis amoris, pretiosis ac miracilloais doiavit atque ditavit reliqmiis (quas per mm acquittas in partibua transmariniH utrique Eccleske pro medietate dicitur œqualiter divitisse).
(2) Prenveade Véâù. dé 1681* p^ 2ô&
c et par Baudouin son frère (1). » Nous n'avons plus ce Légendaire, qui traitait de la Relation du chef de saint Maxime, de Boulogne à Tbérouanne ; mais tout nous fait croire qu'il avait été rédigé à l'époque même de ce dernier événement, c'est-à-dire vers 1134, quelle que fïlt la date à laquelle avait pu être écrit l'exemplaire sur lequel Le Roy a travaillé.
Voilà donc deux documents, assez voisins du temps de Godefroi pour que l'on puisse ajouter foi au témoignage qu'ils apportent, touchant un envoi de reliques, fait à sa mère et à l'église de sa ville natale par le héros de la première croisade. C'est assez, ce nous semble, pour donner un fondement solide à
(1) Eoclesia Béate Marie Bolon. ante 30 circiter annos, a Sancta Itta, seu Ida, Matre Godefridi Bullonii comitis Boloniensis et Primi Jerosolymorom Régis christiani, constructa fuerat, et plurimis Reliquîis sanctis, e Syria et Palestina, ab eodem Godefrido, et Balduino ejus fratre, transmissis, instructa et ornata (Ex vetusto Legendario capituli Boloniensis de relatione capiUs 8. Maximi Episcopi ex EccUsia Bolon. ad Taruennensem, an. 1134).
la tradition qui concerne l'origine de la chapelle de Notre-Dame de Saint- Sang.
Ajoutons cependant la coutume de la procession, qui doit être immémoriale. Il serait en effet difficile qu'elle ait pu être instituée après coup, surtout à un jour pareil, quand le clergé et le peuple de la ville étaient occupés aux processions paroissiales de la Fête-Dieu. N'est-il point, par cela même, probable que la procession du Saint- Sang était antérieure à la seconde moitié du xm e siècle, époque de l'établissement des processions du Saint- Sacrement?
Il nous reste à déterminer la date précise de l'arrivée des saintes reliques à Boulogne. On a vu plus haut que le Martyrologe et Malbrancq assignent à cet événement l'année 1099, qui est celle de la prise de Jérusalem par les Croisés. Nous ne croyons pas que ce soit la date véritable. Le clergé de Notre-Dame n'a pas dû choisir sans raison le deuxième dimanche après la Pentecôte pour faire annuellement sa procession commémorative. 11 est à croire que c'est là un
anniversaire. Or, les Croises n'étant entrés à Jérusalem que le 15 juillet de Tannée 1099, les reliques envoyées par Godefroi n'auraient guère pu parvenir à Boulogne avant la fin de l'automne, par conséquent trop tard pour pouvoir être transférées solennellement de la chapelle de Saint- Victojique à la basilique de Notre-Dame le deuxième dimanche après la Pentecôte. Cet événement n'a donc pu avoir lieu qu'en l'an 1100, au plus tôt D'un autre côté, le comte Eustacbe, frère de Godefroi, n'étant rentré à Boulogne qu'en l'an 1102, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même dans une dharte de SainirBertin (IX on peut croire, non sans quelque fondement, que ce fut loi-mémo qui rapporta de la Terre-Sainte
(1) Cette charte, la cent-quarantième du Grand Cartulaire (t. I), est datée de l'an 1122, post redifo*m meum ab IerosolinUs anno vigeskno. — Une autre charte du même prince pour l'abbaye de La Capelle (Aub. Mûr. Opp. diplow. Foppens, t. II, p. 1311) porte la date de 1100, qui n'est pas en rapport avec ses antres synchronismes, et qui doit, par conséquent, être reportée à une époque postérieure.
ce& précieux gfrgp» de l'amour du pieux Croisé pour l'église de ses pères, ce qui retarderait juaque-là l'époque précise de la translation.
Eu tout état de cause, elle dut avoir lieu, goit le 3 juin de L'an 1100, soit le 24 juin de l'an 1101,, soit plus probablement le 8 juin de l'an 1102, et j'arrête-là ces conjectures.
Le ciseau de Farmer a dramatisé cette scène au tympan du portail; Sur la route* en face de la chapelle, le comte Eustache ayant arrêté se» coursiers frémissants, est descendu de son char victorieux. Il est encore vêtu de la cotte de maille ; mais son casque gît à ses pieds, et derrière, lui son connétable, Gos»
celîn cPO'ctre, s'est agenouillé, tenant l'éôù (FaTgent â la croix d'or^ aunes deBoûfogtfe et de la Terre- Sainte (1). La bienheureuse comtesse Ide de Lorraine est accourue à la rencontre de son fils, et elle reçoit dévote-
(1) Les armes du chevalier au cygne, aïeul de Godefroi de Bouillon, étaient, suivant les vieux romans du xii* siècle, d'argent à le crois tfor. Tout le monde sait que le chevalier au cygne, personnage fabuleux, n'est autre que le père de sainte
ment dans ses mains le reliquaire du Saint- Sang, que soutiennent deux anges. Le clergé en robes de chœur, les bourgeois de la ville, des religieuses prosternées sur le sol, l'évêque de Thérouanne et de Boulogne, en crosse et en mitre, se préparent à marcher processionnellement vers la cathédrale. Tous les personnages sont dans une attitude recueillie, et se montrent pénétrés de la plus respectueuse vénération pour l'insigne relique, dont la piété de Grodefroi vient d'enrichir la ville de Boulogne.
Ide, ou Ydcdn, femme d'Eustache II, comte de Boulogne. Les armes des rois de la Terre-Sainte étaient d'argent à la croix potencée d'or, cantonnée de quatre croisettes de même.